‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales. [electronic resource]Chapitre 10 sur 17 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

Diagnostic {S>nic). Délire systématisé chez les dégénérés.

SoMMAiniî. — Apparition possible du délire systématisé dès le jeune âge : sa persistance sans transformation.

Observation XXVIl. — Délire ambitieux systématique, unique, fixe, installé dès l'enfanee, sans tendance évolutive. Persécutée-persécutrice.

Observation XXVIIl. — Dégénérescence mentale, Délire ambitieux systématisé. Hallucinations. Idées de persécution.

Observation XXIX. — Délire hypochondriaquo fixe, bouffées ambitieuses, phases mélancoliques.

Observation XXX. — Alcoolisme chronique. Accès subaigu. Délire de persécution à systématisation rapide.

Dès le début de ces leçons sur le délire chronique, nous avons alliré votre attention sur deux particularités très dignes d'intérêt, à savoir: d'une part, l'apparition du délire chronique à l'âge adulte, et, d'autre part, son développement chez des sujets jusque-là indemnes de troubles psychopathiques. Chez les dégénérés, au contraire, et ce sont là des distinctions qui établissent entre eux et les malades du groupe précédent une ligne de démarcation très tranchée, le délire a, longtemps avant son éclosion, été précédé par des anomalies du caractère, des phénomènes émotifs, des lacunes intellectuelles et morales, parfois même des obsessions et des impulsions qui, dès le jeune âge, ont révélé leur déséquilibration mentale et fait pressentir l'apparition de troubles psychiques plus écla-

tanls. Enfin, le délire lui-même se montre quelquefois d'une façon précoce : qu'il s'agisse d'une conception délirante à caractère ambitieux ou de toute autre forme, elle peut éclater dès l'enfance, à l'âge de 10 ou 12 ans, dénonçant ainsi, d'une manière indéniable, la dégénérescence héréditaire. Ces idées délirantes s'imposent à l'esprit du malade, restent les mêmes pendant une grande partie de l'existence et toujours sans aucune transformation, ce qui les sépare entièrement du délire chronique à évolution progressive. Ce sont là des idées obsédantes analogues aux obsessions ou aux impulsions qui s'installent de toutes pièces : car, si parfois le malade paraît les avoir créées à la suite d'un raisonnement plus ou moins plausible, le plus souvent, elles se sont installées sans préparation aucune, sans hallucinations, sans interprétations délirantes d'aucune sorte. Tel est le malade qui a fait l'objet d'une communication de M. Bail à la Société médico-psychologique : chez cet individu, qui prétendait devoir être pape, le délire ambitieux remontait à lage de huit ans. Tel est encore le cas d'une malade dont nous allons parler plus loin et chez laquelle un délire systématique ambitieux s'est installé dès l'enfance, indépendamment de troubles sensoriels. Sa conviction délirante a provoqué des réactions telles que la malade est devenue une véritable persécutée-persécutrice. Elle se range donc à la fois, et dans ce dernier groupe que nous connaissons déjà^ et parmi les dégénérés à délire systématisé dont nous nous occupons.

Pour le délire de persécution il en est de même ; les idées déUrantes se développent sans incubation préalable et telles elles naissent, telles elles restent, jusqu'à leur disparition, sans aucun changement. De sorte qu'ici encore, dans les cas difficiles, ce n'est que temporairement que l'héréditaire dégénéré peut être confondu avec le délirant chronique. Examinons les malades.

Dans l'observation suivante, nous verrons une femme chez

laquelle, dès Tenfarice, s'est montré un délire ambitieux systématisé fixe, unique, sans aucune tendance évolutive. Persuadée que cea\dont elle porte le nom ne sont point ses parents et ont fait périr son père, entretenue dans sa conviction par d'incessantes interprétations délirantes, elle a réagi comme les persécutés-persécuteurs, sans délire systématisé, dont nous avons précédemment parlé. A 19 ans, elle écrit une lettre au Procureur de République. A 2o ans elle accuse son père de vol. Durant toute son existence, elle n'a cessé de poursuivre ses parents de sa haine, de les dénoncer à la justice : nombreuses lettres aux autorités, aux journaux ; elle suit sa mère dans la rue et finit, exaspérée, par tirer un coup de revolver sur son père pour attirer l'attention de la justice. Son délire repose tout entier, non sur des hallucinations, mais sur des faits mal interprétés par l'imagination maladive d'une jeune prédisposée ; les conceptions délirantes, installées sans contrôle, se sont profondément imprimées dans l'esprit de la malade, elles ont acquis une fixité inébranlable et ont été fortifiées chaque jour par des arguments nouveaux.

Obs. XXVII. — B... Marie, femme H..., âgée de 36 ans, vient de Saint-Lazare où elle a fait deux mois de prévention pour avoir tiré un coup de revolver sur son père. De taille moyenne, grasse, anémique, la malade ne présente pas de stigmates physiques de dégénérescence.

Son père, d'un caractère maussade, mélancolique, a fait depuis longtemps des abus de boissons. Paresseux et brutal, il battait sa femme pendant qu'elle était enceinte de la malade et se faisait entretenir par elle.

Un oncle paternel a ou trois enfants, dont une fille débauchée et un fils buveur. Grand'mére paternelle alcoolique, prostituée; chantait dans les cabarets et se faisait ramasser ivre dans les rues. Le grand'pére paternel, d'un caractère doux, se grisait avec un verre d'eau-de-vie. La mère, brave paysanne, sans instruction, serait restée quelque temps religieuse dans un couvent; d'humeur assez gaie, elle n'aurait jamais éprouvé d'accidents nerveux ; toutefois, sa fille, dont les dires sont assurément sujets à caution, prétend qu'elle est

Une femme « supérieurement méchante ». paresseuse, buveuse. Par-> fois, à la suite de disputes, toujours d'après les dires de la malade, il lui est arrivé de tomber à terre sans connaissance, toute raide. Un feuilleton de journal la fait pleurer. Elle aurait accusé sa fille d'avoir des relations avec son père. Sa conduite serait déplorable : elle poussait sa fille à se prostituer en lui faisant fréquenter des femmes publiques. Un oncle maternel est ivrogne. Le grand'père maternel, très méchant, maltraitait sa femme; celle-ci, enfant trouvée, très irritable, émotive, pleurant facilement, avait des idées de suicide, parlait de se jeter dans un puits, aimait peu sa fille. Un des frères de la malade est mort de convulsions à l'âge de 5 ans.

B... Marie n'a pas eu d'autre maladie dans son enfance que la rougeole. Sa santé est bonne. A G ans, elle se livre à l'onanisme; on est obligé de lui mettre des menottes. A 10 ans, méchante, jalouse, dissipée, elle se montre très mauvaise écolière ; on ne peut rien en faire. Réglée à 13 ans. Dés l'âge de 15 ans, elle commence à découcher, et quand on lui demande l'emploi de son temps, elle crie au secours ! à l'assassin ! A 16 ans, elle vagabonde avec un garçon de son âge dont elle gaspille l'argent. Essaye toutes sortes de métiers : tour à t<)ur couturière, lingère, domestique, porteuse de pain, infirmière, se met facilement en colère, trépigne, arrache à sa mère des poignées de cheveux. Elle a uriné au lit jusque vers l'âge de 20 ans, malgré tous ses efl'orts pour éviter ces accidents. L'appétit sexuel semble avoir été très développé; elle se donnait à n'importe qui, soldats, balayeurs, saltimbanques. Très préoccupée de sa santé, elle a séjourné dans plusieurs hôpitaux.

Soh délire, déjà très ancien, repose sur des interprétations fausses, sur des phrases ambiguës. La malade, dont la mémoire est excellente et la dialectique très exercée, discute et a réponse ti tout ; elle cite des dates, des adresses avec précision, pose des dilemnes, s'empare du fait le plus insignifiant, et sait l'approprier aux besoins de &a cause. Elle n'est pas la fille de l'homme dont elle porte le nom. Son père n'est autre que Mgr. de G., évêque d'Amiens, assassiné il y aune trentaine d'années. C'est sa mère et le nommé Bri..., qui passe pour son père, qui ont fait périr Mgr. de G. Elle est héritière d'une fortune dont sa mère veut la dépouiller; celle-ci a essayé maintes fois de la faire disparaître. Elle a appris tout cela, assuré-telle, par « indiscrétions commises » devant elle; d'ailleurs, elle ne ressemble nullement au mari de sa mère. Vers l'âge de 5 ans, ditelle, étant à l'église, elle vit l'évèque tourner la tète et rester comme « pétrifié » en apercevant sa mère. Il la regarda elle-même. Elle en fut frappée. Quelque temps après Mgr.de G, fut assassiné. L'homme

