‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 83 sur 207 · Guérison bleu complète · texte numérisé non relu

Guérison bleu complète

15 juin. — Sortie.

Janvier 1864. — La guérison ne s'est pas démentie.

Voici donc une foi^ne spéciale de délire alcoolique caractérisé par de la satisfaction, du contentement de soi-même, une tendance à l'orgueil, par des idées de richesses et de bonheur, et en opposition formelle avec l'opinion généralement admise et écrite partout, que les conceptions délirantes de l'alcoolisme sont essentiellement dépressives.

Ce délire n'est pas systématique. Messieurs, et, suivant l'hein^euse expression de Morel, coordonné, ainsi que cela s'observe dans, certains délires monomaniaques; il pèche essentiellement par la logique, et rien dans les actes des malades ne concorde avec leurs' récits. Le délire est tout superficiel; il n'impose son cachet qti'au.v paroles et à la physionomie, semblable sous ce rapport à celui des

VO\Àl<: ALCOOLIQUE. -2;^;)

paralysés généraux; dans les deux cas, en eflet, les conceptions sont excessivement l'ugaces; l'aliéné en fait bon inai'ché, aussitôt qu'on les discute; il ne cherche nullementà faire passer dans l'es- |)iit de l'observateur son apparence de coiiviction, et ne prend pas devant vous ce port, ce maintien, ce regard du monomaniaque atteint dn délire des grandeurs. Pourtant, malgré cette similitude entre le délire de mes malades atteints d'alcoolisme et celid des paralysés généraux, il n'était pas possible de confomli'e leur état morbide avec la méningo-encéphalite chroidque, et d'ailleurs aucun d'eux jusqu'ici, et en particulier Debl..,, que je vois de temps en temps, ne présente le moindre signe de paralysie géuérale.

(]'est ainsi que l'un i-st sorti guéri de Bicôtre après un séjour de six mois, et que depuis, jusqu'en février 1863, sa santé est restée bonne; c'est ainsi qu'un autre qui a succondjé à un abcès froid de la cuisse, ou plutôt à des accidents d'adection putride délerndnés par l'ouverture artilîcielb' de l'abcès, n'a présenté, à l'autopsie, aucune des lésions méningo-encéphalifjues de la paralysie générale, et ((u'un troisième aliéné, transféré à l'asile de Fains comme atteint de manie chronique, n'a offert jusqu'à ce jour aucun symptôme de paralysie générale.

Vous savez, Messieurs, que le diagnostic emprunte dans certains cas un grand intérêt à quelques phénomènes concomitants. Ainsi, deux de nos malades présentaient, à leur entrée à l'hôpital, du tremblcMient de la lèvre supérieure, de riiésitation, et même une fois de l'embarras de la parole, caractères q in, coïncidant avec l'apparence satisfaite et le délire de contentement de soi-même, pouvaient tout d'abord faire penser à la paralysie générale.

lies quelques considérations m'ont paru intéressantes en ellesmêmes et eu égard aux opinions ayant cours sur le délire alcoolique. D'un autre côté, aucun auteur n'a signalé, que nous sachions, dans l'alcoolisme, le contentement de soi-même, la satisfaction personnelle, et, au contraire, on s'est Ibndé sur l'absence de ce signe ptiur distinguer l'alcoolisme chronique de la méningo-encéphalite dilViise; c'est ainsi (jue, dans un remarquable résumé critique, M. le professeur Lasègue s'exprimait, il y a quelques années, ''Il ces lermes : « Les alcooliques n'onl pas, bien s'en lautj

m FOLIE PAK INTOXICATION.

rindiflférence, encore moins la satisfaction des paralytiques (1). »

Si nous en croyons les données que nous a fournies l'observation, on ne s'attachera pas à l'absence de ces symptômes dépressifs pour arriver au diagnostic de l'alcoolisme chronique.

On nous dira : « Si chez vos malades le délire de satisfaction est le même que chez les paralytiques, cela tient à ce que vous avez eu atfaire à des cas où la paralysie générale avait débuté par la tendance aux excès, et s'était accompagnée d'intoxication alcoolique. » Mais heureusement nous avons pu suivre deux des malades (nous avons fait l'autopsie du troisième, obs. LXXV) et prouver que ces individus n'ont eu jusqu'à ce jour aucun phénomène de paralysie générale.

Nous aurons, du reste, l'occasion de revenir, dans une autre leçon, sur cette série de faits et de rapporter d'autres observations d'alcoolisme chronique, non compliqué de paralysie générale, où dominent les idées de satisfaction et de contentement de soi-même.

En résumé, nous avons cherché à vous démontrer: 1" qu'il est une catégorie d'aliénés atteints de délire aigu et passager, précédé ou non de delirium tretneiis, et survenu en Y absence de toute habilude invétérée de boissons alcooliques ;

2" Que, dans une seconde catégorie, comprenant des ivrognes de profession (plusieurs ayant déjà été atteints de delirium tremens, et présentant tous certains caractères de l'alcoolisme chronique), on observe des accès d'aliénation mentale aiguë, de peu de durée, et caractérisés le plus souvent, ainsi que cela est admis aujourd'hui, par un délire lypémaniaque ou stupide, ou par des hallucinations; enfin, nous vous avons décrit un genre spécial, jusqu'ici non signalé, de délire de salisfaciion, de contentement de soi-même, d'oi'gueil même, chez des malades entièrement étrangers à la paralysie généiale.

En dehors du délire de satisfaction, de contentement, la lypéniiiuie, la stupidité avaient bien été décrites, mais sans que l'on eût suflisiiniinent insisté sur ces accès d'aliénation mentale aiguë qui se déchueiit chez des individus déjà atteints d'alcoolisme chronique, et laissent après eux un état mental en apparence normal

(1) Lasègue, Archives (jénérales de médecine, janviei' 1868, p, 03,

ALCOOLISME CHRONIQUE

Troubles clironiques de l'intelligence dans l'alcoolisme el l'absi ntliisme clironiqucs.

Etudiés dans leur ensemble, les symptômes de l'alcoolisme chronique ont surtout trait à la mémoire et aux facultés morales, et, en particulier, au sens moral, au sentiment social, à la Ibrce et à l'énergie du caractère. On a dit à tort que les hallucinations étaient le cortège inévitable de l'alcoolisme ; nous avons publié, dans la Gazette des hôpilaux (mars 1864), une observation d'intoxication alcoolique aiguë non accompagnée d'hallucinations; le fait est encore moins rare dans l'alcoolisme chronique, et nombre de ces alcoolisés n'ont pas d'hallucinations; cela se comprend, du reste, si l'on veut bien se persuader que l'hallucination ne se produit chez eux qu'autant que les nerfs optiques ou auditifs sont congestionnés dans la portion de l'encéphale qui constitue leur origine apparente ou réelle.

