LA MANIE
PREMIÈRE LEÇON
Manie simple.
Sommaire. — Tous les états maniaques sont d'abord confondus et décrits ensemble : Aréte'e, Willis, Vieussens, Sauvages. — Pinel (18C2) donne une description plus précise de la manie dont l'étude se complète successivement avec Esquirol, Baillargcr, Marcé, Schiile, Krafft-Ebing et surtout Mendel.
La manie est une forme, un élément simple de la folie. Elle s'accompagne de l'exaltation des centres corticaux, d'une suractivité cérébrale extrême. II Tout au dehors» est la formule du maniaque. L'anatomie et la physiologie de la couche corticale rendent compte de l'apparition rapide des images et de l'accélération dans le cours des idées. — Pas de modifications sensibles dans les fonctions organiques. -- L'accélération du pouls et de la respiration sont en rapport avec le degré d'agitation. — Les accès de fureur maniaque ont disparu avec la suppression de la camisole de force.
Observation I. — Pendant trois jours, phénomènes généraux, troubles digestifs, légère exaltation, bavardage; le cinquième jour, excitation, loquacité, cris, mouvements désordonnés. Entrée à l'asile le septième jour en plein accès maniaque. D'abord continue, l'agitation offre des oscillations et des arrêts qui le dernier mois s'accusent de plus en plus pour aboutir au calme définitif.
Observation II. — Deux accès de manie séparés par un intervalle de dix mois. Dans le cours du second accès, décroissance de l'agitation pendant l'évolution d'un ictère catarrhal.
Messieurs,
La manie que nous avons classée parmi les éléments simples de la folie, est avec la mélancolie, l'affection mentale dont
l'entilé clinique est le plus universellemenL admise. Quelles que soient les opinions qu'ils professent au sujet de sa cause, et de sa paLliogénie, les différents auteurs admettent au moins une forme simple de cette vésanie, la manie franche aigu'c. Si, d'autre part, les auteurs sont divisés en ce qui regarde les formes plus complexes de celte maladie, son évolution, ses transformations et son pronostic, il faut reconnaître que, même dans ces cas, les contestations soulevées sont loin d'avoir passionné les esprits autant que les autres questions de psychiatrie, tels que le délire chronique et la folie héréditaire.
Les maniaques ont une attitude spéciale qui est la note symptomatique dominante de leur histoire. Aussi devaient-ils attirer l'attention des premiers médecins, à l'aurore même de l'étude des maladies mentales. La manie est, en efîet, connue depuis la plus haute antiquité. Les médecins grecs, et beaucoup d'autres après eux, ne connaissaient guère que les manifestations extérieures, visibles, palpables en quelque sorte de la foUe, aussi les traces de descriptions cliniques que l'on rencontre dans leurs écrits ne sont-elles relatives, qu'aux états mélancoliques et aux états maniaques, ceux-ci désignant la folie avec manifestation bruyante, tapageuse, désordonnée. Arétée, le premier, donne une description assez exacte de la manie, mais il y noie tous les états maniaques, qu'il ne sépare pas nettement de la manie simple.
Jusqu'au moyen âge, la situation reste la même. C'est l'époque oii les médecins ne décrivent plus ce qu'ils ont sous les yeux, mais l'interprètent avec des théories humorales, basées sur une physiologie tout àfait rudimentaire. Le moyen âge, Tépoque des préjugés, des superstitions par excellence, n'ajoute que peu de chose à l'histoire de la manie ; il n'en est même pas question à titre d'entité clinique, mais elle est mélangée intimement, à titre symptomatique, aux manifesla-
tlons bmyanlo:; de riiyslcrie, qui, à ce momeni, fi \enL surtout rattention.
Il nous faut arriver à Pinel 1802 pour voir naître la manie. Citons, pour mémoire avant lui les noms deWillis, de Vieusscns, de Sauvages et nous aurons indiqué en peu de mots les étapes parcourues par l'histoire de la manie.
Depuis Pinel jusqu'à nos jours cette maladie a élé l'objet d'un grand nombre de descriptions^, mais les auteurs, encore trop visiblement préoccupés de la notion de symptômes plutôt que de la notion d'entité, étendent trop son cadre, dans lequel ils font entrer beaucoup d'états maniaques secondaires. Ce cadre tend à se limiter de plus en plus avec les progrès de nos connaissances cliniques. Beaucoup de cas, considérés à tort comme des manies simples rentrent dans les autres formes mentales. Les différentes définitions delà manie données par les auteurs sont le reflet de cette confusion.
Pour Pinel la manie est marquée au physique comme au moral par une vive excitation nerveuse, par la lésion d'une ou plusieurs fonctions de l'entendement avec des émotions gaies ou tristes, extravagantes ou furieuses.
Esquirol (1818) définit la manie une affection cérébrale chronique, ordinairement sans fièvre, caractérisée par la perturbation et l'exaltation de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté. Pour lui, dans la manie^ le désordre des facultés intellectuelles entraîne le délire des passions et des déterminations ; les phénomènes morbides sont le résultat du bouleversement des éléments de l'intelligence. Par opposition, la mélancolie est le délire des passions entraînant celui de l'intelligence ; les phénomènes morbides sont l'expression du désordre des affections. « La manie, dit Baillarger est caractérisée par une surexcitation générale et permanente des facultés intellectuelles et morales. »
Plus tard, Marcé définit la manie : un délire général qui
s'accompagne d'excitation, de conceptions délirantes et d'hallucinations. Il décrit trois états : la manie sub-aiguë c'est l'excitation maniaque ; la manie type, et la manie suraiffuë avec délire aigu. Que faut-il penser de ces subdivisions ? La manie qu'il décrit comme manie ordinaire doit être considérée comme le type le plus habituel du groupe. Mais l'excitation peut être beaucoup plus légère, comme elle peut aussi être beaucoup plus intense, d'oii résultent pour lui de nouvelles formes de manie. Bien que séparées par de sérieuses dill'érences, elles peuvent être logiquement envisagées, au point de vue nosologique, comme les degrés extrêmes et opposés d'un même état morbide. Sans doute, entre les deux formes extrêmes de l'état maniaque ordinaire il existe de grandes diflerences, mais l'élément morbide primitif est le môme, c'est l'excitation, et l'on peut sans inconvénient, les rapprocher dans une même description. Tous les jours, on voit un accès de manie débuter par un état fmraigu qui se calme au bout de quelques jours, et laisse après lui un état maniaque ordinaire, tandis que la convalescence est quelquefois signalée par une simple excitation maniaque, sans délire, qui cesse peu à peu, en sorte que ces trois degrés de la maladie s'observent à des périodes diverses chez le même individu.
Schiile, KraEFt-Ebing ont sur la manie une opinion à peu près analogue. Pour Scliûle, c'est un état mental dont l'anomabe consiste dans une rapidité extrême des idées, transformation rapide de ces idées en actes, humeur gaie, changeante avec cette même rapidité. Pour KraffL-Ebing, l'état prédominant, c'est l'expansion, s'accompagnant d'une plus grande facilité dans l'accomplissement des actes psychiques pouvant aller jusqu'au désordre complet dans la régionpsycho-motrice.