accusé (lu crime venait chez sa mère. On interrogea celle-ci, on lui demanda si elle était sortie le jour du crime; elle répond : non, mais l'enfant dit : oui. « Alors le sieur Bri... se cramponne à une chaise pour ne pas tomber à la renverse. Peu de temps après, .son oncle dit : « Nous sommes arrivés trop tard, le testament était fait. Il faudra rendre à César ce qui api)artient à César. — Oui, répond la mère, si elle ne meurt pas, c'est une mauvaise affaire pour nous. » Ces paroles sont pour elle une preuve irréfutable, l'aveu même du crime. Aux processions, ajoute-t-elle, elle portait une riche corbeille, munificence due aux générosités de l'évèque. A 7 ans, sa mère veut la faire mourir à petit feu. A 8 ans, on la place dans un couvent, elle tombe malade et croit que sa mère a donné l'ordre aux religieuses de se débarrasser d'elle. Elle affirme avoir eu déjà, à cet âge, la conviction que sa mère avait été la cause de l'assassinat de l'évêcfue. A 13 ans elle revient chez sa mère. Ses idées d'empoisonnement remontent à cette époque. Le cidre Jui occasionne des vomissements; elle appréliendait de manger, croyant que sa mère voulait la faire disparaître et se privait volontairement de nourriture. Elle retenait des jihrases significatives : « Que font-ils?» disait l'oncle à sa mère. Il s'agissait des innocents condamnés pour l'assassinat. Un jour le curé, en la quittant, s'écria : « Pauvre enfant ! » La grand'mère dit un jour : « Le sang des innocents crie vengeance ! » Un jour (elle avait 14 ans), quelqu'un ayant demandé à sa mere si elle se rappelait de l'affaire, celle-ci lui lança un regard farouche. Depuis, elle n'a jamais revu cette personne et suppose qu'elle a été victime de son ndiscrétion. A 13 ans, elle souffrait de maux d'estomac, un médecin fut appelé. « Il se fit à lui-même cette réflexion : « Si j'essayais d'un contre-poison. «.J'eus peur en songeant qu'on allait me donner un «contre-poison.» C'était sa mère qui l'empoisonnait, mais elle n'osait se plaindre parce qu'elle avait la perspective d'être étranglée si elle soufflait mot. Dix ans plus tard elle a été certaine de la réalité de cette tentative d'empoisonnement. Le médecin a cessé de faire partie du bureau de bienfaisance, sans doute pour ne pas être compromis. Étant au couvent, un jésuite vint la voir et lui demanda son nom: « Marie, « répondit-elle. --« Mais vous avez un autre nom ? — • Oui, Bri... » Ce nom lui faisait l'effet, en le prononçant, t d'un char bon qui sortait de sa bouche. » Le jésuite reprit: « Souvenez -vous que vous vous appelez Bri... w Cela lui parut étrange. Efle pouvait donc porter un autre nom, et se souvint d'une conversation entre un paysan et sa mère : « Il y a du sang noble qui coule dans ses veines ! »

Ses idées de persécution, ses interprétations délirantes s'accen

tuaient chaque jour : « C'était bien drôle les grimaces que l'on faisait partout où je passais. Les personnes disaient quelques paroles à vois basse. J'entendais dire : « Ah ! vraiment ! » On me regardait comme une bête curieuse et on m'interrogeait pour me faire parler, tout simplement. » Une demoiselle s'occupe d'elle pour lui trouver un emploi : elle voit en elle une âme damnée des jésuites.

De 13 à 21 ans, elle reste chez sa mère ; celle-ci la poursuivait de sa haine. La nuit, elle venait guetter son sommeil. Elle approchait la lampe de son visage et disait à son mari : « Nous n'en avons pas pour longtemps ; nous en serons débarrassés. » Une nuit, elle a entendu dire : « Va donc la regarder..., c'est tout à fait lui sur son lit de mort ; ce que j'en fais, c'est pour m'habituer au grand coup. » Il était clair qu'il s'agissait de sa mort. A 19 ans, elle prend un amant et dépose une plainte contre sa mère, l'accusant de lui faire subir de mauvais traitements; elle portait un couteau-poignard et répétait qu'elle le destinait à sa mère. A 25 ans, elle veut attirer l'attention de la justice sur celle-ci et l'accuse de faux et de vols. Un an après le mariage, son mari lui donne la syphilis. Ils font des dettes, sont arrêtés sous l'inculpation de vol, mais l'affaire, ou plutôt le complot monté contre elle n'aboutit pas ; ils sont tous les deux remis en liberté. Cependant, elle confie à son mari les préoccupations qui n'ont pas cessé de l'obséder depuis son enfance. Elle lui parle d'un héritage qui lui revient. Elle se promet de se venger une fois rentrée en possession de sa fortune. Elle fait écrire par son mari à des notaires et leur raconte l'histoire du crime d'Amiens. Sa mère essaye de nou.yeau à plusieurs reprises de l'empoisonner, aussi la malade vat-el]^ l'épier tous les matins et, un jour, elle se jette sur elle, un couteau à la main. Il y a trois ans, elle quitte son mari, s'isole, fus ant toute fréquentation, vivant de peu. Pour se distraire, elle va pêcher à la ligne, restant sur la berge jusqu'à sept heures du soir. Depuis un an, elle est plus que jamais préoccupée par ses idées de spoliation, de haute naissance. Elle contie à son patron qu'elle est fille d'un évêque, qu'elle a un liéritage colossal dont on veut la dépouiller. Des tendances agressives se manifestent. Elle raconte qu'on parlera d'elle, comme de Louise Michel. Elle a confiance dans son droit. Elle engage la lutte ; elle veut d'abord épuiser les moyens légaux, mais devant l'insuccès de ses tentatives elle se décidera à frapper un grand coup. Elle forcera la justice à s'occuper d'elle, et, s'armant d'un revolver, elle tirera sur B... Elle envoie d'abord à sa mère une lettre de douze pages dans laquelle elle lui reproche sa conduite; puis elle l'accuse de nouveau de vols et de faux. Elle écrit au curé de son village, au maire, à la Lanterne, au Procureur delà

République, etc. Enfin, en décembre 1887, elle achète un revolvei'i Le 24 décembre, elle va chez son père lui réclamer des explications; à six heures du matin elle l'attend dans la rue ; Bri... se fâche et lui dit qu'il aura raison d'elle. Elle le poursuit jusque dans l'atelier et, devant les ouvriers, lui rappelle le crime d'Amiens et lui reproche d'avoir fait guillotiner un innocent. Elle tinit par se retirer. Mais elle l'attend le soir à la sortie et lui tire un coup de revolver, non pour le tuer, mais pour obliger la justice à faire une enquête.

A l'asile depuis un an, elle ne s'est par départie du plus grand calme. Gomme au premier jour, elle est inébranlable dans ses convictions et, pleine de foi dans sa cause, elle réclame des juges et ne regrette pas l'acte qu'elle a commis. Jamais d'hallucinations ni de troribles de la sensibilité générale.

Le malade suivant est un dégénéré qui devient assez rapidement ambitieux ; il se croit fils du roi de Hollande et attribue tous ses ennuis à des persécutions dues à ceux qui ont intérêt à le faire disparaître. Son délire, qui dure depuis cinq ans, est absolument coordonné et systématisé. Il se fait arrêter dans des circonstances assez curieuses : il emprunte 120 fr. à un jeune compatriote et lui fait un billet qu'il signe : (( Prince d'Orange. » L'illusion de son créancier ne dura pas longtemps. Ce malade nous offre un exemple de ce que nous disions plus haut ; son délire nettement systématisé persiste sans modification.

Obs. XXVIII. — K... 42 ans, entre dans le service de l'admission, le 24 mars 1888, venant de Mazas, à la suite d'une ordonnance de non-lieu pour escroquerie. Nous venons devoir pour quel fait. K... est un épicier de Leyde. Il se souvient que lorsqu'il était enfant on le conduisait souvent à la cour, prés de la Reine. Plus tard, il suivit ses classes jusqu'à 18 ans et reçut, dit-il, une bonne éducation ; il sait l'allemand, l'anglais et parle un peu le français. Il eut une lièvre typhoïde [lendant l'enfance. A 18 ans, il entre à l'Ecole militaire et y subit deux fois l'examen pour passer officier; on ne put le recevoir et on l'encouragea à faii'e du commerce. A l'Ecole, le fils aîné du roi venait souvent lui serrer la main. A cette époque il n'y ajoutait aucune importance. Entré dans le commerce, il y apprit la fabrication de la stéarine et, quelques années plus lard, put s'éta-

blir à son compte. A. l'âge de 27 ans, il se maria, sa femme lui apportant une dot de 40,000 florins. Rien de particulier ne se produit usqu'en 1883. Le fils du roi était mort depuis quelques années, le jecond fils venait de mourir et le trône de Hollande restait sans héritier. C'est à ce moment qu'il a eu des doutes sur sa naissance, son origine el se crut le fils du roi ; alors, par un retour en arrière, il fait l'examen rétrospectif de toute sa vie, relevant les moindres incidents qui pouvaient servir à édifier et à compléter son délire: sa présentation à la reine, étant tout enfant; les poignées de main du fils aîné du roi ; les cadeaux du prince d'Orange. A ce moment on commença à le craindre et aie persécuter.