Tantôt les facultés intellectuelles et morales sont troublées dans leur généralité, tantôt elles ne le sont que partiellement; quelquefois môme l'alcoolisme n'atteint qu'une seule faculté : aussi l'étude syniptomatique de cet état morbide me parait pouvoir se prêter facilement à plusieurs catégories.

\j amnésie est un des phénomènes morbides que provoque le plus souvent l'abus des boissons alcooliques; il manque très rarement ; la mémoire peut n'être qu'affaiblie, mais cet état est ordinairement assez notable pour que ceux qui approchent le malade s'en aperçoivent; il a de la peine à trouver les mots, les expressions propres, les noms des choses, des dates, des rues, etc., et le discours est embarrassé par des temps d'arrêt, des périphrases et des mots, tels que chose, etc.; si nous ajoutons à cela de la lourdeur dans les idées, de l'hébétude du visage, de la torpeur, nous aurons, à peu près, complété le portrait d'une quantité considérable d'habitants des grandes villes que l'on rencontre chaque jour, mais que des circonstances fortuites seules ou des maladies permettent d'observer. Ces individus sont prévenants, obligeants même à l'excès ; il semble que ces actes ont pour but de couvrii- rinsuffisance de leur conversation et la faiblesse de leur intelligence.

VOISIN. — Leçons cliniques. 16

FOLIE PAR INTOXICATION

J'ai pu étudier plusieurs de ces malades à la Charité, dans le service de M. le professeur Bouillaud, et dans les différents services auxquels j'ai été attaché.

Un certain nombre d'alcoolisés présentent de Vamnésie et de la ijêne de la parole qui est hésitante, mal détachée, ânonnée. La gêne de la parole nous a paru dépendre quelquefois de l'imperfection de la mémoire; le malade ânonne, hésite dans la conversation, parce qu'il ne peut trouver les mots et les expressions propres; il'était impossible, dans l'observation suivante en particulier, d'attribuer le trouble de la parole au tremblement de la langue. Le malade avait conscience d'une diminution de sa mémoire en général ; sa parole était hésitante; les mots se détachaient mal et étaient comme embrouillés, quoique la langue ne tremblât pas et jouît de tous ses mouvements. Il nous a paru que la difficulté de parler tenait à de l'amnésie, parce ([ue le langage écrit était aussi imparfait que le langage parlé.

Obs. LXXVll. — Alcoolisme chronique. — Amnésie et aphasie par amnésie.

Au n" 14 de la salle Saiiit-Jean-de-Dieu, à la Ciiarilé, service de M. Bouillaud, est couché le nommé Gour..., âgé de cinquante-neuf ans, garçon boulanger.

Depuis longues années, abus de vin rouge et blanc, le matin à jeun; jusqu'à il y a cinq ans à peu près, le malade se grisait au moins deux fois par semaine.

11 entre à l'hôpital pour des douleurs épigastriques, des vomissements verditres, survenus il y a six jours, et un commencement d'érysipèle qui s'est manifesté hier sur le nez. La fièvre est modérée, la peau grasse, le pouls dépressible, bat à 76-80. La mémoire est généralement très infidèle; le malade en a conscience; la parole est hésitante, un peu embrouillée; les mots se détachent mal. Il a autant de peine à écrire une jdirase qu'à la dire, l'as de tremblement de la langue.

La nuit, rêves fantastiques très fatigants, dont quelques-uns concernent sa profession de boulanger. Tremblement des mains, suivant le sens latéral, analogue aux mouvements d'une main qui joue un arpège sur le piano.

L'érysipèle dure six jours en tout, et le malade sort de l'hôpital conservant les troubles intellectuels signalés. Il n'a pas présenté, pendant son séjour dans les salles, d'hallucinations durant l'étal de veille.

La dysphasie (i) tient, dans d'autres cas, à un trouble de la faculté du laiiaat'e articulé ou de la cooiTlination des mouvements

(1) J'emploie ce mot, parce que quelques médecins attachent à la lettre a privatif un sens entièrement négatif, ce qui n'est pas ici dans nia pensée.

ALCOOLISME CHIIONIOUE. m

lécessaircs à la parole : ainsi dans l'obsorvalion suivante, qui préente un grand intérêt, eu égard à la guérison eomplète qui a été btenue par un scton à la nuque et l'abstinence complète de vin lur et de licjueurs. Il me parait évident que les phénomènes observés enaient à lui état congestif des lobes antérieurs du cerveau, état i'Iiyperhémic ({ue l'on trouvait dans les conjonctives oculaires.

)bs. LXXVllI. — Alcoolisme chronique. — Amnésie Icijere. — Troubles de la facullé

ilu lanfjatic aiiiculé.

Aun":21 de la salle S;uiil-.le:\n-tle-Dieu, à la Charité, service de M. lioaillaud, est ouclié le nommé llareii..., âgé de (|uaraiile-ciii(j ans, marchand de vins.

Le malade exerce depnis dix-huit mois le métier de marchand de vins àhon marché t frelatés. Pour engager les clients à hoire, il a l)eaucou|i liu île vin el d'absinthe [rois verres d'absinthe par jour, au moins). A[)rès chaque prise d'absinthe, il éprouait des étourdissemenls, une sensation de serrement dans les tempes et les mâchoires, n agacement nerveux général ; peu à peu, il a remari]ué de la diminution et môme es absences complètes de mémoire. Depuisun an, perle de fonction génésique; àpluieurs repi'ises, il a lUé pris de trendjlements qui diu'aient près de vingt-quatre heui'es, t qui disparaissaient à la suite de sueurs.

Depuis six mois, diminution de la force des membres : étourdissemenls, sensations ésagréables de brûlure aux tempes, aux y^ux, ausinciput; froid aux pieds; sensibité des pieds émoussée.

Depuis six mois, ne peut plus écrire à cause du tremblement desniains.

il y a trois mois, à la suite d'une discussion, il a éprouvé une sorte de coup de f(uiel :uis les jarrets, a perdu connaissance, est tombé sur un trottoir et est resté penilani uaire heures chezu-i pharmacien, dans un état inquiétant.

Depuis trois iriois, clignotement continuel des paupières. Depuis deux mois, il voil, cudant la nuit et étant éveillé, des ombres, des hommes, des femmes, des animaux, es chiens, des rats, etc., et il sort île son lit pour les chasser.

Il y a deux mnis, il lui est arrivé un jour de ne pouvoir s'exprimer.

D(qmis (pi'il a quitté, il y aun mois, son commerce de vins, pour cause de mauvaises Il'aires, il a remariiuéque sa mémoire devcnaitmoins infidèle, que la faiblesse nmsculire était moins gi'ande; mais la lourdeur de tèle, les tournoiemenls, les élourdisscleiits sont les mêmes.

