‹ Leçons cliniques sur la syphilis [electronic resource]Chapitre 234 sur 252 · SYPHILIS IGNORÉES · texte numérisé non relu

SYPHILIS IGNORÉES

Et, d'ailleurs, si peu qu'on y réfléchisse, on se rend facilement compte que la vérole puisse parfois échapper à l'attention ou être méconnue. D'une part, elle n'a pas toujours de ces manifestations évidentes, patentes, qui frappent les malades, qui les instruisent forcément de leur état, qui les obligent à consulter un médecin. D'autre part, les symptômes par lesquels elle s'accuse ne sont pas toujours tellement spécifiques, tellement accusateurs, qu'ils ne puissent être confondus avec ceux d'une autre affection. De cela, Messieurs, voulez-vous la preuve? Je vais vous la fournir immédiatement.

Vous m'accorderez qu'une syphilis légère ou moyenne peut se borner au groupe déjà passablement complexe des symptômes suivants : un chancre; — une syphilide cutanée, telle qu'une roséole, par exemple, ou une syphilide papuleuse ; — quelques syphilides muqueuses; — quelques adénopathies; — quelques croûtes du cuir chevelu et un peu d'alopécie; — quelques douleurs dans la tête, à la gorge, dans les articulations, dans les membres; — quelques troubles nerveux, etc. Eh bien! prenons comme base de discussion un cas de ce genre, et voyons si des divers accidents qui le 'composent il en est un seul qui ne puisse être méconnu.

Vous parlerai-je du chancre tout d'abord? Non, car vous savez de reste si le chancre, chez la femme particulièrement, a de bonnes raisons pour être méconnu en tant que chancre, ou même pour passer inaperçu.

Quant aux syphilides cutanées, elles ont pour caractère de ne provoquer aucun prurit, aucune douleur. Souvent elles sont partielles, et, se bornant par exemple au tronc ou aux membres, n'atteignent pas le visage. Elles peuvent donc à divers titres ne pas attirer l'attention. La roséole, spécialement, la plus commune de toutes les syphilides, reste maintes ét maintes fois ignorée ; nous la montrons plus souvent aux malades que les malades ne nous la montrent. — D'autre part, sont-elles reconnues comme symptômes, les syphilides peuvent être méconnues comme nature^ et rapportées alors à des éruptions vulgaires, à des dartres, voire à

\. Citons comme exemple l'ccthyma syphilitique, si souvent pris pour une éruption <le « cloua » par les gens du peuple, voire par des malades d'une classe plus élevée.

des causes absolument imaginaires. Que de fois n'ai-je pas entendu certaines malades de cet hôpital nous contester, à nousmôme, la nature syphilitique de leurs syphilides, et nous les présenter, avec raisonnements à l'appui, comme de simples « éruptions de sang », des a âcretés d'humeurs » ou a des laits répandus » !

De même, les syphilides des muqueuses, lorsqu'elles ne sont pas trop intenses, sont souvent taxées de simples « boutons » , d'écorchures, d'éraillures, d'aphthes, d'échauITements, etc. Ajoutons que fréquemment aussi elles restent latentes, comme je vous l'ai dit, parce qu'elles ne sont pas douloureuses. — De même encore l'angine secondaire est généralement confondue (toujours par les malades, s'entend) avec l'angine commune, le mal de gorge vulgaire, résultant d'un coup de froid.

Pour les adénopathies (adénopathies primitives ou secondaires), en raison de leur indolence habituelle elles ne préoccupent guère les malades, qui souvent ne s'en aperçoivent même pas.

Discrètes et non prurigineuses, les éruptions du cuir chevelu sont également peu remarquées. — L'alopécie, j'en conviens, est mieux faite pour éveiller l'inquiétude et le soupçon. Mais, temporaire et modérée en général, elle est facilement mise au compte d'une cause banale. Les cheveux, d'ailleurs, ne tombent-ils pas pour des motifs très divers ou même sans motifs connus?

Que la spécificité des troubles nerveux secondaires échap pe aux malades, rien que de très naturel à cela. Quel rapport avec un mal vénérien pourraient avoir, aux yeux des gens du monde, une paralysie de l'œil ou de la face, des crises hystériques ou épileptiques, des palpitations, des névralgies, etc. ? — Les maux de tête sont-ils plus suspects? Nullement encore. Presque invariablement, ils passent pour d'innocentes « migi^aines ». — Et, enfin, quant aux douleurs des articulations et des membres, le rhumatisme n'est-il pas toujours là pour en assumer complaisamment l'entière responsabilité?