En 1883, pendant qu'il chantait à l'église, on vient lui apprendre brusquement que son fils était malade ; il le trouve mort à son arrivée à la maison. Persuadé qu'on l'avait empoisonné, il fit faire une expertise et déposa une plainte, bien que le médecin lui affirmât que son fils était mort de mort naturelle. 11 est actuellement certain que la gouvernante de l'enfant fut condamnée à 10 ans, mais qu'on ne lui en a rien dit pour ne pas le chagriner. Il fit l, cette époque des dépenses exagérées, il acheta une grande maison de campagne, vécut largement. On croyait dans la famille qu'il avait gagné le gros lot d'une loterie ; et rapidement il fit fallite. Ace moment on vendit sa maison de commerce. Sa femme et ses enfants le quittèrent et il resta seul avec deux gardiens, nouvelle preuve pour lui qu'on le craignait. Une nuit, il entendit ses chiens aboyer et heureusement, dit-il, il n'alla pas voir ce qu'il y avait, mais il sut que, s'il était sorti, on l'aurait tué à coups de fusil ; c'était le fils du bourgmestre qui était venu pour l'assassiner. Une autre fois, il prit des pilules purgatives, il eut de violentes coliques et vit bien qu'on avait voulu l'empoisonner.

Dans les conversations il comprenait, partout où il allait, qu'il était rol)jet d'un secret et, pou à peu, dans les rues de la Haye, au café, partout, il entendait : « Le voilà. » D'ailleurs, il était reçu chez le Ministre d'Etat ; il fallait bien qu'il fût quelqu'un. 11 s'adressa môme au roi pour obtenir une audience. On lui persuada de venir à Paris pendant qu'on arrangerait ses affaires ; il y vint en elïet, en 1886 et, chaque mois, il touchait 100 francs au consulat de Hollande, ce qui prouve bien qu'on voulait le tenir éloigné . Il lisait les journaux, se tenait au courant des affaires ds son pays; il sait, par exemple, qu'en l'absence d'un desc)pndant mâle, le duché de Luxembourg passer;! au duc de Nassau et par là aux Allemands. Aussi le duc de Nassau veut-il le faire disparaître. Mais, que demain le roi de Hollande meure, il ne restera pas deux jours renfermé, des pa-

Magnan.

piers secrets seront ouverts, il sera reconnu et appelé à régner sur la Hollande. Il y aura pour lui des millions qui sont conservés par des familles catholiques depuis le roi Louis. Il ne tient d'ailleurs pas à tant d'honneurs, il voudrait simplement retourner dans sa patrie et revoii- sa famille, mais on ne veut pas qu'il retourne, on n'oserait même pas le transférer dans un asile de Hollande, on aurait trop peur qu'il parle.

Le malade, dont l'observation suit, nous offre l'exemple d'un délire hypochondriaque systématisé depuis près de vingt ans. Ses idées hypochondriaques restentimmuahleset,de temps en temps, nous le voyons atteint de bouffées délirantes, tantôt mélancoliques, tantôt ambitieuses. Rien dans son délire n'est comparable à ce que Ton observe chez les délirants chroniques.

Obs. XXIX. — L... Auguste entre à l'asile le 27 juin 1881.

D'après sa femme, il est préoccupé de sa santé depuis 1868 ; il a vu dilférents médecins, suivi plusieurs traitements, mais ses craintes n'ont fait qu'empirer. L... a toujours ét ■ déséquilibré et cette déséquililiration se montre encore aujourd'hui à travers son délire. Il se croit atteint de carie des os, de dégénérescence calcaire et, depuis sept ans, son idée n'a pas changé un seul instant. Il interprète dans le sens de ses conceptions délirantes toutes ses sensations : « Mon palais est cassé, mon manger entre dans la mâchoire, ma colonne est cassée au milieu du dos et aux épaules, toute ma bouche se fend, on dirait que mon cerveau descend, j'ai une boule qui redescend dans les entrailles et j'ai une plaie qui s'ouvre sur la poitrine (il s'agit d'un furoncle) : ça craque dans le cou, c'est l'os, tout est cassé dans les lèvres, dans la joue du côté droit. Les yeux communiquent avec les testicules, tout se détache derrière le dos, puis tout tombe comme une masse de chair. Derrière, l'œil s'est détaché, c'est comme un grand nerf qui part du centre et descend jusqu'à la verge ; ça se bifurque dans le bassin. » Il n'a plus d'atlas, sa colonne vertébrale est dessoudée, sa cuisse est brisée, ce sont les os qui se séparent. Il a un ulcère du maxillaire et il montre un dépôt assez considérable de tartre dentaire. Le jour où on lui enlève ce tartre, il est persuadé qu'on lui a fait une grande opération et affirme depuis qu'il n'a plus de maxillaire supérieur droit, etc., etc. Il a généralement l'allure courbée qui convient à sa situation et son inquiétude s'exagère

])eaucoup à certains moments et ajoute des idées mélancoliques à des préoccupations hypoehondriaques.

« La vie qu'il mène est bien triste, il n'en a plus pour longtemps, demain il n'y sera plus. C'est égal, il meurt bien tristement, repoussé par tout le monde, méprisé, il n'aura personne à son enterrement, et pourtant il n'a jamais fait de mal à personne et il a été trahi. Il a fait des dettes, c'est vrai, mais c'était pour le bien, on ne peut lui reprocher que trop de bonté, k Voyez-vous, monsieur, tout crève, ça me coule, c'est l'os qui est cassé, tout est brisé là-dedans. » L.. montre son bras, ses gencives, il rentre la tête dans les épaules, prend une attitude ankylosée pour ainsi dire, un air consterné, morne, et éteint son regard. Puis, soudain, il cesse cette mimique de la douleur endurée sans espoir et sans réaction, il se détend, quitte le ton dolent pour parler d'une voix nette : « C'est horrible, monsieur, tout ce qu on dit de moi ; on dit que je suis un masturbateur, que j'ai violé ; mais, monsieur, je n'ai jamais eu de rapports avec mes élèves comme on le dit, je n'ai jamais séduit personne, je n'ai jamais embrassé une femme de force. Tenez, je puis bien vous le dire, je me suis touché quelquefois,mais à de larges intervalles et j'avais dix-huit ans. .Je suis résefvé sur ce sujet puisque depuis bien longtemps, plus de quinze ans, je n'ai pas touché mes organes. Pour uriner, je me déboutonne et je fais mon besoin les poings sur les hanches. Tout cebi, après tout, ça m'est égal, mais ce qui me fait le plus de mal c'est d'être condamné à être fusillé comme déserteur. Je ne savais pas, moi, que j'étais dans le cas de désertion... On m'a condamné à mort parce que j'ai déshonoré la femme d'un capitaine : déserteur, je ne pouvais pas me marier avec la veuve d'un capitaine, mon mariage est nul, je suis excommunié, je suis repoussé de l'Église. C'est égal, je meurs bien tristement ; c'est l'impératrice qui veut que je sois fusillé, pour l'exemple, je l'entends dire partout, c'est le sujet des conversations dans l'asile. Prenez garde, monsieur, on vous veut du mal, il y a de méchantes gens ici. » Souvent, il parle de ses souffrances, mais il suffit généralement d'une distraction quelconque : lecture, discussion, appel d'un ami, pour le faire sortir de ses habitudes. Sa figure s'illumine, il se redresse et court où on l'appelle. A un certain moment, il consentit à donner des leçons de danse aux enfants et, dans l'exercice de ses nouvelles fonctions, il oubliait complètement ses douleurs.

Ce malade a été atteint cet hiver d'une bronchite assez intense ; il nous a été presque*impossible de l'ausculter; il chantait « Lucie » à tue-tête pour nous montrer qu'il avait de bons poumons et peu d'instants après nous faisait sentir la place de la sixième vertèbre cervi-

cale gui lui manque. Voici, d'après lui, les douze causes physiques de sa maladie :

Cinq attaques d'apoplexie, le sang lui montait à la tète. Plusieurs tentatives d'empoisonnement : un verre de belladone, 20 grammes d'arsenic et 3 grammes de laudanum. Excès de sueurs. — Causes intellectuelles: chagrins de commerce et de famille.

Depuis longtemps se montrent des bouffées ambitieuses très manifestes. Un article de journal, une lecture quelconque, suffisent pour qu'il se mette à écrire un projet de réforme financière, économique, politique ou religieuse. Quand il écrit ou discute, il part d'un point vrai ou faux d'où il déduit et déduit encore ; il remplace souvent l'idée par des termes ronflants'el ampoulés, et se croit irréfutable. Son dossier renferme une foule de projets de réformes qu'il a envoyés aux ministres, au Conseil municipal, au directeur de Sainte-Anne, etc. Mais son idée de carie des os reste absolument fixe, tout argument contraire à son idée est sans effet. Tous les soirs, il fait ses adieux à ses camarades : c'est sa dernière nuit.