Elat à son entrée le "l'i nooembre i'^'a?,. — Hébétude profonde empreinle sur les ■ails du visage. Tremblement librillaire dans les muscles de la face.

Le malade répond parfaitement à toutes les questions; a conscience de son état; la léinoire est peu troublée, l^a parole est notablement gênée par moments, tandis ijue, ans d'autres, la phrase est nette et nullement endiarrassée ; dans le premier cas, le lalade hésite, ànonne, et ne parvient à terminer son mol, à rendre sa pensée, qu'après es etforts visibles. Il écrit facilement tout ce qu'il veut dire.

Sensation désagréable de constriction dans les régions lenqiorales et d'agacemeni uis les mâchoires. La mâchoire inférieure est mue involontairement, de sorle que les l'uls inférieures et supérieures frottent les unes contre les autres.

FOLIE PAR INTOXICATION

iMouveinenIs normaux de la langue; pas de tremblement.

Rougeur des conjonctives oculaires; force musculaire des mains très diminuée; hésitation de la marche ; il s'aflaisse pour peu que j'appuie sur ses épaules. Jet d'urine moins fort qu'auparavant. Pouls faible, dépressible : 68 pulsations.

Le foie déborde, en haut, de trois travers de doigt le mamelon droit, et, en bas, de deux travers et demi, le rebord des fausses côtes droites.

Traitement. — Séton à la nuque ; trois bains sulfureux par semaine ; limonade vineuse.

.5 février. — Le malade a conservé son séton jusqu à ce jour.

Aucune hébétude du visage; pas de tremblement des membres, des lèvres ni de la langue. La parole n'est plus troublée; elle est nette, rapide; la mémoire est un peu diminuée. Plus de rougeur conjonctivale ni de céphalalgie; démarche sûre.

10 mars. — Le malade a toujours son séton ; il est assez ))ien pour sortir.

L'intelligence est le plus souvent lésée dans son attribut le plus important : la coiiscieiicn; les malades n'ont jias une notion nette de la cause de leur état morbide, et il est impossible de faire comprendre à la plupart qu'il résul te de l'abus des alcooliques ; à celui-ci, que personne ne veut plus employer; à tel autre, abandonné et trahi par sa femme ; à tous, ou à peu près, tombés dans la misère et partout i^epoussés, on ne peut persuader que les excès ont seuls produit ce résultat funeste; ils ne vous croient pas, et ont un thème préparé d'avance pour tout expliquer.

C'est ainsi qu'un individu, couché au n" 9 de la salle Saint-Jeande-Dieu, à la Charité, ancien maître d'études dans un lycée de Paris, et enfeinié deux fois déjà à Bicètre pour alcoolisme, s'étonnait que l'on ne voulût plus de lui, et attribuait son manque de ressources et le refus qu'on opposait à l'employer, au discrédit que jette le nom de Bicêtre sur ceux qui y ont été renfermés. — Ce même homme, sorti de l'hôpital, me poursuivit un jour de ses doléances dans la rue : « Bicètre me nuit beaucoup », me disait-il, et son haleine était alcoolique au plus haut point. Ainsi, il attribuait à son précédent séjour à Bicêtre, lequel pouvait être ignoré, un manque de travail qui n'avait pour cause certaine qu'un état continu de demi-ébriété repoussante.

Deux malades, que j'ai observés à la Charité, présentaient de la siiHjulanté et de roriginalilé dans le caractère et certains actes, une prévenance et une obligeance exagérées. L'attention de l'un d'eux était impossible à fixer; il ne restait assidu à aucun ouvrage, éprou-

if

ALCOOLISME CHRONIQUE

l'ait à chaque instant le besoin de changer de place, avait peu de Datience, ne faisait rien avec cahne. Le raisonnement n'avait pas le prise sur lui si l'on voulait discuter, tandis qu'il montrait une grande bonne volonté à obéir quand on le chargeait d'une comnission, et il s'employait volontiers à trotter la salle. Il avait une labitude : c'était de venir vous parler de choses sans importance.

Ocs. lA'XIX. — Alcoolisme chronique. — Singularités de caractère.

Au n" 28 (le la salle Saint-Jeaa-de-Dieii, service île M. liouillaïul, est couché le nommé loij..., quarante ans.

Depuis l'âge de quinze ans, il boit le malin à jeun du vin et de l'eau-de-vie, et, dans iliaque journée, un quai't ou un denii-litiH' de cette liqueur.

En 1864, dclirium iremens, pour le(|uel il a été conduit dans la section des aliénés le Bicêtre; il y est resté trois mois.

En I851n idées de persécutiiin delirimii tremens. nouveau séjour de trois mois à {icèlre.

Depuis plusieurs années, le malade ne peut rester longtemps dans la même place oiume ouvrier, ni se tenir assidu à un ouvrage quelconque.

Il entre à l'iiùpital de la Charité pour des coliques saturnines, contractées à la falii ii|iii' e céruse de Clichy.

État d sonentrée, le IS janvier 1864. — Mémoire peu fidèle; il ne sait pas cr ipi'il fait il y a quinze jours; ce malin, au bureau de l'hôpital, il a eu beaucoup de p^'iiu' à fî rappeler les renseignements qu'on lui demandait concernant son domicile, cic. La parole est très nette, vive par moments; dans d'autres, la phrase iiiti'rro:iipiii', ar(;e qu'il ne peut trouver les mots et les expressions propres.

Il a très peu de patience et de calme; il est difficile de le coin aiucre que les excès ont rendu malade.

Céphalalgie sincipitale ; sensation de chaleur et de bouflées à la léle: diminiilioii de i force musculaire des mains et des jambes; sensibilité aux piiiccmcnls dliluse.

l'eau chaude, non sudorale, 72-76 pulsations. Pas d'augmentation de la niatilé du )ie ; à la pointe et à la base du cœur, le premier craquement est suivi d'un souflle, ni lu' ni doux. Veines du cou saillantes.

Traitement. ■ — Deux portions ; trois bains sulfureux par seiuaiue. 19. — Le malade m'appelle près de lui pour me demandei-, tout l);is, pardon d'aveir icnli à la médecine.

— Le malade vient souvent me parler loul lias, ainsi qu'à la mère de la salle, n croirait qu'il va raconter des secreis ou des choses iniportanles, mais cela se borne demander un peu plus de pain ou di' vin. iMc.

Février. — Il s'occupe à froller la salle ; il le lail a\ec honni' voloiiti'. l'as (racles éraisonnables.

Un malade, entré dans le service de M. IJonillaiid |)0tn'inie l(''L;ère tnoiunonie, laisail, après sa guérison, des observations sur Idiil ce

FOLIE PAR liNTOXlCATION.

qui se passait dans la salle, était récalcitrant, raisonneur, pleurait et riait sans motif.