De sorte qu'au total, Messieurs, un malade peut avoir éprouvé, de par la vérole, tout ou partie des accidents qui précèdent, sans se douter qu'il ait eu la vérole. Conséquemment, il la niera en

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loutc conscience, si plus lard vous venez à l'interroger à ce propos; de la meilleure foi du inonde il la récusera.

Contre-épreuve. — En d'autres cas, vous entendrez certains malades nier la vérole en bloc et la confesser naïvement en détail par l'exposé de leurs antécédents morbides. « Non certes, vous diront-ils, je n'ai pas eu la vérole. Tout ce que j'ai eu est ceci : un bouton aux parties, lequel s'est cicatrisé tout seul et en peu de temps; ce n'était rien. Plus tard, il m'est venu des dartres à la peau. Du reste, j'avais les humeurs en mouvement à celte époque, je l'avoue ; car, vers le même lemps, j'ai été éprouvé par de violentes migraines, par des névralgies, par des douleurs de gorge, avec des glandes au cou. Je suis aussi devenu quelque peu sujet au rhumatisme ; je souffre souvent de douleurs dans les articulations elles muscles. Mais tout cela, comme vous le voyez, n'a rien à faireaveclemal quevousme supposez; et, pour la vérole, vous pouvez être sûr, docteur, que je ne l'ai jamais eue. » Que pensez-vous d'un tel exposé de symptômes. Messieurs? N'est-ce pas là une superbe observation de vérole, racontée par le malade même qui renie la vérole? Ehbien! sachez-le, il n'est pas rare que la syphilis soit niée de la sorte, quand on a soin de remonter avec détails aux antécédents

De plus, Messieurs, en ce qui concerne la femme, ne perdez jamais de vue ce point essentiel en pratique : si certaines femmes ne savent pas qu'elles ont ou qu'elles ont eu la vérole, c'est qiCon a tout fait pour le leur cacher. Lorsqu'un amant ou, à plus forte raison, lorsqu'un mari a eu le malheur de communiquer la syphilis à sa maîtresse ou à sa femme, son premier soin, en général, est de tout inettre en œuvre pour dissimuler sa faute ^ El alors, voici comment les choses se passent : dans une visite préparatoire, le coupable va trouver un médecin auquel il se confesse; puis, après force doléances et force témoignages de repentir, il annonce audit médecin qu'il reviendra le len-

1. Voy. Etude sur les syphilis ignorées, par le Louis Jumon. Thèse de Paris, 1880.

2, Voy. Syphilis et mariage, p. 182 et suivantes. ,

demain avec « sa victime » ; il le supplie de traiter cette femme avec tout son art, et surtout « sans rien lui dire, sans lui révéler le mal dont elle est affligée; sinon, ce serait fait de la oaix d'un ménage, du repos d'une femme, d'un bonheur domestique jusqu'alors sans nuages, etc. » De la sorte, et au nom des intérêts les plus respectables, le médecin se trouve engagé vis-à-vis de la malade en question dans une véritable conspiration du silence. Il traite cette malade « sans rien dire », parce qu'au total il n'a que cela à faire. Il la traite et la guérit sans lui déclarer jamais la maladie dont elle est affectée, au besoin même en affublant cette maladie des pseudonymes les plus honnêtes. — H y a plus, des soupçons viendraient-ils à naître dans l'esprit de sa cliente, qu'il aurait le devoir, dans ces conditions, de les dissiper ! — Et c'est ainsi, soyez-en sûrs, Messieurs, que nombre de femmes ont la vérole sans le savoir. Combien déjà n'en ai-je pas vu de la sorte, pour ma seulepart!... Or, supposez, Messieurs, qu'un jour avenir vous ayez à interroger quelqu'une de ces malades sur des antécédents qu'à bon droit vous pourriezjuger suspects, veuillez médire quelle réponse vous sera faite. Quel témoignage obtiendrez-vous de ces femmes que tout le monde se sera accordé à si bien tromper, et qui vous nieront la vérole de par les assurances mêmes qu'elles auront reçues de leur médecin ?

Morale de tout ceci : il est en syphilis des cas d'un certain ordre à propos desquels le diagnostic doit être posé exclusivement d'après les données des symptômes actuels, sans tenir compte de l'absence des commémoratifs, et en dépit même des dénégations opposées par les malades. — Commun aux deux sexes, c'est chez les femmes surtout que ce précepte trouve son application la plus fréquente.