L'un et l'autre admettent un premier groupe de manie, manie simple, qu'ils rangent parmi les psychonévroses. Les manies simples présentent deux degrés suivant leur intensité:
l'exaltation maniaque, et la manie ordinaire ou aiguè. Mais tandis que Schiile, dans sa première édition, appelait Tohsiicht l'exaltation maniaque, qu'il désigne aujourd'hui sous le norademawm mitis{àoncQ), KralR-Ebing réserve ce nom de Tobsùcht à la manie aiguë. D'autre part ils admettent tous deux un deuxième groupe de manies qu'ils rangent i\ part dans les cérébropsychoses, ou côrébropathies (Krafft- Ebing). Ce sont les manies graves répondant à notre manie suraiguë et au délire aigu. Dans ces cas, à l'exiîitalion cérébrale à caractère maniaque viennent se surajouter des symptômes corporels, en rapport avec Taffection. organique du cerveau (arachnitis de Bayle). Dans ce groupe, dit Schiile, la conscience est absolument anéantie, le courant des idées fait place au délire.
Enfin Mendel, en 1881, a fait paraître un travail complet sur la manie, et il la définit: une maladie fonctionnelle du cerveau, caractérisée par l'accélération maladive du cours des représentations, ainsi que par l'augmentation maladive de l'excitabilité des centres moteurs.
Pour nous, ce qui domine dans la manie, c'est une suractivité cérébrale extrême, c'est l'exaltation de tous les centres corticaux, aussi bien des centres supérieurs situés en avant,, que de ceux de la région postérieure, où se trouvent déposées les images acquises par nos sens ; la zone psycho-motrice n'échappe pas à cet éréthisme général. Toutes les portes sont grand'ouvertes pour projeter au dehors les images, les souvenirs, les mouvements, qu'ils répondent à des appétits ou à des sentiments, qu'ils soient les manifestations des idées ou le résultat d'un besoin purement automatique. Tout au dehors : telle est la formule du maniaque.
Des principales opinions qui ont été émises sur la manie, il résulte que l'on admet généralement, sous ce nom, une forme déterminée de maladies mentales, et que, si certaines
variétés de manies donnent lieu à des discussions, tout le monde est d'accord pour admettre une manie type, franche, essentielle^ véritable entité morbide et clinique, celle dans l'étude de laquelle nous allons maintenant entrer.
Manie simple. On peut considérer dans l'évolution de la maladie, trois stades successifs : i° Un stade de début oic initial ; 2" un stade d'excitation ; 3" un stade de déclin.
Le stade de début est parfois très court, tellement que l'accès maniaque semble débuter brusquement. A la suite d'une vive émotion, perte d'un parent, perte d'argent, rupture d'un mariage; à la suite d'excôs vénériens ou alcooliques, on voit au bout de quelques heures, tout au plus au bout d'un jour ou deux, survenir le stade d'exaltation dans toute son intensité.
Mais plus souvent, il existe une période prémonitoire très tranchée, indiquant très nettement que Pon a affaire à une maladie somatique et non pas seulement à un simple trouble des idées. Il y a d'abord de la dépression des forces, un sentiment de lassitude générale, d'impuissance, de l'abattement, de la douleur de tête. Le sommeil fait défaut, ou bien il est léger, fugace, entrecoupé par des rôves ou des cauchemars. Puis les malades deviennent impatients, irritables, déploient une activité excessive, contrastant avec des moments de dépression pendant lesquels ils restent sombres, préoccupés d'eux-mêmes. Peu à peu la dépression disparaît et l'excitation intellectuelle s'accroît. Le sommeil et l'appétit deviennent meilleurs; les malades se laissent entraîner à des excès de boissons, de femmes; ils sont sans cesse en mouvement, se montrent loquaces, exubérants ; ils se déclarent vigoureux et bien portants. L'exaltation augmente de proche en proche et l'accès éclate.
Concurremment, se produisent des troubles du côté du tube digestif: inappétence, soif vive; la bouche est pâteuse,
la langue est saburralc. Quelquefois il y a des vomissements, des douleurs intestinales^ de la diarrhée. Au moment oii le deuxième stade éclate, tout malaise disparaît et l'on voit l'appétit renaître, poussé parfois jusqu'à la gloutonnerie.
Pour bien comprendre les phénomènes qui se déroulent dans le deuxième stade de la manie, et pour bien saisir l'activité et le mécanisme des troubles fonctionnels, il est bon de rappeler en quelques mots suivant quel mode le sujet normal arrive à la connaissance du monde extérieur. Soit un objet quelconque, une orange par exemple ; le sujet mis en rapport avec cet objet va bientôt, au moyen de ses sens, avoir la connaissance parfaite de ses propriétés organoleptiques. Par la vue, il en appréciera la couleur, la forme^ les divers aspects de la surface. Le toucher lui en fera connaître la consistance, le poids, les rugosités et les contours. Le goût et l'odorat lui feront découvrira leur tour, dans ce fruit, deux qualités essentielles, la saveur et l'odeur. Ainsi, par la mise en jeu, successive d'abord, puis synergique de ses différents sens, l'homme acquiert progressivement toutes les notions relatives au monde extérieur.
Toutes ces sensations deviennent autant d'images tactiles, visuelles, olfactives, gustatives, qui sont recueillies et déposées dans des centres corticaux disséminés à la périphérie de l'encéphale. Ces différents centres sont associés les uns aux autres par des fibres d'association^ qui permettent une communication facile et rapide entre eux. Ces fibres permettent l'association parla pensée de deux ou plusieurs sensations de nature différente, éveillées simultanément par une seulè excitation. Lorsqu'une sensation déterminée, odeur, saveur, vient frapper son centre particulier, cette nouvelle image suscite immédiatement le souvenir de toutes les autres propriétés organolepliques du corps et leurs images correspondantes.
Dans le cas particulier, la vue de l'orange éveille en nous Magnax. 25
immédiatement la notion de sa consistance, de son odeur, de sa saveur, etc.; inversement, l'odeur d'une orange va nous rappeler à l'instant, sa forme, sa couleur, son goût, etc.
Dans la manie, cette faculté de reproduire des séries d'images se rattachant à un même objet est développée à un degré extrême. Il y a plus encore ; les associations d'images Sont absolument enchevêtrées ensemble ; une propriété organoleptique quelconque, prise au hasard, un son, 'une odeur, éveille immédiatement des séries d'images nouvelles se rapportant à cette propriété, et, comme les associations des idées sont extrêmement rapides, on voit, par exemple, la couleur rouge, ou le mot rouge, éveiller immédiatement des séries d'idées enchaînées logiquement entre elles; le malade parlera de pantalon rouge, de soldats, d'armes, de batailles, etc.
Ces considérations rendent un compte très exact de l'incohérence du maniaque, incohérence qui n'a rien d'absolu, et qui n'est qu'apparente. Ce travail intérieur indiqué par Falret père, ce travail de la pensée, caractérisé par des associations extrêmement rapides des idées, est, suivant le degré d'excitation intellectuelle, parfois plus rapide que sa manifestation extérieure. C'est alors qu'on note le degré d'incohérence le plus absolu. Dans le premier cas, on entend encore des séries de phrases, ou des membres de phrases, dont la liaison est reconnaissable ; dans le dernier cas^ ce ne sont plus que des successions de mots absolument inintelligibles : langage véritablement télégraphique.