Jusqu'ici, nous voyons chez nos déséquilibrés le délire s'installer sans cause appréciable ; le malade que nous allons examiner fournira un exemple de prédisposé chez lequel les tendances maladives sont mises en éveil par une mauvaise hygiène. Des abus de boissons provoquent, en effet, un accès de délire alcoolique, après lequel surviennent des idées systématisées de persécution qui persistent pendant trois mois. Au début, la scène délirante est très étendue : ce sont des hallucinations multiples de la vue, de l'ouïe, des personnages actifs, des batailles, des victimes sanglantes, dont il n'a gardé qu'un souvenir confus; puis le déHre se systématise et s'accompagne d'hallucinations de l'ouïe, de troubles de la sensibilité générale, d'idées de persécution et de craintes d'empoisonnement.

Obs. XXX. — L..., valet de cliambre, est âgé de 47 ans. Sa grand'tante maternelle, morte à 80 ans, a eu des attaques pendant toute son existence. Deux oncles maternels sont buveurs. Le père, ivrogne, est mort hydropique. Son frère aurait des crises d'épilepsie.

Quant à lui, il n'a pas eu de convulsions dans l'enfance ; il a fré^ quenté l'école jusqu'à onze ans ; il sait lire et écrire. Emotif, scrupuleux, il s'irritait violemment pour des motifs futiles. Successive-

ment valet de pied, soldat, puis valet de chambre, il est resté deux ans employé dans un cercle. Là, comme il avait droit à maintes consommations, que le vin était à discrétion, qu'il gagnait jusqu'à quatre cents francs par mois, il contracta des habitudes d'intempérance. Il pouvait alors, dit-il, boire impunément toute la journée ; il était seulement devenu très gros. Après avoir quitté le cercle, il se plaça comme valet de chambre. Il fit connaissance alors, chez un marchand de vins, d'un nommé G... Cet individu, auquel il avait prêté de l'argent, aurait, dit-il, subi nombre de condamnations pour filouterie, vols, etc. Il faisait partie de la « bande noire » et aurait acheté quarante fondsde marchand de vins sans jamais les payer. Quinze jours avant son entrée, il aété pris d'accidents alcooliques, d'hallucinations nocturnes pénibles, il ne dormait plus, des fils noirs passaient devant ses yeux, il apercevait un incendie, il voyait sur le balcon des gens armés qui voulaient l'assassiner. Ces hallucinations ont duré peu de jours, il était plus calme et paraissait convalescent de son accès de délire alcoolique, lorsqu'il s'est imaginé qu'une femme avait été assassinée dans la maison de son maître. 11 prétend que C..., chenapan de la pire espèce, lui aurait demandé, quelques jours avant, si cette femme avait de l'argent, qu'il serait venu une heure avant lui dans la maison. Il s'imagine encore que sa maîtresse a été raconter partout ces assassinats et que tout le monde le soupçonne. Les chuchotements des uns et des autres lui ont fait connaître qu'on l'accuse d'avoir fait le coup ; il jure ses grands dieux et répète à chaque instant « qu'il a toujours été honnête, qu'il n'a jamais fait de mal à personne, qu'il est trop poltron pour cela, etc.. » Il croit que l'on a profité de son absence pour passer le jugement de l'assassinat commis par G... sur son compte et qu'onl'a endormiavec toutes espèces de bouteilles et de médicaments qui l'ont rendu idiot. Les voix lui disaient : « Il y a un crime commis. » Il se demande alors : « Est-ce que l'on dirait que c'estmoi »? Cette phrase, comme une obsession, lui revenait sans cesse à l'esprit ; il se rend parfaitement compte que les voix qu'il entendait « n'étaient pas les voix du peuple », mais celles de rêves. On disait aussi : « Tu as assassiné ton maître pour le voler. » Depuis, convaincu que tous le considèrent comme un assassin, il croit qu'on le regarde avec curiosité, qu'on lui prépare le châtiment. Il n'ose parler à un infirmier et aux malades qui sont ici, qu'il croit reconnaître et qui se sont trouvés autrefois occupés chez les mêmes maîtres que lui. Un jour, iWit da.ns\e Petit Journal un article sur la crémation, etcornme sans cesse il croit qu'il va mourir, il a peur qu'on le brûle. « On lui a dit qu'on allait lemetti'e dans le> fourneaux pour le faire crémer. » G'est une femme de Ghaillot qui a dit: « G'est malheureux tout de même, il est condamné à la cré-

mation, c'est pour l'éternité. » C'est une crémation qui fait souffrir dans toute l'éternité. Il veut hâter la fin de ses toui'ments et va audevant de la mort : il se frappe la tète contre les murs et les angles des meubles, il se Test frappée également avec un fer à repasser oublié à sa portée. Puisqu'il faut mourir, mieux vaut en finir tout de suite. A son arrivée à l'infirmene de l'admission, il a cru qu'on voulait l'empoisonner et a refusé les aliments ; il leur trouvait, assure-t-il, un goût acre, puis on avait l'air de dire de lui : « Ah ! il s'est figuré qu'on y mélangeait une poudre parce qu'il était assassin. Ici, c'est le derniernioment, et aujourd'hui c'est son dernier jour, ce sera pire qu'une exécution. >> Il est convaincu d'être à Beaujon et reconnaît, dit-il, les jardins.

Les idées de pnrsiM-ution vonttoujours s' accentuant : i Vous m'avez fait venir, dit-il, dans votre ca])inet, afin que les gens d'alentour puissent entendre ce que je dis. » Les malades refusent de lui parler parce qu'il est accusé d'assassinat ; les journaux parlent de son crime : on l'appelle saloperie. Il croit toujours que l'on met du poison dans ses aliments, il éprouve des « douleurs d'entrailles, des picotements, des tremblements. » « Je vois bien que c'est fini, dit-il avec tristesse, je vais y passer. »

De l'histoire des divers malades que nous venons d'examiner ressortent clairement les distinctions fondamental es qui séparent du délire chronique les délires des dégénérés, quelque varié que soit l'aspect sous lequel ces derniers se présentent. Qu'il s'agisse de conceptions ambitieuses implantées dès l'enfance et provoquant plus tard les réactions habituelles aux dégénérés persécuteurs (Obs XXVII) ; qu'il s'agisse d'un délire de persécution greffé sur un délire toxique (Obs. XXX) ; que l'on ait affaire à des convictions délirantes immuables durant toute l'existence, ou à des bouffées de délires polymorphes et fugaces, dans toutes nos observations nous trouvons, déjà avant l'éclosion du délire, les manifestations plus ou moins bruyantes d'un état psychopathique lié à l'hérédité pathologique, et, dans aucune d'elles, nous ne constatons rien qui ressemble à la marche toujours identique à elle-même, à la succession des quatre périodes du délire chronique à évolution systématique.

DOUZIÈME LEÇON

Considérations médico-légales. Traitement.

Sommaihe. — Importance do l'étude dos délirants chroniques et des persécutés-persécuteurs au point de vue médico-légal. Les délirants chroniques, malgré leurs réticences et leur lucidité, scîlilèvont rarement de sérieuses dilTicullés. Leurs actes violents sont tantôt la conséquence de leurs idées de persécution, tantôt ils dépendent d'une hallucination. Irresponsabilité absolue de ces malades. Les persécutés-persécuteurs. Leur activité intellectuelle, leur lucidité, leur logique, l'absence d'hallucinations peuvent en imposer. Difficultés des expertises médico-légales les concernant. Nécessité d'une élude biopathologiquc entière des malades.

Observation XXXI. — Exemple d'un persécuteur homicide, intelligent, dressant une liste de coupables, qu'il condamne à des peines différentes. Il laisse le choix de la victime aux hasards d'une loterie. Accès maniaque passager.

Observation XXXII. — Persécuté-persécuteur. Tentative de meurtre. 'Traitement. Séquestration. Règles hygiéniques.

Nous avons longuement insisté dans nos précédentes leçons sur les modes divers de réaction des différents malades que nous avons examinés ; nous avons vu de quelle fréquence étaient les actes violents par lesquels les délirants chroniques essayaient de mettre fin à leurs tourments imaginaires et combien ces manifestations agressives étaient, pour ainsi dire, fatales^ quand les troubles sensoriels, par leur continuité, leur extension, rendaient intolérable la vie de ces malades. Nous avons fait remarquer la marche progressive de ces réactions, le sujet d'abord passif, cherchant à fuir ses en-

nemis, puis se défendant, se plaignant à tous ceux qu'il croit devoir le protéger (magistrats, députés, préfet de police), enfin lassé de voir ses démarches inutiles et l'audace de ses ennemis s'en accroître d'autant, s'armant, décidé à en finir.