Obs. LXXX. — Alcoolisme chronique. — Sintjulnrités de caractive.

Au II" H) ilo la salle Saint-Jeau-dc-Dieu est couché le nommé Flab..., trente-neuf ans, musicien.

Depuis longues années, excès alcooliques de toutes sortes.

Entre dans la salle le 29 février J864, pour une pneumonie au premier degré dn poumon droit. — Après sa guérison, cet homme nous frappe par certaines singularités de caraclère; il fait des observations sur tout ce qui se passe dans la salle, se mêle de tout, est tracassier, raisonneur, pleure et rit au plus léger motif. Cet état persiste au moment où il sort de l'hôpital, le 9 mars.

Beaucoup d'alcoolisés chroniques présentent dans leurs i\ippûrls avec le médecin qui les a soignés ou qui les a étudiés quelque chose de particulier; ils manifestent envers lui une crainte, une sonmission respectueuses, un empressement à être prévenants, qui ne laisse pas que de paraître exagéré et emprunté. Quand ils aperçoivent le médecin hors de l'asile ou de l'hôpital, ils se précipitent vers lui avec un air satisfait et joyeux, et s'effoi^cent de lui être agréables en mettant lentes services à sa disposition ; ces actes et ces manières d'être de leur part m'ont paru pouvoir s'expliquer de deux façons; soit parce que le médecin sait le côté mauvais de leur individualité, , connaît le seci^et de leurs habitudes honteuses, et qu'ils pensent pouvoir effacer cette tache à force de prévenances et de procédés empressés (i) ; soit pai^ce que leur intelligence amoindrie n'entrevoit pas la portée de certains actes et qu'ils sont souvent assimilables à des enfants pour la faiblesse du jugement et l'appréciation défectueuse des choses ordinaires de la vie. C'est. ainsi que nous ne pouvons entrer, mon grand-père et moi, dans une maison dont le concierge est un alcoolisé chronique, enfeiTOé maintes fois à Bicêtre, sans qu'il coure après nous dans l'escalier, pour nous faire des pi^otestations affectueuses.

L'exagération dans l'obligeance et la prévenance sont aussi à notei chez quelques alcoolisés chroniques, dans leurs rapports avec les autres malades ; nous en avons vu qui avaient pour leurs camarades

(1) Comparez l'état de Rie, (oh. \C), de Logr. .. (obs. XCI) et do Debl... (obs. LXX).

ALCOOLISME CHRONIQUE

de salle des attentions enfantines, et comparables aux soins d'un enfantpour sa poupée : Rie... (obs. XG), Legr... (obs. XCI).

Les relations des alcoolisés avec leurs femmes, leurs enfants, leurs parents, sont loin d'être sur ce ton aimable qu'ils prennent avec les étrangers; presque toujours leur caractère est violent, bizarre, et d'autant plus irritable et colère qu'ils s'exposent à des observations sur leur dérèglement et leur inconduite (obs. de Legr...).

D'autres, parmi les alcoolisés, ont une tendance h faire des drôleries, à commettre des actes extravagants pour lesquels la police les incarcère. Ainsi M. Lasègue racontait, il y a quelques années, à son cours, que dernièrement un alcoolisé avait été arrêté pour avoir fustigé, avec ses mains, une vieille femme en pleine rue ; qu'un autre avait fait, sur la voie publique, un singulier attenlat à la pudeur.

CcrlSiim Iroub/ es (les [acalh's morales, tels qui' la lJ'is/rsst\ le tlêconragenwit, la nonchalance, le manque d' initiative, (Vénergie, la dminution de la liberté morale, la faiblesse de caractère, sont des symptômes fréquents de l'alcoolisme chronique; ils se lient presque loujours à une amnésie plus ou moins avancée, et s'observent en l'absence de tout trouble hallucinatoire.

Cette catégorie de malades se voit surtout dans les hôpitaux généraux ou dans la clientèle privée.

Obs. LXXXI. — Ahsintliisme chronique. — Tristesse. — Amnésie.

Au n" 7 de la salle de Sainl-.lean-de-IHen, à la Charité, estcoiuiié le nommé Ginv..., fiunranto-deux ans, limonadier.

Klant soldat en Afrique, cet homme a pris l'habitude de boire jusqu'à cinq verres d'alisinthe par jour; depuis quatre ans, il n'en boit plus qu'une fois par jour. 11 a toujours remarqué qu'après avoir pris de cette liqueur, il ressentait de la lourdeur de lét(> et une montée de chaleur qui s'accompagnaient de rougeur de la face. Depuis ijuatre ans, éblouissemenis et sentiments fréquents de chaleur à la tête.

11 y a trois ans, il s'est réveillé un matin, les membres du côté gauche paralysés; rela a duré vingt jours.

11 y a un an, paralysie de la motilil(' du membre supérieur gauche, guérie au bout lie deux mois.

Il entre à l'hôpital pour des douleurs dans les articulations de la main droite, qu'il a contractées en couchant sous une tente, par un temps humide.

Ktnt à son entrée, le septembre 1862. — Cheveux très gris, surtout au sinciput; hébétude du visage; pas de vivacité dans les traits. Diminution de la mémoire des

FOLIE PAR INTOXICATION

dates, des noms. Caractère très triste; a une apparence chagrine (autrefois il était très gai). 11 recherche maintenant la solitude.

Pas d'hallucinations (il en a eu après des libations), lourdeur de tète, vue éblouie, ouïe dure à gauche. Tremblement des deux mains et des deux avant-bras. Peau d'une chaleur moyenne; pouls régulier, de force ordinaire, 64-68 pulsations. Appétit conservé. Jet d'urine moins fort qu'autrefois; la miction dure plus longtemps aussi, lîien autre à la main droite que de la gêne dans l'extension. Peu de douleurs.

Traitement. — Extrait thébaïque, 0,03; bain de pieds sinapisé; une portion.

10. — Les muscles extenseurs de la main droite se contractent bien sous l'influence de l'électricité. Sensibilité électro-musculaire normale. Même gêne dans les mouvements de la main droite.

Traitement. — Douches froides chaque matin, pendant une minute.

17 octobre. — Guérison des phénomènes pour lesquels il est entré à l'hôpital. Persistance des troubles intellectuels et moraux. Exeat.

Chez un aiiti^e malade, le caractèi^e avait subi plus d'uue li\insformation; de gai et de doux, il était devenu triste et colèi^e.

Obs. LXXXII. — Absinthisme chronique. — Modifications dans le caractère.

Au n° 14 de la salle Saint-Jean-de-Dieu, à la Charité, est couché le nommé Pan...^ dix-neuf ans, garçon boulanger.