Mais répétons-le, l'incohérence, si profonde qu'elle soit, n'est jamais qu'apparente. On peut quelquefois, à travers les idées divergentes, disparates, mutilées, et les mots entrecoupés, elliptiques, pleins de réticences qui abondent dans les phrases hachées, constater un signe qui met sur la trace de leur ordre de succession. Il existe dans les pensées des ma-
lades un ordre caché qu'il faut rechercher, et qu'une observation approfondie fait souvent découvrir.
Le désordre est complet en apparence, mais il est possible de le faire cesser momentanément, de manière à démasquer cette apparence, en suspendant brusquement la suractivité du travail intellectuel. Vient-on à adresser au malade une question brusque, rapide, mais très nette et très précise, on voit très souvent, presque aussitôt, celui-ci suspendre son débit et répondre d'une manière juste et raisonnable. Mais, dans le même instant, une impression, un souvenir, une simple consonnance, la vue d'un objet quelconque suffisent pour changer la direction de sa pensée. Si l'on réitère la môme question, il répond d'une manière toute différente et môme tout à fait opposée. Le maniaque en effet, est l'homme du moment ; tout est superficiel, rien n'est profond ; l'attention, la réflexion ne s'exercent à aucun degré ; le moindre incident, le moindre mot, le moindre geste, la présence ou le passage d'une personne quelconque deviennent matière à une série d'idées, bientôt remplacées par des idées nouvelles, n'ayant pas une cause plus importante.
Chaque faculté intellectuelle contribue pour sa part à ce désordre de l'intelligence. Les facultés productives : la mémoire, l'association des idées, l'imagination se trouvent démésurément surexictées au dépens des facultés de jugement et de réflexion. La mémoire rappelle à fesprit une foule de faits qui semblaient oubliés ; des souvenirs très lointains, incapables d'être évoqués en temps ordinaire, sont rafraichis sans difficulté ; l'imagination acquiert une telle activité que les malades paraissent plus intelligents. Les pensées sont enchaînées naturellement, logiquement, bien qu'énoncées avec une exaltation et une volubilité maladives.
Il arrive que l'attitude du sujet se modifie sous l'influence d'hallucinations qui se produisent quelquefois comme consé-
qucnce de la suractivité des centres cérébraux, et sous l'influence surtout d'illusions des sens, qui sont, elles, extrêmement fréquentes. On voit alors les conceptions devenir presque exclusivement délirantes, et, au milieu du chaos des idées, on voit prédominer telle ou telle séries d'idées qui donne au délire maniaque sa couleur particulière (idées religieuses, érotiques, ambitieuses, idées de persécution, etc.).
Tels sont les troubles intellectuels. Mais, parallèlement, il existe des troubles non moins importants du côté de la motilité. L'aspect et les allures du maniaque sont en rapport avec l'excitation intellectuelle. Sa loquacité est intarissable ; il parle sur un ton emphatique, déclamatoire ; il débite des grossièretés, des injures, des paroles obscènes. 11 existe môme à cet égard un contraste des plus frappants avec la vie habituelle des malades, et l'on en voit, des femmes surtout, très bien élevées, ordinairement très réservées et très scrupu leuses, se distinguer par un langage profondément trivial. La physionomie, est animée, le regard est brillant. La face, d'une mobilité extraordinaire, fait mille grimaces incessantes, en rapport avec les séries d'idées successivement produites.
On observe fréquemment de la raucité de la voix, phénomène en partie nerveux, car on Tobserve souvent dès le début de la maladie, mais dû en partie aussi, au fonctionnement exagéré des cordes vocales.
Les mouvements sont brusques , tumultueux, désordonnés, incessants. Parfois, ils sont en rapport avec le cours des idées, d'âutres fois ils paraissent automatiques, et c'est dans ces cas qu'on observe, souvent plusieurs jours de suite, la répétition des mêmes séries de mouvements. Les malades crient, courent en tous sens, sautent, font des culbutes, se roulent à terre, soulèvent des objets, les renversent, etc. ; ils chantent, cassent ce qui tombe sous leurs mains ; se déshabillent, se
rhabillent, déchirent leurs vôlements. Rencontrent-ils des obstacles, loin de les éviter, ils les renversent ou les brisent. La plupart de ces mouvements n'ont aucun but; ils s'opùrent sans discernement. La force musculaire paraît accrue. En tout cas, jamais la fatigue n'apparaît. On voit des malades agités pendant des mois entiers presque sans prendre de repos ; et néanmoins ils conservent leur agilité, leur force ; tout au plus note-t-on un léger amaigrissement, bien peu en rapport avec la déperdition apparente des forces.
Ainsi qu'il est facile de le prévoir, tous les sens sont hypéresthésiés, la vue et l'ouïe principalement. Nous avons déjà noté les illusions et les hallucinations. Ajoutons que les hallucinations de la vue sontjes plus fréquentes.
La sensibilité générale est ordinairement altérée, et l'on voit les malades résiter d'une façon étonnante aux agents extérieurs les plus puissants, le froid, le chaud, sans paraître en ère incommodés un seul instant. On les voit rarement contracter les maladies aiguës, dites à /r/(/ore. Nous avons observé une maniaque, qui a séjourné dans notre service pendant 27 mois, et qui, une nuit, est restée presque entièrement nue, exposée à l'un des froids les plus rigoureux de l'hiver, sans en avoir été un seul instant incommodée.
Les fonctions digestives s'accomplissent bien ; l'appétit est exagéré, les malades mangent ordinairement avec gloutonnerie; ils réparent ainsi instinctivement l'énorme déperdition des forces qui s'opère chaque jour. Les selles sont régulières. Tout au plus, trouve-t-on parfois la langue légèrement saburrale, mais le plus souvent celle-ci est normale, humide, sans enduit. On voit certains maniaques perdre sous eux leurs excréments, urines, matières fécales, mais cet accident est rare, et d'ailleurs passager. Il n'est pas dû à un relâchement paralytique des sphincters, maisàl'indifTérence des malades vis-à-vis de la plupart de leurs fonctions physiologiques. Ils sont infini-
ment plus préoccupés du cours de leurs idées que de leur propre personne.
La fonction génitale est exagérée, surtout chez la femme, dont le délire maniaque est souvent érotique.
La quantité des urines ne paraît pas notablement modifiée ; toutefois, au début de la maladie, pendant la période la plusactive de la manie, elle est légèrement diminuée. La composition des urines du maniaque a été l'objet de nombreuses recherches assez contradictoires. A priori, il était logique, surtout en jugeant d'après l'aspect extérieur du malade, de penser qu'on trouverait une augmentation notable des éléments minéraux, et particulièrement du phosphore, puisque la suractivité des éléments nerveux supposait des échanges nutritifs plus considérables qu'à l'état normal, et que leproduh caractéristique de la désassimilation du système nerveux est l'acide pliosphorique. Byasson avait trouvé, en effet, une augmentation des produits excrémentitiels, en particulier de l'urée et de l'acide phosphorique. Nos recherches ont précisément abouti au résultat inverse. C'est d'ailleurs une question â l'étude et sur laquelle le dernier mot n'est pas dit.
La marche de la température Q'èiVrh?> intéressante à suivre. Malgré l'agitation des malades, malgré la suractivité de toutes les fonctions, il n'y a jamais de fièvre, à moins de complication organique. Toujours la température oscille entre 37 et 38° dans le rectum.