«Je ne connais pas dit Tardieu, de fous plus abominablement dangereux que les hallucinés, qui répondent par un coup de couteau à une insulte imaginaire ou qui, de loin, déchargent une arme à feu sur un groupe oîi il croient que l'on parle d'eux en termes outrageants. »

Nous avons donné également des exemples de l'aveugle obstination avec laquelle les persécutés- persécuteurs, tourmentés sans relâche par l'idée obsédante d'un déni de justice, d'un préjudice causé, poursuivent ceux dont ils croient avoir à se plaindre. Tout entiers à leur vengeance, insensibles à toute autre considération, ils entreprennent une campagne acharnée : injures, écrits et affiches diffamatoires, dénonciations à la presse, menaces, actes violents, tentatives d'homicide, ils ne reculent devant aucun moyen pour satisfaire leur haine. Leurs échecs répétés, loin de les décourager, sont pour eux autant d'iniquités nouvelles qui ne font que les confirmer dans leur délire, autant de stimulants qui viennent aiguillonner leur activité maladive.

Tous ces malades, délirants chroniques, persécutés-persécuteurs, commettent donc très fréquemment des actes délictueux ou criminels qui nécessitent des expertises médico-légales destinées à mettre en lumière le caractère pathologique de l'acte incriminé et des mobiles qui ont poussé l'inculpé. Pour les uns, les délirants chroniques, il s'agit de montrer les rapports étroits du délit ou du crime avec un délire de longue durée, à troubles sensoriels prédominants ; pour les autres, les persécutés-persécuteurs, il faut reconstituer loute l'existence et faire voir dans leurs actes les réactions patholo^^iques d'un cerveau profondément déséquilibré. De ces dé-

monstrations se déduit, d'une façon légitime, l'irresponsabilité complète de tous ces sujets.

Cette tâche est loin d'être toujours facile, surtout quand il 'agit de persécutés-persécuteurs. Quant aux délirants chroniques, nous savons qu'ils peuvent longtemps conserver l'intégrité deleurs facultés syllogistiques; nous avons vu avec quelles apparences ils savent plaider pour leurs conceptions délirantes et quel degré de lucidité ils conservent malgré la persistance de troubles sensoriels parfois très actifs. Le soin avec lequel ils cachent souvent des idées délirantes depuis longtemps systématisées, leurs réticences quand il s'agit de dissimuler l'existence de leurs sensations maladives qui, ils le savent, seront interprétées comme des signes de folie, font que les malades, lorsqu'ils ont commis des actes violents, une tentative d'homicide, peuvent paraître, même aux yeux de ceux qui les entourent, non délirants et par suite, responsables.

Ce sont ces délires que l'ont désie:nait, il n'y a pas bien longtemps, sous le nom de délire partiel. « Les facultés, dit Tardieu, manifestement lésées sur un point, semblent conserver sur tous les autres une intégrité presque complète. C'est pour les fous de cette espèce, dit-il ailleurs, que l'expert rencontre malheureusement le plus de peine à faire prévaloir les données lespluspositivesde la science ; c'estparmi eux que Ton compte ces exemples déplorables d'erreurs judiciaires qui ont conduit de pauvres malades jusqu'à l'échafaud. »

Cependant, en dépit de leur dissimulation, le médecin arrivera toujours à mettre en évidence d'une façon irréfutable le caractère pathologique deleurs actes ; il pourra démontrer que tel individu dont l'intelligence semble intacte, et qui a rempli jusque dans les derniers jours ses occupai ions habituelles, est un halluciné chezlequel un délire déjàanc ien s'est systématisé. Il pourra reconstituer la marche du délire et montrer le malade après une période d'incubation entrant dans la période

de persécution et construisant plus ou moins silencieusement son roman délirant; il pourra constater d'une façon évidente l'existence des hallucinations de l'ouïe et des autres sens, des troubles de la sensibilité générale et montrer l'étroite relation qui existe entre les faits incriminés et les phénomènes hallucinatoires.

Sur ces données certaines, il affirmera, avec la nature de la maladie, l'irresponsabilité du prévenu. La responsabilité de ces malades est diversement jugée dans les différents pays; c'est ainsi qu'en Angleterre, les actes de l'aliéné ont été longtemps jugés comme le seraient ceux de l'homme sain, placé dans des conditions identiques à celles oîi les conceptions délirantes mettent le malade. Si l'halluciné donnait un soufflet ou un coup de poing pour une injure supposée, il était acquitté parce qu'un homme sain d'esprit aurait agi de même pour une insulte réelle; mais si la gravité de l'acte du malade dépassait celle de l'offense, s'il tuait, par exemple, celui qui l'injuriait, on le condamnait, c'était un criminel. C'était làune manière déjuger peu logique, car on ne peut admettre des portions d'aliénés; l'individu est fou ou il ne l'est pas ; s'il est fou, il est irresponsable; ainsi en a jugé Tardieu qui a résumé son avis avec beau- : coup de netteté : « L'expert devra, avant tout, s'attacher àdéga- ' ger l'idée fixe, la fausse conception prédominante qui dirige et explique les actes de l'aliéné. Pour peu qu'il apporte dans l'examen une attention suffisante, il reconnaîtra qu^il n'existe chez ces malades ni lésion de la volonté, ni impulsion homicide, au vrai sens du mot ; mais, an contraire, que le raisonnement persiste parfois avec une force singulière, avec cette particularité que, s'appliquant aux idées les plus fausses, ou conduit par les hallucinations et les illusions des sens, il enfante des déductions, à la fois logiques et insensées, et par suite les actes les plus violents et les plus regrettables. A tous les degrés et dans tous les cas, de tels aliénés sont irresponsables et le

médecin peut et doit, en toute sécurité de conscience, s'efïbrcer de les soustraire à des verdicts de condamnation qui atteindraient non des criminels mais des malades dignes de pitié.»

En effet, avecquelque artque soitpréparé le crime, et quelle que soit la logique avec laquelle le malade le justifie, malgré la préméditation indéniable, le délirant chronique ne peut d'aucune façon être déclaré responsable. Non seulement le délire lui-même, avec ses idées de persécution et la couleur pénible qu'il emprunte aux illusions et aux hallucinations, entraîne une irresponsabilité absolue pour les actes auxquels il a conduit le malade ; mais, parfois, à celte cause peut s'en ajouter une plus prochaine en quelque sorte : c'est le trouble sensoriel qui intervient à chaque instant comme une invitation très active aux agressions. L'aliéné, déjà préparé par la nature même de son délire, par ses préoccupations, parles craintes continuelles qu'il a pour son existence, est stimulé par l'hallucination et se trouve ainsi doublement porté aux plus dangereuses réactions,

Legrand duSaulle(Le délire des persécutions, 1871) avait cru devoir admettre des degrés différents de responsabilité. Cette interprétation s'explique par ce fait qu'il comprenait, comme Lasègue, dans son délire des persécutions des formes mentales très diverses. Si des difficultés médico-légalespeuvent parfois se présenter à propos des délirants chroniques, elles se montrent bien plus considérables, bien plus délicates à résoudre, quand il s'agit des persécutés-persécuteurs, qui sont, de tous les aliénés, ceux qui donnent lieu aux controverses les plus longues, parfois même aux plus vives polémiques. Chez ces malades, les troubles morbides revêtent un caractère spécial, une marche sans analogue dans les autres formes mentales. Leurs allures raisonnantes, leur physionomie particulière, si différente de celles des autres aliénés, peuvent en imposer à un examen superficiel et faire croire à de simples

étals passionnels. Tandis que, chez le délirant chronique, le phénomène pathologique capital, l'hallucination, ne peut, par son évidence, laisser planer aucun doute sur le caractère morbide des actes du malade, ceux-ci étant d'ailleurs parfois sous la dépendance étroite d'une hallucination de l'ouïe, tandis que l'histoire d'une maladie à évohition caractéristique, à symptômes si nets, survenue à l'âge adulte chez un individu sans passé cérébral, vient entraîner la conviction, il n'en est plus de même chez le persécuté-persécuteur, dont le délire n'est que l'exagération du caractère antérieur, chez un individu toujours mal équilibré. Il n'y a pas, comme chez l6 délirant chronique, deux parts dans sa vie : une première souvent longue, dans laquelle aucun trouble psychique n'est survenu, une seconde avec des symptômes maladifs et une marche caractéristique. Chez le persécuté-persécuteur, faire l'histoire delà maladie, c'est faire celle du malade. Le délirant chronique, parfois, fait partager son délire à ceux qui vivent avec lui ; le persécuté-persécuteurpeut encore bien plus facilement communiquer ses convictions délirantes. Il s'est fait le combattant du droit, il a souffert et lutté seul contre les tribunaiix, les médecins, les autorités, et toutes ses batailles, tous ses échecs n'ont fait qu'augmenter son désir de vengeance. Son attitude d'opprimé que l'adversité n'a pas abattu lui conquiert des sympathies, ses infortunes émeuvent bien des gens, en même temps que son activité intellectuelle, la dialectique avec laquelle il soutient ses revendications, l'absence de tout trouble sensoriel, entraînent la conviction de certains. Tandis que la contagion pour le délirant chronique se limite aux proches, pour le persécuté-persécuteur elle rayonne bien au delà et le malade trouvée des défenseurs dans la presse^ dans le public. On comprend les difficultés de tout genre avec lesquelles se trouve aux prises le médecin expert dans l'examen de ces malades. Ce sont ces obstacles qui expliquent que

l'utile mesuré d'un internement intervienne seulement alors, comme le dit Rrafft-Ebing^ c que les malades ont gaspillé tout leur avoir, fatigué les tribunaux de leurs poursuites sans relâche, troublé l'ordre public, détruit le respect de la loi, fait partager leur délire à leurs proches, et même s'être vengé par un meurtre de leurs ennemis. »