Depuis huit mois, abus répétés de liqueurs et, en particulier, d'absinthe (tîO à 100 grammes par jour).

Depuis quatre mois, diminution de la mémoire; changements dans le caractère.

Chaque fois qu'il prend de l'absinthe, il ressent dans la région frontale une sensa. tion d'étourdissement qui dure près d'une heure, et il éprouve un besoin irrésistible de dormir, ainsi qu'une sensation de chaleur des plus agréables.

Une heure ou une heure et demie après, survient un tremblement des membres qui l'empêche de pétrir la pâte. Depuis que son caractère est devenu sombre, l'absinthe a pour effet de lui rendre sa gaieté première, la parole vive, et de faire subir à son individu une transformation considérable, mais passagère.

État actuel, le 9 décembre 1860. — Le faciès est triste, morose. Diminution notable de la mémoire des mots, des noms, dos dates. Le malade sent qu'il a de la peine à soutenir une conversation suivie. Parole un peu embarrassée ; la langue est comme lourde.

Le caractère est triste, de gai qu'il était autrefois; au lieu d'être doux, il est colère, emporté. Disposition à mentir à propos de tout.

Sommeil agité par des rêves très fatigants, concernant des précipices, des loups, des assassins, des parents et sa mère, dont il entend les voix. Pupilles bien contractiles, de diamètre uniforme et normal. Fourmillements passagers dans les membres infférieurs. Tremblement des mains (écrit son nom en tremblant). Diminution de motilité des membres. Absence de désirs vénériens depuis plusieurs mois.

Rien de particulier du côté du tube digestif et de ses annexes. Tuméfaclion douloureuse des doigts et des coudes. Peau sudorale; 92 pulsations.

Traitement. — Ventouses scarifiées aux coudes et aux mains; deux palettes.

Le 30, exeat. Plus de douleurs articulaires. Même état moral et mental.

ABSINTHISME CHRONIQUE. 249

Le malade suivant était assiégé par des idées tristes, avait moins d'énergie, moins d'aptitude pour le travail ; sa mémoire était aussi très diminuée.

Obs. LXXXIII. — Absinthisme chronique. — Tristesse. — Amnésir. — Nonchalimcc.

Au n° 15 lie la salle Saiiit-Jeaii-ile-Dieii est couché le nommé Jou..., cinquante et un ans, journalier.

En Afrique, où il a séjourné huit ans, nombreux excès d'absinthe; moins d'abus depuis huit ans.

Il s'est aperçn, il y a une vingtaine d'années, que sa mémoire s'affaiblissait. Depuis, à ce phénomène se sont ajoutées très lentement de la tristesse, des idées noires, d(^ la diminution dans l'énergie et dans l'aptitude au travail.

Il y a deux ans, pneumonie; depuis, il a conservé des palpilalions, et c'est pour ce symptôme qu'il entre à l'hôpital.

État actuel à son entrée, le 2G 77Mi 186'2. — Apparence fatiguée; air ennuyé; dit avoir des idées tristes; pas d'hallucinations; peu d'énergie, peu d'aptitude au travail. Mémoire des noms, des dates, diminuée.

Vue faible, brouillée; clignotement dans les paupières gauches. Peau normale, 04 pulsations régulières. Cœur non hypertrophié. Bruits du cœur sourds. Au premier temps, à la pointe, souffle rude, peu fort. Palpitations au moindre effort. Digestions difficiles; renvois amers. Soif ; urine souvent ; se lève trois fois la nuit pour uriner. Pas di! sucre dans l'urine. Tremblement des mains; faiblesse des membres.

Traitement. — Deux portions. Digitale, 0,20 par jour, en deux pilules.

E.reat le 2 juillel.

La diminution d'énergie au travail est un des faits les plus fréquents, et ressort des réponses des alcoolisés sur les salaires qui leur sont dévolus dans leurs travaux. Tous racontent, sans en comprendre l'importance, ni se douter de la portée de leur dire, qu'ils gagnent moins qu'autrefois (un tiers et môme la moitié) ; aussi la plupart tombent dans un état de dénùment et de misère que ne font qu'aggraver leur nonchalance et leur manque d'initiative. Ces deux états luoraux étaient prédominants chez le malade suivant.

Ors. LXXXIV. — Absinthisme chronique. — Nonchalance. — Manque d'initiative.

Au n° 15 de la salle Saint-Jean-de-Dieu, à la Charité, service de M. Bouillaud, est couché le nommé de la Huberdi..., cinquante-huit ans, écrivain.

Nombreux excès d'absinthe depuis un séjour de dix ans en Afrique, il y a vingtcinq ans.

Depuis longues années, existence misérable, diminuliuii de la mémoire, faiblesse jirogressive des membres.

FOLIE PAU INTOXICATION

Vient à l'hôpital pour la diarrhée et des coliques datant de quinze jours.

État actuel, le 5 novembre 1862. — Teinte pâle de la peau; maigreur; mollesse des chairs. Peu d'expression dans les traits du visage; apparence de nonchalance; absence de toute initiative; découragement profond. Faiblesse considérable de la mémoire. Diarrhée (dix selles en vingt-quatre heures). Douleurs anales après chaque selle; un peu de ténesme. Ventre tuméfié, dur, modérément douloureux à la pression.

Cœur, haut de 12 cent., large de 10 cent. Pas de souffle anormal; bruits sourds. — Faiblesse musculaire.

Traitement. — Potages au lait. Extrait thébaïque, 0,00, en deux pilules.

10. — Plus de diarrhée; lactate de fer en pastilles, vin de Bagnols, bains sulfureux.

20 novembre. — Même état moral.

Chez certains malades, la cause de leur état misérable consiste surtout dans un doute continuel sur leur valeur propre, sur leurs capacités, sur la possibilité de réussir et de travailler convenablement comme les auti^es. La défiance d'eux-mêmes empoisonne leur existence et met obstacle à toutes leurs entreprises, aux projets et aux démarches les plus simples.

Obs. LXXXV. — Absinthisme chronique. — Doute de soi-même. — Diminution

de l'énergie morale.

Le nommé Mort..., typographe, trente-neuf ans, a pris l'habitude, depuis l'âge de dix-sept ans, de faire des abus de vin, et, depuis trois ans, d'user avec excès d'absinthe (Irois petits verres par jour).

Depuis dix-huit inois, céphalalgie; diminution de la mémoire, de l'énergie morale ; tremblement des mains, faiblesse de la vue et décoloration des cheveux.

A son entrée à la Charité, salle Saint-,Iean-de-Dieu, n° 28, le 17 avril 1860, il présente une peau très pâle, une certaine bouffissure générale et une physionomie très peu expressive. Sensation de vague, d'embarras dans la région frontale.