Le pouls conserve ses caractères normaux, mais sa fréquence est plus grande, elle est d'ailleurs en rapport direct avec l'intensité de l'agitation, c'est-à-dire avec le travail que le cœur est obhgé de fournir. Pendant les moments de calme, le pouls est absolument normal ; quand l'agitation est intense, on peut compter plus de 100 pulsations à la minute. Ce que nous avons dit du pouls s'applique en entier à la resp2>a^2on.
Quant à la menstruation, elle n'est pas sensiblement modi-
fiée. Quelquefois elle est momentanément suspendue, ou bien elle est moins abondante, mais cette fonction n'est guère plus troublée que les autres. Au point de .vue réactionncl, on observe quelquefois, au moment des époques, une excitation un peu plus considérable qu'à l'état ordinaire ; mais ce fait est loin d'être une règle.
Telle est la période d'état de la manie aiguë. Dans tous les traités spéciaux il estfait mention, à ce propos, de phénomènes paroxystiques qu'on a appelé fureur maniaque ; celle-ci n'est autre chose que la colère du maniaque. Dans cet état l'agitation cérébro-musculaire est portée à son comble. Le malade est violent, impulsif, il frappe, brise, déchire sans que rien puisse l'en empêcher. Cet état, évidemment grave, est, croyonsnous, directement en rapport avec le traitement que l'ona coutume d'instituer contre la maladie. Dans notre service^ où la camisole et tout autre moyen de contention sont radicalement supprimés, nous n'observons jamais de fureur maniaque, etpourtant les malades nous arrivent toujours dans la période la plus aiguë de leur état. H y a là une indication qu'il est indispensable de signaler et de retenir.
La marche de la manie est des plus irrégulières. Dans la, période d'état, on peut dire que l'agitation est à peu près continuelle. Celle-ci est entrecoupée quelquefois par des moments de calme, plus ou moins complet et de courte durée. Pendant la nuit, le sommeil est irrégulier, dure quelques heures au plus. Pour le maniaque, il n'existe ni nuit, ni jour; il se repose quand il peut ; on le voit parfois dormir d'un profond sommeil au milieu du jour, tandis que son excitation est très intense pendant la nuit.
La maladie se termine de différentes manières. Dans le plus grand nombre des cas, la guérison survient après un ou plusieurs mois, et parfois même après plusieurs années. Nous possédons un cas de manie excessivement intense, qui a duré
27 mois et qui s'esl terminé favorablement. Quand laguérison doit survenir, au stade d'exaltation succède le stade de déclin.
Stade de déclin. Il s'annonce par l'apparition d'intervalles lucides qui deviennent de plus en plus fréquents et de plus en plus prolongés. D'autres fois, on observe une atténuation, en masse, de tous les symptômes ; la loquacité et l'incohérence diminuent progressivement, en même temps que l'exaltation musculaire. D'autres fois encore, l'agitation cesse, et les malades ne sont plus excités que de la parole. Bientôt la loquacité diminue à son tour, il ne reste qu'un léger degré d'exaltation cérébrale qui s'amende peu à peu. Enfin, dans le cas de manie de très longue durée que nous avons mentionné, le stade de déclin s'est annoncé par quelques intervalles de dépression, que nous considérons dès lors comme un bon signe pronostique.
Autres terminaisons. Outre la guérison, qui est très fréquente, la manie peut offrir plusieurs autres modes de terminaison.
1° Elle peut passer à l'état chronique, durer indéfiniment et aboutir finalement à la démence. Le sommeil reste mauvais; l'agitation presque continuelle, est quelquefois entrecoupée par des moments de calme, très fugitifs. Conjointement, les idées délirantes persistent, mobiles ou fixes, et contribuent à donner aux malades des attitudes spéciales. L'agitation, l'insomnie, les déperditions incessantes entraînent à la longue de l'amaigrissement, mais les malades résistent d'une façon remarquable. Enfin, peu à peu, on surprend, surtout pendant les moments de calme, un affaiblissement des facultés: la mémoire s'en va^ la sensibilité s'éraousse, les idées perdent leur activité, se dissocient complètement, les
conceptions apparaissent enfantines et plus incohérentes que jamais. C'est la démence finale.
Mais cette démence est très tardive. Une manie peut durer très longtemps et être pourtant suivie d'une guérison complète. Jamais il n'est permis au médecin de désespérer en pareille circonstance. D'ailleurs, il possède un moyen sûr d'asseoir son pronostic, c'est l'examen de l'état mental dans les intervalles de calme. Tant que le niveau intellectuel ne baisse pas, le pronostic reste favorable. L'affaiblissement des facultés est un signe capital qu'il ne faut jamais négliger de rechercher.
2° La manie peut se terminer par transformation. A l'accès maniaque peut succéder un accès mélancolique, ou bien, l'accès maniaque se termine par la guérison, suivie elle-même d'un nouvel accès maniaque ou d'un accès de mélancolie. Mais ici, nous ue sommes plus sur le terrain de la manie franche, nous empiétons sur le domaine des folies intermittentes.
3° Faut-il parler des délires systématisés consécutifs à un accès de manie? Ils ont été signalés, mais ici, lés cas sont complexes, nous n'avons plus affaire à une maladie simple, et elle sort par conséquent de notre cadre. Ce sont, en général, des accès maniaques chez les héréditaires dégénérés.
4° Une terminaison, rare en vérité, mais qu'on observe quelquefois, c'est la mort. Celle-ci est due toujours à une complication (pneumonie, affection organique quelconque). La complication la plus redoutable est le délire aigu^ surtout quand le malade est profondément débilité ; la fièvre survient et les phénomènes généraux graves entrent en scène (amaigrissement rapide, langue sèche, diarrhée, carphologie, etc.)
Telle est, en peu de mots, l'histoire de la manie aiguë simple essentielle. Il nous reste maintenant, par l'examen direct du malade, à fixer dans votre esprit les différents points que nous avons fait ressortir dans la description.
Ors. I. — Pendant trois jours, phénomènes généraux, troubles digestifs, légère exaltation, bavardage; le cinquième jour, excilatio7i, loquacité, cris, mouvements désordonnés. Entrée à l'asile le septième jour en plein accès maniaque. D'abord continue, l'agitation offre des oscillations et des arrêts qui, les dernières semaines, s'accusent de plus en plus pour aboutir au calme définitif.
M... Marie^ âgée de 20 ans, est entrée à l'admission le IG septembre 1886, dans un état d'excitation maniaque Irès-intense. C'est une bretonne à physionomie peu intelligente, arrivée à Paris depuis quelques semaines. D'après les renseignements, elle aurait eu déjà, il y a onze ans, un premier accès d'agitation maniaque qui n'aurait duré que 8 jours. En temps ordinaire, elle est douce, calme, d'une humeur peu changeante. Elle ne fait pas d'excès, et est bien réglée. Sa culture intellectuelle est peu développée ; toutefois elle sait lire et écrire.
Du 9 au 12 septembre, elle éprouve quelques malaises, sans troubles cérébraux, sans modifications du caractère. Elle se sent mal en train ; vomissements, coliques.
Le 12, au soir, son mari remarque pour la première fois, qu'au milieu de paroles sensées, elle débite des phrases incohérentes ; elle était bavarde, contrairement à son habitude. La nuit se passe tranquillement.