Vous ne connaissez encore par ce qui précède, Messieurs, qu'une faible partie des accidents qui composent la vérole, et les moins graves de ces accidents. Le moment n'est donc pas venu

de vous entretenir du pronostic général de la maladie. Toutefois, il est dans cette importante question certains points que nous pouvons aborder dès aujourd'hui sans que l'étude en soit prématurée.

Ce serait, d'ailleurs, se faire une idée bien fausse de la vérole que de considérer son pronostic général comme équivalant à la somme totale des manifestations qu'elle peut produire. 11 s'en faut en effet — et de beaucoup — que la diathèse épuise dans aucun cas tous ses symptômes sur le même sujet. Bien au contraire, dans un cas donné, quel qu'il soit, elle se borne toujours à un certain nombre d'accidents, nombre toujours très inférieur à celui qu'elle devrait atteindre si elle était astreinte à compléter son cadre. De sorte qu'en définitive la vérole n'est jamais tout ce qu'elle pourrait être. Relativement à ce qu'elle pourrait faire, elle est plutôt avare que prodigue de ses manifestations. De cela, Messieurs, vous aurez la preuve, si vous mettez en parallèle, d'une part, ce qu'on observe comme moyenne d'accidents sur un certain nombre de malades pris au hasard, et, d'autre part, lecompendieux, l'inépuisable catalogue des troubles morbides qui ressortissent à la vérole.

Ainsi que je vous le disais incidemment dans l'une de nos précédentes réunions, le pronostic de la syphilis se compose de deux ordres de dangers, à savoir : de dangers propres à la diathèse, dangers directs, si vous me permettez de les qualifier ainsi ; — et de dangers d'un autre genre, pouvant surgir à propos, à l'occasion de la diathèse, sans être déterminés immédiatement par elle, dangers que j'appellerai indirects.

Les dangers directs sont ceux qui résultent des manifestations spéciales et exclusivement imputables à la diathèse. Ceux-ci, en ce qui concerne les périodes primitive et secondaire, vous les connaissez déjà. Messieurs, car je vous en ai parlé tout au long à propos de chaque ordre de symptômes; inutile d'y revenir à nouveau.

Les dangers indirects, souvent bien plus graves que les précédents, dérivent de l'influence exercée par la diathèse sur les maladies ou les prédispositions morbides du sujet contaminé. De ceux-ci

encore je vous ai cnlretenus longuement dans l'une de nos conférences relative à l'état général des sujets syphilitiques. Qu'il me suffise de vous rappeler à leur propos qu'en nombre de cas ils chargent et assombrissent singulièrement le pronostic de la vérole, au point de devenir bien plus importants, bien plus sérieux que la vérole même, au point de reléguer tout à fait au second plan les dangers propres de la diathèse. Comme je vous l'ai dit, en effet, l'expérience clinique démontre d'une façon incontestable le double fait que voici :

1° La vérole est parfois une véritable cause d'aggravation (je serais presque tenté de dire de malignité) pour les affections incidentes qui peuvent sévir sur un organisme contaminé.

2° La vérole, diminuant la résistance de l'organisme, en exagère par cela même la susceptibilité morbide, lâche le frein aux prédispositions organiques, ouvre le champ aux diathèses latentes. C'est de la sorte, par exemple, qu'elle conduit à la scrofule, au nervosisme, à la tuberculose, etc., certains sujets qui, sans elle, n'y auraient peut-être pas abouti.

Ces dangers indirects de la diathèse, on les oublie trop en général. Messieurs, quand on parle du pronostic de la maladie. « La vérole, dit-on, c'est la vérole, et rien de plus. » — Nullement, dirai-je à mon tour. La vérole, c'est d'abord la vérole; mais c'est ensuite et surtout, au moins pour nombre de cas, la santé générale compromise, l'organisme débilité, la constitution défaillante, et, conséquemment, les imminences morbides accrues en même temps que la résistance vitale amoindrie.

En second lieu, dans un cas de syphilis, il y a toujours, Messieurs, deux choses à distinguer : 1° le pronostic actuel; — 2° le pronostic d'avenir.

Le pronostic actuel est celui de l'accident ou des accidents qu'on a sous les yeux, celui de la période où en est arrivé le malade. Le pronostic d'avenir, c'est l'éventualité tertiaire, c'est-à-dire la possibilité d'accidents éloignés, venant à se produire à cinq, dix, quinze, vingt, trente ans de date, et plus encore, après le début de l'infection.

Or, de ces deux pronostics, l'un, le premier, peut toujours

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