Le malade ne se rappelle pas souvent ce qu'on lui a commandé cinq minutes avant; il sent sa volonlé moins active, moins forte, son énergie morale moindre, se laisse facilement aller au découragement, et surtout est assiégé par un doute incessant de lui-même et un sentiment do défiance qui s'attache à tout objet de ses pensées.

Peu de sommeil : ni illusions ni hallucinations.

Pupilles égales, bien contractiles; voit à peine à la distance de vingt pieds; il ne distingue plus les couleurs. Il ne peut plus lire les manuscrits pour composer les planclies d'impression. Urine non albumineuse, ni sucrée. Tremblement des mains. Motilité des membres diminuée. Marche un peu hésitante ^pas d'anesthésie.

Sensation de froid dans tout le corps; pendant la nuit, chaleur et sueurs. Cœur non hypertrophié. Pouls mou, régulier, 56 pulsations.

Exeat le 30 avril, dans le même état.

ALCOOLISME CHRONIQUE

Obs. LX.WVL — Alcoolisme chronique. — Excès en tous genres. — Pleurs faciles.

Au n° 20 de la salle Saint-Jean-flo-Dieu, à la Charité, est couché le nommé Dovil..,, cinqnanle ans, peintre.

Deiniis l'âge de seize ans, nombreux excès en tous genres; il y a vingt ans qu'il s'aperçoit que sa mémoire faiblit, et qu'il devient triste.

I<:int à son entrée, le \0 juillet 18(13. — Expression d'hébétude, regard terne; leinle jaune pâle de la peau, mémoire modiMément affaiblie; diminution de l'énergie dans le travail ; pleurs très faciles; il suffit de lui parier d(î ses habitudes d'ivresse, di; ses travaux de peintre, pour lui faire verser des larmes, et même elles coulent sans motif apparent; les pleurs contrastent singulièrement avec l'insignifiance de la physionomie.

Pupilles égales; vue très affaiblie; ne peut pas lire les lettres ordinaires. Cœur non hypertrophié ; palpitations assez fréquentes. Pouls très dépressible. I>a haul(Mir du foie dans la ligne mamillaire n'est que de 0,06. Urine non albumineuse. Motililè diminuée dans les membres.

Exeat le '20 juillet, dans le même étal.

Ors. L.WXVIL — Alcoolisme chronique. — Rires sanf motifs. — Hébétude.

Au n° 10 de la salle Saint-Jean-de-l)ieu, à la Charité, est couché le noniuK' Pliss... cinquante-huit ans, porteur à la halle.

Nond)reux excès alcooliques (eau-de-vie et vin) pendant l'exercice de sa profession.

Depuis dix-huit mois, étourdissements fréquents dans les positions ilebout ou assises, sensation de tournoiement et vue brouillée.

Ëtnt à son entrée, le 29 novembre 1862. — Nez tout rouge et comme bourgeonné . regard apathique et sans expression par moments; dans d'autres, rire bête, nullement provoqué et durant plusieurs minutes, sans que le malade l'explique ; le rire est en contradiction avec le fond de la physionomie qui est terne ou plutôt triste : il rit hèle, ment à tout ce que lui demande M. Bouillaud.

La conception des idées et les réponses sont très lentes ; le malade cherche plusieurs secondes ce qu'il va dire quand on lui fait une question, et encore il laul la répéter jilusieurs fois.

Himinution de la motilité des membres; peu de tremblement des mains : les avanthras et les bras sont comparativement maigres, vu son étal de porteur aux halles. Pouls, 78-72.

Truilnnent. — Bains sulfureux; deux portions.

l'.O. — Paroles incohérentes.

E.reul le I'''' décembre, dans le même état.

OiiS. LXXXVIli. — Alcoolisme chronique. — Troubles moraux. — Caractère devenu paresseux, craintif. — Troubles de l'équilibration . — .{innésie.

Au n" (1 de la salle Saint-.lean-de-l)ieu, à. la Charité, est couché le nommé Moli. . . cinquante ans, corroyeur.

Pendant son enfance, le malade a eu la variole. Depuis sa jeunesse, il est dans l'habitude de boire plusieurs verres d'eau-de-vie par jour et à jeun; il a commis de nom-

FOLIE PAR INTOXICATION

breux abus de liqueurs alcooliques pendant des voyages en Angleterre et en Amérique, et s'est souvent enivré.

Il y a un an, il a été traité à la Pitié pour une maladie fébrile accompagnée de céphalalgie, étourdissements, trouble de la vue, qui ont persisté depuis.

Il y a plusieurs années qu'il s'aperçoit de la diminution de sa mémoire et de modifications profondes de son caractère, qui est devenu morose, de sa manière d'être, qui est calme, tandis qu'il était auparavant vif et turbulent.

Il no peut plus travailler depuis un mois, à cause des étourdissements, des vertiges, des tournoiements de tête et de l'incertitude de sa vue.

État à son entrée, le 1 1 mars 1863. — Le nez est très rouge; le faciès porte l'empreinte d'une hébétude profonde ; par moments, les traits sont illuminés par un rire d'enfant, venu sans aucun motif; un intant après apparaissent des pleurs sans raison. Il est peureux et craintif comme un enfant; quand j'approche ma main de son front pour constater la chaleur de sa peau, il recule.

La mémoire des mois, des noms, est diminuée; il ne se rappelle pas ce qu'il vient de dire un moment avant, de sorte qu'il répète la même chose à courts intervalles. 11 sait mal ce qui s'est passé depuis un an, ne peut dire la date de sa naissance; quand il parle, la phrase est lenle, se fait comme à bâtons rompus : cela tient à ce qu'il ne peut se rappeler les mots, et qu'il ne sait ce qu'il va répondre; la conception des idées n'est pas moins troublée que la mémoire des mots. Je dois dire cependant que jamais il n'emploie un mot pour un autre. Son caractère est encore assez gai, mais il m'asgiire qu'il se trouve morose comparativement à son état d'autrefois. Pas d'hallucinations. Sensation de gonflement, et bourdonnements dans les régions temporales ; la vue est diminuée : pour me regarder, il met une de ses mains à la tempe droite, comme si le soleil le gênait, et il ferme la paupière de l'œil gauche. De temps en temps un peu de diplo|)ie ; les deux yeux ne sont pas tout à fait dans le même axe. Les pupilles ne présentent rien d'anormal; à la demi-circonférence supérieure dos doux cornées, cercle sénile large de 1 millimètre et demi.

La marche est celle d'un aveugle , il tient les yeux en l'air. Il a un peu l'apparence d'un homme ivre, mais cependant il ne titube pas ; pondant la marche, ses mains sonl tenues en avant, comme lors(|u'on a les yeux bandés. Il ne peut que difficilement tonrn(!r. Tous ces phénomènes sont attribués par le malade à des étourdissements et dos tournoiements de tête.