Le lendemain 14, elle ne travaille pas, devient tout à fait loquace, et commence à s'agiter. Le soir, son mari ne comprenait déjà plus ce qu'elle disait. La nuit suivante, elle reste tranquille, sans faire de mouvements désordonnés, mais elle n'arrête pas de causer, entremêlant son débit de jurons.
Le 14, la loquacité et l'incohérence augmentent encore ; en même temps, les mouvements deviennent désordonnés ; elle se roule à terre jusque sous la pompe, et laisse couler l'eau sur elle ; elle a très-chaud, dit-elle. En même temps, elle - crie, se frappe dans les mains. Pendant la nuit, elle saute partout, frappant les murs à coups de pied, parlant très-fort et gesticulant.
Le 15, l'excitation augmente, elle brise des carreaux, des meubles, la police intervient et on la conduit le 16 à Sainte-Anne, au maximum de l'excitation maniaque. Celle-ci avait été graduellement croissante du 12 au 16.
A son entrée, elle présente l'attitude de la maniaque franche . Au point de vue mental, on observe un désordre complet dans les idées qui apparaissent profondément décousues. Les associations ,
des idées sont très-rapides, et il est impossible de flxer l'attention, La loq^acitt^ est intarissable, et la malade ne prend aucun instant de repos. Tantôt oUo cbanto sur un ton monotone des paroles incohérentes qu'elle invente au fur et i\ mesure des besoins, d'autres fois, ce sont des chansons du pays, mais qui sont vite interrompues; tantôt ce sont des cris, des vociféi-ations, des trivialités, des jurons, des injures adressées à des personnages imaginaires. Son attitude est très-changeante ; tantôt elle est triste, tantôt elle est gaie, elle pleure ou rit alternativement, d'un instant à l'autre, sans transition. Tantôt elle a l'aspect menaçant, elle a l'air de récriminer ronti-e des personnes, de se plaindre ; tantôt elle est heureuse, satisfaite, et son débit, à ce moment, est en rappoi't avec le courant de ses idées. D'ailleurs elle n'est pas agressive et se laisse facilement diriger. Pas de délire proprement dit, pas d'hallucinations apparentes.
Au point de vue musi-ulaire, même désordre. Les mouvements sont extrêmement rapides ; ils ne sont en aucune façon reliés les uns aux autres, et encore moins sont-ils en rapport avec les idées. C'est une suite de mouvements parfaitement incohérents, inutiles, sortes de décharges musculaires, absolument indépendantes de la volonté, et qui semblent s'accomplir à l'insu de la malade : sauts, danses, rires, etc. Elle se roule à terre, en tous sens, se relève, tourne sur elle-même, frappe contre les murs, contre les portes, se dépeigne, s'entoure le cou de ses cheveux, frappe dans ses mains, sur ses genoux, crache à terre, siffle, etc. etc. ;le tout sans ordre et avec une rapidité extraordinaire.
L'état général est d'ailleurs satisfaisant ; le pouls est rapide, peu sensible au niveau des petites artères, sans doute à cause de leur exiguïté naturelle ; sa rapidité est justement liée au travail musculaire excessif fourni par la malade. Apyrexie complète, si ce n'est le premier jour, où la température rectale atteint 38° 2.
Langue bonne, pas d'enduit saburral. Conservation de l'appétit ; les aliments sont même pris avec gloutonneiie, et sans aucun soin de propreté.
Les urines ont l'apparence normale. Le 18 leur quantité pour les 24 heures est un peu diminuée. Elles répondent à l'analyse suivante :
Densité 1636 Urée 22 gr. 27
Acide phosphorique 3 gr. 84 par litre.
Ni sucre, ni albumine.
Jusqu'à ce jour, 28 novembre, la malade est restée maniaque, mais son état n'a pas été constamment identique à lui-môme>
ût il a subi de nombreuses oscillations, dont on se rend bien compte par le f,a-apliique.
Du 9 au IG septembre en elFet (7 premiers jours) la malade arrive graduellement à la manie franche et reste dtms cet état pendant huit jours consécutifs, jusqu'au 24. Puis il s'opère une décroissance pendant 4 jours, au bout desquels la malade est calme, bien que très mobile encore ; elle répond avec netteté i\ toutes les questions, elle se déclare guérie, remercie les personnes qui l'ont soignée, et parle de sa sortie. Puis, le lendemain, la recrudescence survient, .'iprès ce léger temps d'arrêt, et en 4 jours, 3 octobre, l'état maniaque a repris sa première intensité.
Du 3 au 24 octobre, c'est-à-dire pendant 21 jours, la malade oscille constamment entre l'excitation simple et l'état maniaque, en présentant parfois de petits moments de calme très passagers, pendant lesquels, elle semble se reposer pour s'exciter ensuite à nouveau.
A partir du 24 octobre, après des oscillations jusqu'au 28, autour de l'excitation maniaque, il se produit un nouveau temps de repos qui dure cette fois trois jours au bout desquels l'excitation reprend son premier cours (31 octobre).
Mais, à ce moment, la maladie prend un autre caractère. Pendant que l'excitation reste toujours franchement maniaque, les oscillations sont beaucoup plus brusques, plus rapides et plus fréquentes. Enfin, l'excitation est le plus souvent nocturne, pendant que les journées se passent ordinairement au milieu d'un calme relatif.
Depuis le 9 novembre, jusqu'aujourd'hui, la maladie, en somme, a présenté une notable décroissance, si l'on considère en bloc ces quinze derniers jours. Le plus souvent, les oscillations se produisent entre la ligne de calme et l'excitation maniaque simple.
Pendant ces deux mois et demi) la malade
a présenté nettement les caractères de la manie simple; mais l'on peut dire qu'elle a été surtout maniaque de la parole. Ce n'est guère que dans les moments où elle atteignait la ligne de la manie pure, qu'à la parole incohérente se joignaient les gestes désordonnés. Le reste du temps, elle se tenait assise, ou couchée, bavardant constamment, proférant des propos décousus, n'ayant aucun sens ; l'agitation musculaire était nulle.
Son débit a toujours été et est encore celui d'une maniaque vraie. Il est très souvent entrecoupé, dans les moments de calme, par de longs moments de silence. Un mot provoque l'explosion d'une série de phrases enchaînées entre elles très rapidement, sans lien, sans transition. Les phrases sont dites en français, et dans les moments de grande agitation, en breton. L'incohérence se manifeste de deux façons différentes : tantôt en comparant plusieurs phrases consécutives entre elles, tantôt en comparant plusieurs mots consécutifs d'une même phrase. Enfin, dans le discours reviennent très souvent les mêmes mots, les mêmes membres de phrase, les mêmes jurons. En voici un exemple, et prononcé avec une volubilité extraordinaire :
« Elle blanchit, va t'en voir s'ils viennent, pour qui, pour qu'estce'^ Rapport à qui, rapporta qui est-ce. Ils sont trop agités pour moi, ce que je l'ai été agitée ! Va t'en voir. Oui j'ai cassé deux carreaux, ça m'appartient pas. Elle a l'air de l'attacher pour moi, regarde ce que j'ai écrit là-dessus, va t'en voir ce qu'ils viennent, je vais vendre de l'huile de coude à bon marché. Mais sans ça au bout de quelques mois, va t'en voir qici, je comprends, mais la mort ne sait aujourd'hui ». Chante. « Le bon Dieu est au-dessus de moi, mes parents m'ont bien béni mon mariage, va t'en voir s'ils viennent, je saurai qu'est-ce que c'est: Un seul Dieu tu adoreras... etc. ï Parle — « Epouse Danv, pousse qui pousse. Vivel'hôpital, va t'en voir s'ils viennent. Mon support, le premier, les petits, les gros, nom d'un bien, va t'en voir s'ils vienyient. Tant pus que je demeure ici, tant pus que je faiblis, je n'ai plus que mes os à traîner, va t'en voir ous qui sont. » Et ainsi, pendant longtemps. Pendant plusieurs jours, elle répète à satiété les mêmes discours, où se faisaient remarquer les mots suivants. Vive l'hôpital, va t'en voir s'ils viennent, coûte que coûte, pour qui pour qu'est-ce, mon support, nom d'un bien ?