Pour arriver, malgré la persistance chez ces malades, de certaines facultés — mémoire^ logique, activité intellectuelle — à démontrer la nature pathologique des sentiments qui les animent et des actes auxquels ils sont conduits, il faudra reconstituer l'histoire entière du sujet, qui révélera un état pyschopathique congénital. L'étude de ses antécédents héréditaires fera pressentir un dégénéré ; celle de ses antécédents personnels le montrera avec sa déséquilibralion, avec les lacunes d'une intelligence brillante parfois par certains côtés, avec les anomalies et les contradictions de son caractère. Bien qu'empruntant quelques traits aux fous moraux, quelques autres aux maniaques raisonnants, le persécuteur se séparera cependant de ces malades par des différences très tranchées qui le feront classer dans le groupe si homogène que nous avons étudié. L'examen des faits invoqués par le malade, faits souvent grossis ou dénaturés, les réactions complètement hors de proportion que ceux-ci ont provoquées, l'opiniâtreté aveugle avec laquelle il poursuit ses revendications, sans qu'aucune considération puisse l'arrêter, lesarguments qu'il emploieàles justifier et qui portent la marque d'une logique subtile mais faussée, lecaractère obsédant de ses conceptions, ses menaces, ses calomnies, réservées d'abord à ceux dont il se dit la victime, puis s'étendant à tous ceux qui ne partagent pas son délire; enfin les actes d'extrême violence devant lesquels il ne recule pas, sont autant d'actions portant la marque d'une déséquilibration mentale qui va sans cesse grandissante. •Avant de terminer, donnons encore deux exemples de cette

forme clinique si intéressante. Il s'agit d'abord d'un malade du service que nous avons été appelés à examiner avec MM. Brouardel et Motet.

Ce malade avait fait une tentative dliomicide sur un haut personnage politique. C'est un très beau type de persécuté-persécuteur. Il en a la déséliquibration mentale, l'orgueil démesuré, les lacunes morales, l'activité aussi désordonnée que stérile, l'égoïsme profond. D'une intelligence développée, d'une activité sans cesse en éveil, il vit dans un état permanent d'excitation intellectuelle. Il fait des dupes, vit d'expédients, se lance dans les entreprises les plus diverses, tantôt fabriquant de limes, tantôt s'occupant de modes; pendant un temps son imagination travaille à la recherche d'inventions nouvelles ; il découvre plus d'un procédé nouveau, entre autres un nouveau mode de fabrication des vitraux. Plus tard, il s'improvise chimiste et invente, dit-il, une substance explosible à laquelle il n'est pas de forteresse qui puisse résister. Il s'occupe également de questions sociales, travaille à un dictionnaire de synonymes, compose des pièces de vers, de pamphlets. Malgré cette suractiviti^ intellectuelle que son instabilité rend inféconde, il mène une vie misérablé. Dans la situation difficile où il s'est laissé tomber, il rend responsables ceux qui sont cà la tête du gouvernement des déboires et des échecs qui ne sont imputables qu'à son organisation mentale défectueuse. En novembre 1887 survient l'événement qui va faire de cet homme toujours mal pondéré un aliéné très dangerereux. Condamné à nn mois de prison par la lie chambre, il s'écrie : « On entendra parler de moi », et réagissant comme il avait vécu, en déséquilibré, il s'improvise justicier et se prépare à faire un exemple éclatant.

Il était alors fatigué par un labeur prolongé et aussi débilité par une alimentation insuffisante. Il j)rofère des menaces de mort contre le Président de la 11'= chambre, et bientôt, entraîné par les vives polémiques de presse de cette époque, il se lance dans la politique. Il rêve une vengeance retentissante : tous ceux dont il croit avoir à se plaindre, tous ceux que ses idées politiques lui désignent comme nuisibles au bien du pays, doivent être punis. Pesant la responsabilité de chacun, il fera quatre catégories de victimes : 19 ont été choisies ; trois sont condamnées à mort : 2 politiques et une [lersonnelle, 4 recevront des ble^sures très graves, 7 des blessures plus ou moins graves, et enfin 5 des blessures légères ; et comme une seule victime doit payer pour toutes, il fera une loterie dans laquelle il donnera' à chacun un nombre de numéros en rapport avec le degré de culpa-

hilité qu'il lui attribue. Il prépare ainsi 123 bulletins : l'un en a 13, l'autre 4. M. X... en a 18; M. Y..., 10 : un juge d'instruction, ti ; le p;énérul F .., G, etc. Je condamne le misérable D..., le faux témoin, le voleur, le faussaire, à avoir les deux pattes cassées au genou et le W..., reoéleur, faussaire et calomniateur ingrat, à subir la même peine avec 8 numéros au chapeau pour D... et (3 numéros pour W... La fille L... et la M... étant d'un autre sexe je les méprise. B

Et pour expliquer cette justice sommaire. A... se livre au travail le plus étrange, il fait la biographie de chacune de ses victimes et termine chacune d'elles par la condamnation dont il la frappe : Encore un qui ira dans mon chapeau avec dix numéros ; il paiera son iniquité par une patte cassée au genou, ce sera sa récompense. » Magistrats, avocats, avoués, notaires, députés, ministres comparaissent à son tribunal. Il n'y a plus que lui d'honnête, de juste.

Il explique avec complaisance les avantages de ce qu'il appelle sa justice sommaire: « Et vous ne trouvez pas que cette loterie ainsi combinée ne soit cent fois plus salutaire, plus logique, plus morale et plus l'éconfortante, plus juste et autrement expéditive et efficace que la justice si souvent boiteuse et injuste ? Yoilà ce qui est ma justice sommaire, comparez et soyez certains qu'avant peu, au lieu de la faire passer pour folle, tous les gens sensés aimant la vraie justice la trouveront sensée et morale. J'aurai des imitateurs, soyezen sûrs. . . Tuer un chien enragé, n'est-ce pas pour le moins supprimer dix mille chiens enragés prêts à se lancer sur l'humanité ?»

Le 17 novembre il écrit : « J'ai tiré aujourd'hui ma loterie, c'est X... qui a gagné, j'en suis enchanté, il est sorti. C'est la mouche venimeuse, le frelon chrysalide du choléra morbus prêt à se trans" former et à s'envoler, reine d'un essaim d'aigrefins prêt à fondre sur notre pauvre France, essaim dont les innombrables piqûres vont nous inoculer un fiéau bien autrement violent que cette peste. E( dire qu'il va falloir que ce soit moi, le pauvre inventeur ridiculisé, moi tant de fois conspué, pillé, calomnié, diffamé, failli, ruiné, condamné à la prison pour chantage (sic), moi Pygmée, dire que c'est à moi que vient déchoir la noble tâche de supprimer X..., te fléau, d'en délivrer la France !! J'ai sorti son numéro de mon chapeau, c'est vraiment trop de chance après tant de gros malheurs immérités, et ma vie peut bien payer une telle récompense. » Au moment de l'élection présidentielle, son exaltation va grandissant : il cherche à se rendre à Versailles, afin de tuer M. X..., s'il avait été élu.

Il raconte volontiers la scène du Palais Bourbon': « Le 19 décembre, le moment psychologique était venu ; j'avais préparé mon petit

piège, la carte d'H... ; j'arrive à la Chambre, je lui pose mon lapin et tire dessus. J'étais plein de sang-froid, je ne bronche pas. Je tire un second coup, quelqu'un me saute dessus. .Je lui dis : Est-ce que je tire sur les comparses, « crétin » ? Un journaliste était là qui prétendait avoir sauvé le bandit, je lui ai crié : Vous êtes une oie, vous n'avez rien sauvé du tout. »

Au cours de l'instruction. A... fut pris au Dépôt d'un accès maniaque aigu accompagné d'hallucinations qui dura cinq jours et disparut sans laisser de traces.

