VINGTIÈME
LEÇON
Atrophie musculaire aiguë dans le cours de la paralysie générale.
Messieurs,
L'attention des auteurs qui se sont occupés de l'étude de la paralysie [générale, ne semble pas avoir été beaucoup attirée par les troubles trophiques musculaires qui peuvent se produire dans le cours de la périencéphalite diffuse.
De fait, il ne semble pas que ce soit là une complication bien fréquente de cette affection à manifestations d'ailleurs si variées. Cependant, elle n'y fait pas complètement défaut ; nous avons eu l'occasion de l'observer cette année chez deux malades dont je vais vous rapporter ici les observations.
A l'ordinaire, ainsi que Esquirol et Georget les premiers l'ont bien fait remarquer, la paralysie générale semble compatible, pendant un temps plus ou moins long, avec l'intégrité de la nutrition : des malades restent quelquefois pendant un an, deux ans et même davantage, la face pleine, les masses musculaires des membres et du tronc fermes et développées ; puis, s'ils ne sont pas enlevés par quelque accident intercurrent, on les voit, surtout dès que la gène croissante de la locomotion les rive à leur lit, s'amaigrir insensiblement et arriver parfois jusqu'au plus profond marasme, avec eschares au coude, au sacrum, etc. Ils succombent alors le plus souvent à la fièvre hectique.
Ce n'est pas de cette période cachectique que je veux parler ici; les troubles trophiques que je vous signale ont différé de ceux qui surviennent dans cette période terminale, par des caractères tout spéciaux : ils se sont manifestés pour ainsi dire tout a coupj et alors que la nutrition générale semblait n'avoir encore
ATIIOPHIE MUSCULAIRE. 319
subi aucune atteinte ; ils n'ont pas frajjpé toutes les masses musculaires ; leur évolution a été aussi rapide qu'irrégulièrc et en peu de temps les muscles ont présente une altération i^ranuio-graisseuse très accentuée ainsi que des modilications notables de la contracLilité électrique.
Dans un cas, la malade a succombé quelque temps après cette complication, pendant une de ces attaques dites congestives. Chez l'autre malade, les troubles trophiques dont il s'agit se sont bientôt arrêtés, et l'affection a repris sa physionomie antérieure.
Ces troubles trophiques ont donc présenté une assez grande analogie avec ceux qu'on rencontre, comme signe essentiel, dans la paralysie infantile, l'atrophie musculaire progressive ; et, comme complication accessoire tout accidentelle, dans certains cas d'ataxie locomotrice, de sclérose en plaques, de sclérose latérale, etc.
D'autre part, on sait que les travaux de MM. Charcot et Vulpian, de M. Damaschhio et de plusieurs élèves de M. Charcot, MM. Joffroy, Pierret, Gombault, ont étabh que ces différents cas confirment la théorie émisepar M. Brown-Séquard, et que les troubles trophiques observés y doivent être rattachés à une lésion des cellules nerveuses des cornes antérieures de la moelle, soit primitive, soit consécutive, et alors probablement à une lésion de la substance blanche. ^
Il y avait peut-être quelque intérêt à rechercher si dans les cas qui nous occupent la même analogie se continuait au point de vue anatomo-pathologique, si les troubles trophiques musculaires dont il est question sont aussi liés ici à une altération des cellules nerveuses, des cornes antérieures, s'ajoutant en vertu de cette tendance si vive de diffusion des lésions de la paralysie générale, aux lésions ordinaires de cette affection.
Nous avons pu dans le premier cas faire l'examen microscopique complet de la moelle ; les résultats qui en seront donnés montreront qu'il en est ainsi qu'on était porté h l'admettre a priori.
La seconde observation ne peut avoir d'autre objet que de montrer que les troubles que nous éludions ne sont pas excessivement rares, puisque deux fois nous les avons rencontrés en un an, sur un nombre restreint de malades*
PARALYSIE GÉNÉRALE
D'ailleurs, tout récemment nous avons lu, sur l'indication donnée par M. Charcot, im article des Archiv fur Psychiatrie (Ueber multiple hirnsklcrose, Berlin, 1875) où le docteur Jolly, assistant à Wurzburg, déclare que des atrophies musculaires s'observeraient assez souvent, dans le cours de la paralysie générale, soit sur un membre, soit sur plusieurs. Ici le moindre doute n'est pas permis. Cette mention d'atrophie d'un seul membre indique surabondamment que le médecin allemand n'entend pas parler d'un simple amaigrissement, mais bien d'atrophie musculaire, très probablement du même ordre que celle que nous avons rencontrée dans nos observations. Il est vrai que le Jolly ne songe même pas à se demander si les cellules nerveuses de la moelle pourraient être intéressées, et déclare qu'en de tels cas il n'existe absolument aucune condition anatomo - pathologique à laquelle pourraient être imputés les troubles trophiques.
Nous verrons ce qu'il faut penser d'une telle opinion.
Obs. CV. — Persoii..., âgée de trente-trois ans, est entrée le 7 décembre 1871 dans mon service. Elle y est morte le 13 janvier 1872. Cette femme était tombée malade au mois de mai 1871.
Au mois de décembre, à son entrée à l'iiopital, elle présentait les principaux signes classiques de la paralysie générale : mégalomanie ; tremblement des mains et de la langue tirée bors de la boucbe ; ànonnement de la parole ; incertitude de la marche.
L'appétit est conservé, et l'embonpoint notable ; aucune lésion appréciable des organes thoraciques ou abdominaux.
A la fin de décembre la malade eut deux de ces attaques apoplectiques dites congestives.
Nous recbercbions l'élat de la conlractilité musculaire après ces attaques, lorsque le ^janvier 187^2, nous constatâmes que cette conlractilité avait sensiblement diminué dans les muscles lléchisseurs à l'avant-bras, surtout à l'avaiit-bras droit, et à un certain degré aussi aux muscles du mollet.
Ces mêmes masses musculaires semblaient, au palper, plus flasques, moins pleines.
La mensuration donne les résultats suivants :