L'incohérence du langage se complète par des cris, des hurlements» des vociférations, des chants monotones.
Pendant toute la maladie, la température a oscillé entre 37 et 38. Jamais il n'y a eu de fièvre. Les oscillations de la température n'ont
pas été en rapport avec celle!? de l'agitation . L'état général s'est maintenu satisfaisant, l'appétit bon. Néanmoins il s'est ijroduit un notable amaigrissement, sans que, pour cela, les grandes fonctions aient ùté altérées notablement.
La langue a toujours été bonne, et les fonctions digestives s'accomplissent normalement.
Le sommeil a été trés-irrégulier, et très-intermittent. A peu près nul pendant la grande période d'excitation, nous avons vu que, depuis quinze jours, l'agitation était surtout nocturne, et que la malade prenait du repos dans la journée.
Le pouls a toujours été régulier, rapide dans les moments de grande agitation, et justement en rapport avec l'action musculaire.
Les régies sont apparues en temps opportun au mois de septembi"e et au mois d'octobre, à des époques où la malade était en pleine manie ; et il est à noter qu'elles n'ont entraîné aucune modification dans l'état maniaque.
Les urines, analysées à plusieurs reprises, ont montré chaque fois que la proportion d'urée était légèrement au-dessous de la moyenne normale, et qu'au contraire, la proportion d'acide phosjjhorique dépassait cette moyenne.
Enfin, le traitement a été le suivant : Du 16 au 30 septembre 6 gr. de bromure et grand bain tiède prolongé, et pendant la première semaines grammes de chloral le soir. Chaque jour, à partir du premier octobre, laudanum à dose progressive, à partir de 20 gouttes. Il est supprimé le 24 novembre ; on en était arrivé à 120 gouttes par jour. Presque quotidiennement on administrait un grand bain de une heure à 3 heures de durée, et qui était suivi le plus souvent d'un calme relatif.
Obs. IL — Deux accès de manie séparés par u7i intervalle de dix mois. Dans le cours du second accès, décroissance de l'agitation, pendant l'évolution d'un ictère catarrhal.
G... Louise entrée à l'admission le 1er octobre 1886, est âgée de 20 ans. Elle est fille d'une mère mélancolique, hypochondriaque, morte vers 30 ans à la suite d'une longue période d'affaissement moral contre lequel elle n'avait pas eu l'énergie de lutter. La mère de celle-ci est morte avec des idées mélancoliques ; on devait la surveiller en raison d'une tentative de suicide qu'elle avait faite ; elle refusait parfois de s'alimenter pour mourir de faim.
Le père est mort d'une affection de poitrine.
La malade a le caractère entier, volontaire ; elle ne supporte pas
les observations. Intelligente, elle a bien appris à l'école. Habituellement très gaie, un peu insouciante, elle avait de mauvaises i'réquentations et parait avoir eu une coiuluilo jjcu régulière.
Après quelques jours de tristesse, de malaise et de préoccupations pénibles, elle s'exalte et le lendemain, 19 mai, elle entre à l'admission dans un état complot d'excitation maniaque avec loquacité incoliérente, chants, déclamations, extravagances, etc. Le 12 mai elle est envoyée à Vaucluse où elle reste agitée pendant six ou sept mois, puis la convalescence s'établit tout à coup et elle sort guérie vers le milieu de décembre 1885.
Elle reprend son travail, recommence ses anciennes fréquentations, en particulier celle d'un individu qui paraît avoir abusé d'elle en lui promettant le mariage. A la suite de diflei-entes scènes de famille, le mariage projeté est rompu, d'où déception, chagrin, choc moral (avril 86.) Elle se rétablit, lorsque vers la fin de septembre, elle recommence à devenir loquace, elle parle de tout indistinctement, médisant des uns et des autres, chantant constamment. En môme temps, elle contracte un panaris, pour lequel elle entre à l'hôpital Bichat le 28 septembre. Son excitation intellectuelle avait été graduellement croissante jusque là : à partir de ce jour, elle devient franchement maniaque et le l^'' Octobre elle est transférée à Sainte- Anne.
Son attitude à l'entrée est exactement celle d|une maniaque de la parole et du geste. Echevelée, elle parcourt en tout sens la chambre, chantant, criant, débitant des séries de phrases qu'elle répète plusieurs fois de suite dans les mêmes termes ; elle se déshabille, se rhabille d'une façon grotesque, pousse subitement de grands éclats de rire. Elle oiïre en somme' le tableau du désordre le plus complet dans les mouvements. Mais ce qui domine la situation à ce moment, c'est le chant. Elle chante à tue-tête, en élevant la voix très haut, des chansons d'amour, auxquelles elle donne l'intonation de rigueur, et qu'elle accompagne parfois de gestes à l'appui. Le caractère érotique de son délire s'est toujours maintenu jusqu'aujourd'hui. Ses chansons sont vite interrompues par des phrases incohérentes, se reliant avec la nature si rapidement changeante de ses idées, ou par des trivialités, des jurons, des grossièretés.
Un autre fait notable, et qui s'est reproduit jusqu'à ce jour, c'est le caractère vraiment délirant de son état maniaque. Elle ne débite pas de phrases composées de mots absolument sans suite, et chacune de ses phrases prise à part possède réellement un sens. L'incohérence n'est bien manifeste que quand on examine plusieurs phrases consécutives. La malade a le plus souvent l'air halluciné,
— /iOO
et ses phrases apparaissent nettement comme autant de réponses et de demandes adressées à un interlocuteur dont elle entendrait la voix.
11 n'en est pas toujours ainsi. D'autres fois, le réflexe provoquant l'éclosion des mots et des phrases est très prompt ; il suffit de prononcer un mot ou de faire un geste devant elle pour provoquer immédiatement l'éclosion de mots ou de phrases exactement en rapport avec le mot prononcé ou le geste accompli.
Si l'on joint à ces caractères celui de la nature érotique du délire, s'accompagnant de trivialités, de grossièretés, de mots obscènes, de propositions déshonnètes, si l'on y joint encore l'onanisme effréné que ne cesse de pratiquer la malade, on aura, d'une façon à peu près complète, le tableau clinique présenté par celle-ci. Voici un extrait des nombreux propos que nous avons recueillis, et qui donnera une juste idé(^ de l'incohérence des paroles, de la rapidité des associations d'idées, de la couleur du délire.