Pendant son séjour à Mazas, il est préoccupé avant tout par les travaux importants qu'il a en tête. Il avoue aux experts qu'il a besoin de compléter sa série d'ouvrages. Il faut pour lui que la question politique et la question humanitaire soient réunies ensemble. II traitera successivement de l'éducation des garçons, de l'éducation des filles, sujet bien autrement important à son avis, et enfin du père et de la mère. Pour cela il lui faut du temps : « Faites-moi condamner demande-t-il, j'ai Ijesoin de dix ans de travail. Si un jury imbécile m'acquittait je recommencerais. Je dis ce que je pense. Je ne cache pas ma manière de voir. J'ai agi avec préméditation et 23uis, d'ailleurs, il est nécessaire que je sois enfermé pour que mon pamphlet fasse son chemin, sans que le gouvernement se trouve compromis. Si j'étais libre quand il sera publié, il y aurait une question A... Il ne faut pas qu'on m'acquitte, ni pour moi (je commence par moi, je suis égoïste), ni pour eux, ni pour la société. Ce serait l'histoire du vitriol. La première femme qui a jeté du vitriol à son amant a été acquittée, la seconde aussi, la troisième aussi: moi je recommencerais. »

A l'asile, il est tranquille, s'occupe à rédiger des pamphlets contre Bismarck, auquel sa haine s'est actuellement attachée, travaille sans relâche à des questions polititiques, sociales, veut proposer de nouvelles armes, de nouveaux plans stratégiques.

L'activité intellectuelle de ce malade, sa lucidité d'esprit, l'habileté avec laquelle il a prémédité et accompli sa tentative d'homicide auraient pu faire hésiter, mais l'examen approfondi de cette existence, dont tous les actes révèlent un déséquilibré, ses oppositions et ses contradictions incessimtes. cette obsession de vengeance qui le poursuit, cette liste des victimes qu'il dresse en mettant le nom d'un homme d'Etat à côté de celui de l'expert en écriture qui l'a déclaré insolvable, de l'avocat qui a plaidé contre lui, du magistrat qui l'a reconnu coupable, de l'ouvrier typographe qui l'a fait poursuivre, de sa belle-mère dont il prétend avoir à se plaindre, ces verdicts qu'il rend, cette échelle de peines, cette loterie, ce choix de

la victime laissé au hasard, dénotent bien les troubles profonds de son intelligence et le caractère maladif de ses actes.

Nous allons examiner encore un persécuté-persécuteur arrêté à la suite d'une tentative de meurtre sur l'un de ses ennemis imaginaires ; chargé de l'examen médico-légal de cet inculpé, je vous le ferai connaître par le rapport à la suite duquel une ordonnance de non-lieu a été prononcée et le malade envoyé à l'asile.

Je soussigné, médecin en chef l'asile à Sainte-Anne, commis le 5 janvier 1889, par une ordonnance de M. Emile Levasseur, juge d'instruction près le tribunal de Ire instance de la Seine, à l'effet de constater l'état mental du nommé J. Etienne, âgé de 32 ans, employé au Bureau des titres du chemin de fer de l'Ouest, inculpé de blessures volontaires sur la personne de M. S.. . , employé au même bureau; après avoir prêté serment, pris connaissance des pièces de l'instruction, recueilli tous les renseignements dénature à m'éclairer et visité à diverses reprises le sieur J..., ai consigné dans le présent rapport le résultat de mon examen.

Le sieur J..., est inculpé de blessures volontaires sur M. S... Les conditions dans lesquelles cette agression s'est produite, les faits révélés dès le début de l'instruction étaient de nature à motiver l'examen de l'état mental de l'inculpé. Pour se faire une idée juste du mobile de cet acte, il est nécessaire de remonter aux antécédents et de voir si dans le passé de J... on ne trouve pas des déviations du caractère, des idées et des sentiments dont la détermination fournirait une base solide d'appréciation. Une sœur de J..., âgée de 21 ans, présente des accidents hystériques, elle éprouve des troubles de la sensibilité générale, une sensation de boule qui du ventrn remonte au cou, du serrement à la gorge; elle a des rires et despleurs involontaires, et sous l'influence d'une émotion, elle est prise de tremblement dans les bras et les jambes. Pendant la nuit, elle a parfois des hallucinations : elle voit des têtes, des objets colorés qui passent devant ses yeux. Une deuxième sœur, âgée de 25 ans, est mariée, elle est d'une santé un peu faible sans présenter toutefois (le crises nerveuses. Le père était employé au chemin de fer, et serait mort après avoir avalé, par mégarde, dit-on, un liquide corrosif. La mère, d'un caractère irritable, se serait parfois trouvée mal. Quant à lui, il a quitté l'école à 14 ans pour entrer comme clerc dans une

Magnan. 24

étude d'avoué jusqu'à 16 ans, puis il a été chargé d'une tenue de livres pendant un an; il est entré ensuite au chemin de fer de l'Ouost dans le bureau des titres, s'acquittant assez bien de sa tâche, niais vivant à l'écart, ne frayant pas avec ses camarades, toujours sombre, soucieux, ne montrant ni l'entrain ni la gaîté des garçons de son âge ; méticuleux, irritable, il se mettait facilement en colère pour des motifs futiles. A 26 ans, il a eu un eczéma dont il se préoccupait vivement, ce qui a augmenté ses tendances à la tristesse. Depuis 2 ans, il devient plus casanier, ne fréquente plus ses camarades, refuse même d'aller se promener avec sa sœur. Il se plaint, à diverses reprises, de douleurs dans les jambes, qu'on attribue à des rhumatismes.

Dès le commencement de 1887, il demande à sa mère et à sa sœur si on les suit dans les rues, si elles ont remarqué les gens qui stationnent devant la maison. Il raconte que des individus le suivent, qu'ils font faction de l'autre côté du trottoir, épient tout ce qui se passe chez eux. Quand il rentre, ils se placent souvent deux à l'entrée de la porte, ils se croisent pour lui ])arrer le passage et l'obliger à les écarter. D'autres regardent la montre et le lixent ensuite pour bien lui démontrer qu'ils l'observent. Vers le mois de septembre, aux illusions s'ajoutent des hallucinations, il entend des injures dans la rue ; on lui dit : « Cochon, salop, sale paltoquet » ; ce sont quelquefois des passants qui parlent entre eux, sans avoir l'air de le regarder; d'autres fois c'est un individu seul qui conUnue son chemin tout en l'injui'iant. Des femmes viennent également dans la maison chez des voisins pour se moquer de lui et l'exaspérer. Quand sa mère ou sa sœur cherchent à lui persuader qu'il se trompe, qu'il y a dans la rue jjlusieurs hôtels meublés et qu'il est tout naturel que de nombreuses personnes s'arrêtent sur le trottoir, il se récrie, affirme avoir bien remarqué ces individus et s'adressant à sa mère : « Tu n'y vois pas bien clair, lui dit-il, tu n'y vois pas. >> Gomme toutes ces vexations continuent, il prend la résolution de quitter le quartier et de déménager. Pour dépister ses ennemis il veut aller jusqu'au Pointdu-.Jour, chercher un autre logement. Il va avec sa mère voir des appartements et le jour où ils ont fait le choix de leur nouvelle demeure, il aperçoit dans la gare d'Auteuil un monsieur âgé, à tête blanche, respectable, qui regarde sa montre et le fixe . Quelques jours après, il voit le même vieillard stationner rue Boursault ; il craint, dit-il, qu'on ait découvert son nouveau domicile. Toutefois, après le déménagement, il a quelques jours de repos, puis tout recommence: il aperçoit des individus qui le suivent; on l'injurie de nouveau, et quand il prend le train pour venir à Paris, presque tous les jours,

il lui arrive des aventures désagréables : tantôt, quoiqu'il se blottisse dans un coin, des individus en montant lui marchent sur les pieds; d'autres fois^ les voyageurs le ])ousculent en s'asseyant sur la banquette ; d'autres fois, des fumeurs lui lancent des bouffées de tabac sur le visage.

Telles sont les persécutions imaginaires, les injures auxquelles il se croit en butte, telles sont aussi les interprétations délirantes qui faisaient naître les incidents les plus insignifiants. Toutes ces vexations, toutes ces singeries étaient, d'après lui, l'œuvre d'un de ses camarades de bureau, M. R..., d'accord en cela, ajoute-t-il, d'après ce que je suppose et ce que j'ai vu, avec M. S..., employé également au bureau des titres. M. R... était jaloux parce qu'il n'avait pu occuper la place que j'occupe, dit .T..., et il avait imaginé toutes ces misères pour me tourmenter, me donner un caractère détestable et finir par me faire renvoyer ; il s'entendait avec une agence qui, moyennant finance, mettait tous ces individus à mes trousses et me faisait liler ; on avait aussi envoyé à l'administration, croyait-il, des lettres calomnieuses contre lui.