Il me porte facilement, mais ne peut avancer et me porter à la fois. Léger tremblement des mains. Sensibilité de la peau et des muscles normale, de quelque fa^on qu'on l'interroge. Pouls très petit, chétif, surtout pour un homme d'apparence vigoureuse comme lui; le pouls est régulier, bat 64 fois par minute. Peau un peu grasse. Corpulenci! considérable. Se plaint d'être abattu, d'un malaise général, de céphalalgie fronlosincipitalo. Soupirs. Très peu de toux. Voix enrouée. Appétit conservé. Le foie aune hauteur de 9 centimètres dans la région mamillaire. Quelques douleurs en ceinture, au niveau des fausses côtes.

Même état en 1864.

Les facultés morales étaient singulièrement lésées, sous des formes diverses, chez trois autres malades dont la tenue, le port et la physionomie étaient plutôt ceux d'enfants que d'hommes; l'un

ALCOOLISME CHRONIOUE

[)lciiiail sans inotil's, l'autre riait à tout propos, et un troisième Hait peureux, timide et eraintif comme une iîlle.

La liberté morale est notablement diminuée chez la plupart des ilcoolisés; ils présentent une faiblesse inouïe de caractère, se laissent circonvenir facilement et entraîner à des actes fautifs et même l éprélicnsibles, au point de vue de la loi. Nous avons eu l'occasion [l'observer, dans ces conditions, deux jeunes gens de grande famille qui se livraient depuis longtemps à des abus alcooliques et étaient tondjés dans un état de dégradation morale si avancé, qu'il avait fallu les détenir dans une maison d'aliénés.

Ils y sont restés plusieurs années, mais non pas consécutivement ; après un certain nombre de mois, leur état paraissant amélioré, on les laissait sortir sur la foi de leurs promesses ; mais, à peine dehors, ils se laissaient aller à leurs penchants, et l'on trouvait ces héritiers de grands noms occupés à boire seuls, ou avec des cochers et des valets, dans des cabarets et dans des lieux du plus bas étage.

11 était à remarquer qu'en dehors de ces phénomènes, ils avaient conservé presque toute leur intelligence, leur mémoire intacte; ils étaient même agréables en société et beaux conteurs.

Une question se présentait tout naturellement à leur propos : pourraient-ils, avec leur caractère faible, avec cette facilité à se laisser entraîner, faire un testament, un acte civil valables? La solution me parait très épineuses, en présence de la conservation de la j)lus grande partie de leur intelligence ; et puis il faudrait, iMitrc les termes d'un testament, d'un acte civil quelconque et des faits notoires, une contradiction llagrante, pour entacher les premiers de nullilé et fra|)per les alcoolisés d'incapacité civile ; d'aulaiil plus (jue la plus grande partie de leur intelligence était inlacte, et que les facultés morales seules étaient troublées.

U'ianl il la répression des délits commis i)ar les alcoolisés, eu vei lii de la diminution de leur liberté morale, de leur faiblesse, et par suite de leur facilité à être entraînés au mal, nous croyons qu'elle ne doit pas être mdie, et (|u'on ne doit pas penser ii les liaiter siuq)lement comme des malades; la peine doit être diminuée proportionnellement à l'état mental de l'individu, mais il tl'iil y avoir une peine. Il nous semble que, dans l'appréciation de

FOLIE l'AK INTOXICATION.

leurs actes condamnables, on doit suivre œ principe, que les iacullés morales sont plus souvent lésées que les facultés intellectuelles chez l'alcoolisé , qu'au début il s'est laissé aller volontairement à de mauvais penchants, et que par conséquent il doit être, en partie, responsable des actions qu'il commettra sous l'influence de l'intoxication chronique à laquelle il se livre de son plein chef. De pareils hommes sont assez le malheur de leurs familles pour que la loi soit en droit de prévenir par la rigueur de la répression de semblables habitudes chez d'autres; qu'adviendrait-il, au contraire, s'il était notoire que l'alcoolisme exempte de toute pénalité?

La question de la liberté morale amène tout naturellement à parler de la dipsomanie, et à se demander si c'est un état mental primitif ou secondaire.

Esquirol le premier, nous croyons, a traité de la dipsomanie et l'a envisagée comme une monomanic spéciale; depuis, presque tous les autres ont, à l'envi, suivi cette classihcation et ont considéré la dipsomanie comme une maladie mentale. M. Morel a eu l'honneur, le premier, d'élever la voix contre cette doctrine; il considère, on le sait, \'A tendance ma- boissons comme n'étant que le sijmjjtémc d'une maladie jrrincipale, au môme titre que les monomanies, suicide, homicide, incendiaire, et la kleptomanie.

A notre avis, M. Morel n'a pas fait une assez large part aux habitudes alcooliques antérieures dans la production de la dipsomanie, et donne une trop grande importance aux maladies principales : aliénations héréditaires, folies jiystérique, hypochondriaquc ; leur rôle pathogénique est, sans nul doute, considérable, mais n'est pas tout : en effet, dans beaucoup de cas, et, en particulier, dans les observations d'Esquirol (H'', IIP, V% VP), il est certain que la dipsonianiea succédéà unusage d'abord modéré (l'état mental étantsain), puis progressivement exagéré.

Dans les autres cas, la dipsomanie n'est pas davantage un état mental morbide spécial : elle appartient au même groupe de symptômes que la boulimie, la pica, la malacia, le dégoût pour toute espèce d'aliments, et comme eux dépend de la gastralgie; ce besoin dit irrésistible de boire des alcoolisés est le résultat d'une perversion de la sensibilité gastrique, mais n'est certainement pas une monomanie.

ABSINTHISME GHKONlOUE. 255

Uc'tat lij[)cnuuiiaqiie et les hal/iici/uUioiis ont été bien observes t décrits par les différents auteurs qui ont écrit sur l'alcoolisme, 3 n'y insisterai pas longtemps : la physionomie porte à des degrés ariables le cachet de la tristesse ; il est difficile d'arracher à ces idividus quelques mots de réponse, de les distraire de leurs coneptions délirantes et de leurs hallucinations plus ou moins tristes t terrifiantes ; quelques-uns se suicident pour échapper aux voix ou ux gens qui les poursuivent. Cette classe d'alcoolisés est le plus souent observée dans les établissements d'aliénés, tandis que ceux ont nous venons de parler dans les précédents chapitres ne se oient guère que dans les hôpitaux de Paris ou dans la clientèle irivée.