« Faut la faire promener parce que, pendant ce temps-là, l'autre pourra tourner l'œil ; ici, on tourne de l'œil d'un côté, de l'autre on tourne duc. ..Où donc est-il passé, M. Arthur Garon, le bureaucrate? Qu'est-ce qui l'a fait ? Qu'est-ce qui l'a pondu ? Où est-il, mon père, M. Pichon, nous sommes bien ici ; la brune aux yeux bleus ; où donc vas-tu par là, Marguerite Gauthier ? Je n'ai pas encore mon alliance, voyons, vous m'énervez, oh ! m.. . ! Qu'est-ce qui entre! C'est M . le caissier, je ne joue plus, voyons, ne m'énervez pas comme cela- Tiens, veux-tu prendre ça dans ta main, ça me donnera le mot. Nous nous aimons comme tout le monde. Dis donc, M. Arthur Caron, qu'est-ce-qui t'a payé une soupe? Je ne veux pas qu'on entre dans ma chambre. Tiens, Alexandre, tu allumes le gaz ce soir ; attends, petit haricot tu l'allumes, tant mieux, il l'allume, tant pis. Faut que j'aille à Ivry ce soir, qué course ! « Se recueille — Tout ce discours a été dit d'un seul trait sans trop de volubilité ; elle s'arrêtait après chaque phrase, comme si elle répondait à quelque chose d'entendu. — « Deux sous de croquignolles pour la petite G..., merci ! » Ghuchotte tout bas, rit. « Ah ! tu me fais chiffonner ma robe. » Chante, etc. « Mince de chiffon, vous avez de la veine d'être jolie vous, ça me fait plaisir de vous voir. C'est tout ce que je vous demande ; cette bague là ne vous appartient pas, va t'en voir aussi, espèce de chameau, on t'a enterrée à la fleur d'oranger, je voudrais savoir ce que t'as dans lec... espèce de chamelle... etc. »
En se reportant au diagramme ci-joint, on peut se rendre compte de la marche de la maladie depuis l'entrée: Du 1er au 8 octobre, manie franche, puis une rémission de 3 jours, puis, pendant 10 jours
oscillations irrégulières entre l'excitation et l'état maniaque ; le 33, celui-ci reprend son intensité des premiers jours, en môme temps que la température s'élève. Le 36, l'excitation tombe brusquement, quelques symptômes généraux graves apparaissent (crachement de sang, lièvre vive, pouls fréquent, petit, etc.), et deux jours après, se déclare un ictère catarrlial avec une nouvelle poussée de lièvre plus intense. A partir de ce jour, la lièvre diminue progressivement, l'ictère s'accroît au contraire pendant 3 à 4 jours, puis diminue à son tour pour disparaître à peu près complètement le 13 novembre, (16 jours après son apparition}.
Voyons ce qu'est devenu l'ètatmentai pendant le cours de cette complication. Quelques jours après l'apparition de la pousséij intense de fièvre, et deux jours avant l'apparition de l'ictère, l'agitation cesse, et reste nulle pendant la pério(ie aiguë de la maladie, c'est-à-dire jusqu'au 2 novembre, durant 7 jours.
Pendant tout ce temps, la malade reste dans un calme complet, mais en apparence seulement : elle était coucliée nuit et jour, ne faisant que très peu de mouvements, elle ne chantait plus ; seule, sa physionomie exprimait encore la mobilité de ses pensées, qui apparaissait quand on l'interrogeait. Alors son débit était nettement incohérent.
L'ictère diminue rapidement, le 4 novembre la fièvre a complètement disparu ; à partir de ce moment, les symptômes maniaques reprennent progressivement leur cours. Du 3 au 6, excitation simple ; le 6, repos, puis, excitation a tteigna nt progressivement, Magnan.
le 13, au bout de six jours, l'état maniaque complet. Puis, il s'opère une nouvelle décroissance, aboutissant, vers le 15, à une nouvelle rémittencc, qui dure jusqu'au 18 ; à partir de ce moment, on observe une nouvelle ascension dans la courbe de l'ayilalion, et actuellement nous avons sous les yeux un état franchement maniaque.
Il est intéressant d'étudier parallèlement la courbe thermique ; il res.sort de cette étude que les périodes où la lièvre est très intense, correspondent à peu près exactement aux accès les plus intenses d'agitation. Laissant de côté l'ictère catarrhal qui a entraîné fatalement l'élévation de la température, nous observons du 4 au 8, une augmentation progressive de cette dernière, depuis 37 jusqu'à 80.3. C'est l'époque où l'excitation recommence, après le repos, dû à l'ictère. Puis, du 10 au IG novembre la fièvre est très intense; pendant ces six jours, la température ne s'est guère éloignée de iO». Or, du 10 au 14, nous avons une poussée maniaque franche. A partir du 17, la température décroît et revient à 37 le 22 novembre. Ici, le parallèle que nous avions noté entre les courbes d'agitation et de température ne concordent plus; et elles se dirigent en sens inverse; pendant que la température décroît, et que le 22, le thermomètre indique, 37, à la même date nous sommes depuis deux jours déjà dans une poussée franchement maniaque.
La poussée de lièvre qui se maintient à 40 pendant six jours, et dont le cycle s'étend du 4 au 22 novembre s'explique vraisemblablement par l'existence d'une complication organique. Pendant toute cette période,rétat général de la malade a été très grave;la langue était souvent desséchée, l'amaigrissement très notable. Depuis une huitaine de jours il se relève. L'appétit d'ailleurs s'est toujours maintenu au taux normal, malgré lafièvre, sauf pendantl'ictèrecatarrhal, où pendant quelques jours, des vomissements incoercibles se sont produits.
La défectuosité de Vétat général trouve sa légitime explication dans l'agitation de la malade, dans l'existence à peu près constante de l'état fébrile, dans la complication aiguë que nous avons mentionnée, enfin dansles pratiques onanistes quotidiennement réitérées.
Le pouls a suivi les nombreuses oscillations de la température et de l'agitation. Il a toujours été fréquent, petit, mais pas dépressible. Nous avons compté un jour de fièvre intense, jusqu'à 180 pulsations à la minute.
Les régies sont apparues le 5 octobre, et n'ont modifié en aucune façon l'état maniaque.
Les urines, en général, très peu abondantes surtout pendant les
accès violents d'agitation, n'ont jamais présenté d'albumine, ni de sucre, mais seulement des dépôts ])hosphatiques. Pendant l'ictère, les urines ont présenté les caractères ordinaires aux urines ictériques.
Le tmilement a consisté en bains tièdes prolongés, auxquels on a joint l'usage d'une potion contenant 2 gr. d'urethane. Cette potion, continuée depuis le 2 octobre jusqu'au 7 novembre ne paraît avoir produit aucun résultat positif.
DEUXIÈME LEÇON
Dès manies symptomatiques ou états maniaques dans les diverses formes mentales.
SoMiMAinE. — La manie symplomiiUquc esl plus commune que la manie simple ; c'est un syndrome qui intervient dans locours d'une autre maladie sans en changer la nature. — Les paralytiques généraux, les malades à lésions circonscrites, mais surtout les héréditaires dégénérés, les alcooliques, les épileptiqucs pe.ivcnt présenter des accès niani;u|ues. — Les observations III, IV, V, montrent les caractères de l'accès maniaque chez l'héréditaire dégénéré. Les observations VI et VII sont des exemples de manie chez l'épileptique. L'observation VllI est un cas d'excitation maniaque chez un alcoolique.