Sous l'influence de ces conceptions délirantes, il se décide à porter plainte à son chef de bureau, M. G..., puis il va, accompagné de sa mère, auprès de M. G..., contrôleur. Ses chefs de service s'efforcent de le rassurer, de lui persuader qu'il se trompe : ils lui affirment qu'ils n'ont reçu aucune lettre malveillante contre lui, que tout le monde, au contraire, l'estime et que, du reste, les appointements de ses collègues n'auraient jamais pu suffire à payer les agents si nombreux qui le tourmentaient, que tout cela n'était que le produit de son imagination. Gomme J... ne s'était jusque-là laissé aller à aucune espèce de violence, de menace contre personne, qu'aucun de ses camarades ne s'était plaint, on pensa a une indisposition passagère et il put continuer son travail, on lui confia même un poste assez délicat où les employés, en rapport avec le public, doivent souvent s'armer de patience. J..., tout entier à ses préoccupations pénibles, ne pouvait être froissé que par des faits ou des gestes insignifiants qu'il interprétait à sa manière. Quant aux exigences de sa profession, au travail de son bureau, il n'en éprouvait aucun souci, il n'en ressentait aucune fatigue et il s'acquittait ponctuellement de ses nouvelles fonctions. Toutefois, les démarches qu'il venait de faire auprès de ses chefs et qui n'avaient abouti qu'à lui procurer des conseils bienveillants, et, pour tout autre que lui, la démonstration évidente qu'il se trompait, ne pouvaient le satisfaire, car il continuait, disait-il, à se voir l'objet de poursuites incessantes, de machinations de toutes sortes. Dans les rues, à la

gare, au Point-du-Jour, partout il continuait à rencontrer ses persécuteurs. Il en éprouvait une profonde irritation qu'il faisait tous ses etforts pour contenir, sans en rien laisser paraître dans son bureau. Cette lutte incessante pour refouler sa colère l'exaspérait. Depuis quelques mois il était plus silencieux, plus sombre que d'habitude, il éprouvait une céphalalgie qui s'était aggravée à la suite de la chute, sur sa tête, d'une lampe placée sur l'étagère de son bureau et qu'un chat avait renversée: ses nuits étaient mauvaises, il n'avait plus de repos. Le 27 décembre, il emporte le matin, en sortant, un revolver qu'il tenait de son père et qui depuis fort longtemps était à la maison, il achète des cartouches en passant rue St-Lazare , il s'installe à son bureau, se hâte de faire le travail le plus pressé, puis, vers 2 heures, il arme son revolver, s'avance vers la table de son collègue S..., et, sans lui adresser la parole, il décharge sur lui plusieurs coups de son arme. Immédiatemsnt arrêté, il répond aux questions qu'on lui adresse : « Il y a longtemps que cela durait, il était temps que cela finisse. » Interrogé quelques instants après par M. A..., commissaire de police, il lui dit : « C'était pour me venger de lui et des vexations qu'il me fait subir depuis le mois d'octobre, avec M. R..., un autre employé qui, de concert, à ce que je crois, ont fait écrire des lettres anonymes par une agencera la Compagnie, dans le but de me faire renvoyer de la place que j'occupe et que le sieur R... avait convoitée pour lui. J'ai acheté ce matin seulement dans la rue St-Lazare les cartouches qui ont armé mon revolver ; quant à l'arme, je l'ai depuis plus de 15 ans. Si j'ai tiré sur M. S..., c'est que je n'avais pas sous la main M. R... auquel je destinais principalement les coups qui ont atteint M. S...; M. R... était le principal auteur des machinations ourdies contre moi. » M. S..., blessé à la tête et au bras, répond : « Vers deux heures, le sieur J... s'est approché de moi, j'écrivais à mon bureau. Il ne m'a dit aucune parole. Je n'ai eu aucune discussion avec lui. Tout à coup, il a tiré sur moi, à bout portant, jusqu'à ce que son revolver ait été désarmé. 9 D'autre part, MM.T... et G..., employés dans le même bureau, racontentque jamais J... n'avaienteu de discussionsavecM. S..., qu'il s'est levé sans rien dire, s'est approché et a tiré. A Mazas, J... est tranquille ; ses ennemis n'ont pas pu, dit-il, le poursuivre en prison ; personne ne le tourmente ici. Il n'a pas de regrets de sa tentative de meurtre, et il reste convaincu de la réalité de ses persécutions imaginaires.

De ce qui précède, nous pensons devoir déduire les conclusions suivantes: !• J... est un déséquilibré qui a toujours eu des tendances mélancoliques. 2' Depuis 2 ans, des illusions, des hallucinations

el des idées de persécution ont été le point de départ d'interprétations délirantes sur les faits les plus insignifiants, et ont fait naître dans l'esprit de J... la conviction maladive que MM. R... et S... étaient les promoteurs des persécutions imaginaires dont il se plaint. 3- J... a obéi exclusivement à un délire de persécution lorsqu'il a déchargé sonrevolver sur M. S. ..Il n'est pas responsable de cetacte. 4' J... conserve actuellement les mêmes idées délirantes ; c'est un aliéné dangereux dont la place est dans un asile où il pourra être traité et surveillé.

Àvons-nous besoin de dire, Messieurs, que le traitement du délire chronique est purement symplomatique, qu'il n'y a pas un traitement spécial, pas de médicament indiqué d'avance. Il faut d'abord ne point nuire au malade; il faut se garder des modes thérapeutiques qui, dans le but de décongestionner le cerveau, ne font que débiliter le patient et fournir un alimenta ses préoccupations pénibles. Tel est l'emploi des purgatifs, du tartre stibié, des douches données d'une façon systématique et dans les derniers temps encore de la trépanation.

On a employé la méthode de Hiffelsheim pour combattre les hallucinations. On soumettait les malades à un courant voltaïque faible, continu, permanent, dont les pôles étaient constamment appliqués aux oreilles du malade. L'appareil luimême se composait d'une série de petites piles réunies en couronne et qui devaient entourer la tête comme une ceinture ; on le laissait en place pendant plusieurs semaines, et le courant électrique traversait la masse encéphalique dans son épaisseur ; cet apppareil était peu commode ; de plus, il fallait le mouiller, toutes les deux heures, avec de l'eau salée ou acidulée. Ce moyen expérimenté à laSalpêtrière, dans le service de M. Baillarger ne donna pas les résultats heureux que quelques faits favorables avaient tout d'abord permis d'espérer.

Moreau (de Tours) a proposé de combattre les hallucinations par les agents thérapeutiques qui, comme le daturastramoniiim

et le haschisch, provoquent des hallucinations ; c'est une application de la méthode substitutive ; ce savant praticien espérait remplacer les hallucinations spontanées par d'autres provoquées et faciles à faire disparaître par la suppression du médicament ; cette méthode a donné au début quelques bons résultats ; mais l'observation ultérieure n'est pas venue confirmer son efficacité ; résultat qu'on pouvait prévoir a priori^ car l'alcool, qui provoque, lui aussi des hallucinations, rend plus actives celles du délire chronique.

L'arsenic, préconisé par M. Liste, ne guérit pas davantage les hallucinations ; il donne des résultats satisfaisants quand la médication arsenicale est indiquée par l'état général.

En résumé, nous ne possédons point de médication spécifique et les indications doivent être cherchées dans l'état du malade, c'est-à-dire que chaque sujet réclame son traitement particulier. Il y a cependant quelques règles d'hygiène qui conviennent à tous les sujets. Vous savez qu'assez souvent ces aliénés, poursuivis par l'idée d'empoisonnement, se nourrissent mal. d'une façon insuffisante et irrégulière; qu'ils prennent quelquefois des aliments d'une digestion difficile et provoquent ainsi des troubles digestifs, lesquels, à leur tour, sont causes de délire. 11 faut donc conseiller la plus stricte régularité des repas ; faites prendre, autant que possible les viandes grillées et rôties ; proscrivez les aliments de digestion difficile, les sauces, les mets trop épicés ; qu'on s'abstienne d'alcool, de liqueurs et de cafés ; ordonnez une courte promenade après chaque repas ; en un mot, facilitez le travail de la digestion, évitez tous les malaises, et vous éloignerez ainsi des occasions de délire. On ne doit pas craindre d'entrer dans ces détails de la vie de chaque jour, ils ont une importance que vous apprécierez quand vous aurez à donner vos soins à ces aliénés.

Les toniques, le fer, le quinquina, etc., d'autres fois les

alcalins sont employés avec avantage, mais, je le répète, les diverses médications puisent leurs indications spéciales non dans les caractères du délire, mais bien dans l'état général du sujet, et elles doivent donc varier suivant le malade.

On voit quelquefois dans le cours du délire chronique survenir de l'excitation avec une activité plus grande des troubles sensoriels et du délire. Pendant ces épisodes, dont l'intensité reste au-dessous de l'accès maniaque, on emploie avec profit les sels bromurés et les bains tièdes simples ou alcalins.

Scliiile conseille l'usage de l'opium (injections de morphine) pour favoriser le retour du calme intellectuel. Il emploie le bromure de potassium, l'électrisation, l'hydrothérapie, contre les troubles de la sensibilité. Krafft-Ebing conseille également l'emploi de la morphine.

Le changement de milieu produit le plus souvent une rémission, de courte durée d'ailleurs, dans les troubles sensoriels. Les voyages, les déménagements des malades, sont d'ordinaire suivis d'une phase de tranquillité. La séquestration est de même habituellement suivie d'une rémission : elle a en outre le double avantage de placer le délirant chronique et le persécuté-persécuteur à l'abri des causes d'excitation qu'ils rencontrent au dehors et de mettre obstacle à leurs agressions. Elle constitue ainsi une mesure qui sauvegarde à la fois leur propre intérêt et assure la sécurité publique.

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