La stupeur, l'obtusioii intellectuelle, rabrutissemeiit, la démence, 'iiubécUUte [kWoiisme de Pinel), lltébétude serencontrentmoinssouent que les autres formes de troubles mentaux. Nous n'insisterons las longtemps sur leur description qui a été complètement faite arM. Etoc-Demazy, Baillargcr, Sauze et Delasiauve; mais il nous paru que ces deux symj)tùmes se liaient surtout ;i l'intoxication bsiiithique. 11 en est de môme de cette forme spéciale que l'on ne eut mieux désigner que par le mot abrutissement; nous l'avons urlout observé dans l'absinthisme; elle se lie parfois à la présence 'une grande quantité de sérosité arachnoïdienne, sous-arachnoïienne et v entriculaire, ainsi que vous avez pu le constater dans eux autopsies que nous relatons plus loin.

L'un de nos malades, le sieur T..., buveur d'absinthe, était longé dans une stupeur profonde, le visage impassible, l'exprèsion enmiyée, le regard terne, dans l'imniobilité la plus absolue, araissant trouver étrange que nous l'interrogions sur sa santé, ne L'pondanl ((ue très difficilement, ne sachant où il étail, restait Mlle la journée dans des coins, les mains dans ses [)Oches, décousu ans sa mise; il était impossible de le faire mouvoir.

Ous, lAWIX. — Ahsinthisnie clironique. — Stiipciw.

\ l'hospici! do BicOlrc (service de Félix Voisin), preinier (lavillon, ii° 5, est placé \é Jiiiiné T..., âgé de viiij;t-ciiHi ans, distillateur, entré le 22 novembre I86U. Itepuis l'àgc de trois uns, il a une lilépliarile cilitiire ciu-oniiiue. Ce malade a l'Iiabi-

FOLIE PAR INTOXICATION

tude, tous les malins, de boire deux petits verres d'absintiie et s'y adonne fréquemment dans la journée. 11 boit peu d'eau-de-vie et de vin. Cet homme est amené de la préfecture de police, attaché avec la camisole de force. La feuille de la préfecture porte : Homme de peine; tremblement, frayeur; crainte d'être condamné à mort; tendance à s'enfuir. Alcoolisme probable. Depuis son entrée à Bicètre, il est calme dans son lit, et absorbé.

La première nuit, il a parlé de dix, quinze verres d'absinUie et un peu d'eau-de-vie, et a dit, à plusieurs reprises, que si on veut le faire mourir, on lui donne un coup de couteau.

A son arrivée, on lui a tiré 500 grammes de sang par des ventouses scarifiées appliquées à la nuque, on lui a donné des potions opiacées, et il a été mis à la diète.

État actuel. — Le malade est dans son lit, étendu sur le dos, porte la camisole; la ligure est calme, mais il paraît inquiet; il est immobile, les yeux fermés. Il répond avec beaucoup de peine et de lenteur aux questions ; il paraît préoccupé de pensées tristes, et me dit avec calme : « Je croyais qu'on voulait me faire mourir, (|u'oii voulait me tuer; » il ne sait, où il est, et sans que la question lui soit posée, il raconte qu'il a mal aux yeux depuis l'âge de trois ans.

D. Depuis combien de temps étes-vous malade ?

/?. Depuis une (juinzaine de jours.

D. Est-ce d'avoir bu ?

R. Je ne me suis jamais grisé.

D. Jamais?

R. Une fois ou deux.

D. Avec du vin?

/{. J'ai bu de l'absinthe avec de l'eau D. En avez-vous bu de pure ?

R. Je n'en ai jamais bu de pure.

L'avant-dernière nuit, il a eu des hallucinations de la vue. Il se rappelle avoir vu des gens qui le menaçaient avec des épées. La nuit il a prié qu'on amenât le curé; il dit n'avoir pas eu d'hallucinations de l'ouïe ; il laisse arriver dans sa bouche le liquide des potions, mais le rejette aussitôt, en disant que c'est du poison.

Quand nous lui demandons plus tard s'il pensait que réellement on voulût fempoisonner, il répond que ce liquide lui brûlait la poitrine.

Il a le visage impassible, même pendant ses réponses faites à voix basse. Pupilles un peu resserrées, encore contractiles. A ma demande il tire sa langue. Langue humide et rosée à la pointe, blanchâtre et sèche â la partie moyenne et à la base. Soif; pas d'appétit ; pas de douleurs épigastriques. Il dit en avoir eu en même temps que des vomissements. Pas de ballonnement abdominal ; gargouillement dans la fosse iliaque droite ; il urine deux fois la nuit (la nuit s'entend de six heures du soir à six heures du matin) ; va à la selle tous les jours ; pas de sueurs profuses depuis son entrée. Dans l'aisselle, 35 degrés. Pouls régulier, de moyenne force, 9:2 pulsations.

Lenteur, mais pas de tremblement dans la parole, dans la langue. Pas de Irendjlement ni de soubresauts dans les membres. Comme il est attaché, je ne sais s'il pourrait se tenir debout. Une portion. Potion calmante.

30 novembre. — 11 n'est plus maintenu dans la camisole ; il répond bien aux questions et paraît calme. Plus de douleurs épigastriques ; dit ne plus se rappeler qu'on voulait l'empoisonner. Mange bien; éprouve toujours des sensations de froid. Mains froides violacées. Une portion.

AHSINTHISME CHI'.ONIQUE.

(i décembre. — Son regard osl liébété. Il reste iinmol)ile sur sa chaise, regardant In abie. L'œil est morne et empreint de tristesse. Même froid des mains, même teinte /iolacée. Une portion. Vin de quinquina.

— Même état de concentration ; répond ([u'on le tourmente encore. Pouls liliorme, mou, 6i pulsations. Température normale des extrémités.

21. — Môme état ; cependant un peu de mieux peut-être. Reste les yeux fixes et rélond à peine aux questions. Il ne sait où il est; dit iju'on ne le tourmente plus et re- :omiaît que personne ne lui v(nit du mal. Il fait volontiers ce qu'on lui demande. Pouls presque insensible, régulier, 60 pulsations. Vin de quinquina. 2 portions.

10 janvier. — Même état de l'intelligence et du pouls. Fer et quinquina. 14. — Même état.

27. — Le pouls a repris de Fampleur. Un peu de mieux comme réponses. Même traitement.

S février. — Même étal.

11 reste toute la journée dans un coin, les mains dans les poches, paraissant ne penser à rien, décousu dans ses vêtements et regardant de temps en temps le ciel.

D. Comment allez-vous?

/f. .le ne suis pas malade.

Ouand je lui parle de sa maladie, il a l'air de me trouver étrange.

7 murs. — Depuis deux jours, il parle un peu, se promène dans la cour, au lieu de. rester dans son coin, et siflle. II porte sa casquette d'une façon originale; ses vêtements sont en désordre.

7 avril. — Même état. Prend de l'endjonpoint.

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