Traitement de la numie: suppression absolue de la camisole de force et de tout autre moyen de contention ; bains tièdes parfois prolongés ; bromures et chloral ; l'action du chloral est d'autant plus efficace que le malade est sous l'influence du bromure. — Emploi du drap mouillé. — Laudanum à dose progressive. — Le chlorhydrate d'byoscine fait toujours cesser l'agitation ; son action se prolonge de cinq h dix heures; ce médicament interrompt l'accès mais ne paraît pas exercer d'influence sur sa durée et sa marche générale.
La manie telle que nous l'avons décrite dans toute sa simplicité clinique répond aux cas types, dans lesquels aucun élém.ent morbide surajouté ne vient compliquer la situation. Dans ces cas la manie constitue une véritable entité clinique; elle n'est significative que d'elle-même ; c'est un état idiopathique ; l'état maniaque joue le rôle prépondérant, primordial.
Or, les vrais maniaques sont assez rares. Ce qui est très commun, au contraire, c'est d'observer des malades ayant tout l'extérieur des maniaques, chez lesquels la manie n'est qu'un
dos aspects d'un autre mal, l'indice révélateur d'un autre désordre inlellecluel, le signe extérieur par lequel ce trouble se manifeste. C'est à ces états qu'il faut attacher la dénomination d'état maniaque-
Ces manies secondaires sont à la manie franche aiguë que nous avons décrite ce que sont les états symptomatiques aux états idiopathiques, les états secondaires ou deutéropathiques aux états primitifs protopathiques. Ce ne sont plus des entités cliniques, mais des aspects spéciaux passagers et contingents d'une autre entité.
Les états maniaques dont le tableau rappelle de plus ou moins loin, celui de la manie vraie, sont très communs au cours de l'aliénation mentale. Il n'est presque pas de psychose, ni même de cérébropathie qui n'offre, à l'occasion, l'aspect de la manie. Rappelons que pendant fort longtemps les observateurs ont confondu ensemble, la manie typique et la manie secondaire et qu'ils ont décrit souvent sous le nom de maniaques, des malades qui n'en avaient que l'aspect. Ils étaient séduits par l'attitude extérieure si bruyante, si imposante des malades, ne considéraient qu'elle et négligeaient le substratum. De là, les destinées si diverses, les évolutions si bizarres décrites à la manie, dans les différents traités.
Le paralytique général s'agite souvent, au point de ressembler à s'y méprendre à un maniaque; les malades à lésions circonscrites offrent aussi le même aspect. D'autre part l'alcoolique, Tépileptique, l'hystérique, le dégénéré, l'intermittent se révèlent parfois aux yeux du clinicien sous les dehors des malades dont nous avons retracé l'histoire. . Il faut l'avouer, le diagnostic est souvent difficile, et il faut au clinicien une grande habitude de l'aliéné pour soupçonner derrière son état d'agitation la véritable cause qui l'a engendré. Il est des cas dans lesquels la confusion est possible. Les malades que nous allons examiner ensemble nous per-
mettront d'insister sur quelques considérations propres à établir le diagnostic.
Voici d'abord trois malades, trois dégénérés dont l'aspect extérieur réalise celui que nous avons décrit sous le nom de manie : excitation intellectuelle, loquacité, tumulte, désordre dans les idées et dans les actes. En étudiant leur histoire nous pourrons mettre en relief les différences qui les séparent des deux premières que nous vous avons présentées.
Obs. m. — Déf/éndrescence mentait; avec excitation maniaque. Prédominance d'idées hypochondriaqices et mystiques .
P. Aurélie, Agée de 19 ans nst entrée dans notre service le 30 novembre. Dans ses antécédents, il existe une lourde hérédité convergente. La mère a des accès inlermillents de tristesse. Elle a été internée pendant six mois pour une crise d'excitation avec idées de suicide. La grand'nière maternelle s'est suicidée. Un grand oncle de la mère s'est suicidé. tJne cousine germaine de la mère, déséquilibrée s'est également suicidée. Enlin, du côté paternel, un cousin germain du père a été interné pendant plusieurs années à Sainte- Anne.
Aurélie a eu de tout temps, le caractère enfantin mobile et changeant. A 13 ans, elle a présenté pendant un mois un accès de délire mélancolique et mystique. Depuis, à peu prés chaque époque menstruelle, elle présente de l'excitation ou de la dépression avec prédominance d'idées mystiques.
Le 2 novembre dernier, elle entre à l'hôpital Gochin pour des accidents vénériens. Quinze jours après, elle est prise d'excitation maniaque. Pendant la nuit elle se levait, se promenait de long en large en faisant mille extravagances. Sortie de l'hôpital^ elle reste deux jours en liberté, toujours délirante, puis elle arrive à l'admission. A son arrivée, elle a l'attitude de l'excitée maniaque, loquace, tenant des propos décousus, mais au milieu desquels émergent surtout des idées hypochondriaques et mystiques. Légère réaction fébrile, peau chaude, tremblement des mains, insomnie.
Du côté intellectuel, on note des hallucinations très actives de l'ouïe ; elle est en conversation continuelle avec des êtres imaginaires. Elle a aussi des hallucinations et des illusions de la vue ; elle voit différentes personnes de sa famille devant elle et comniet des erreurs de personnalité. Elle offre des troubles de la sensibilité
générale ; elle éprouve toute sorte de sensations vagues, elle sent bouillir son cœur ; son eœuv sort de sa poitrine. Elle s'imagine qu'elle est un l)ébé, et quo son corps S(î ti-ansformo, ses propos deviennent alors enfantins.
Du côté de la motilité, il y a peu d'agitation musculaire. Les mouvements sont en rapport avec les idées délirantes qui elles-mêmes sont très mobiles. Les mains tremblent absolument comme celles d'un alcoolique.
Cet état s'est légèrement modifié depuis l'entrée. L'état mental s'améliore, mais on peut voir qu'il reste encore les manifestations motrices de l'excitation maniaque. La malade remue sans cesse, elle éprouve un besoin perpétuel d'entrer en mouvement, et ses mouvements sont parfaitement inutiles et le plus souvent automatiques.
Examinons les caractères qui séparent cet état maniaque de la manie vraie: existence d'une très lourde tare héréditaire; état mental du dégénéré ; premier accès de folie à l'âge de 13 ans ; excitation intellectuelle périodique aux époques menstruelles, voilà le substratum. Au milieu de l'accès maniaque on voit poindre des idées liypochondriaques et idées mystique», qui ne font pas partie du cortège habituel des symptômes de la manie franche, laquelle est constituée essentiellement par un chaos des idées et des actes sans dérangement intellectuel proprement dit. Enfin ici l'agitation est surtout cantonnée dans la sphère intellectuelle l'agitation musculaire est très peu intense ; donc le tableau que nous connaissons de la manie est incomplètement reproduit. Voici une seconde dégénérée maniaque dont l'histoire est un peu différente.
Obs. IV. — Dégénérescence metitale. Agitation maniaque. Prédominance des propos lubriques et erotiques et des propos ainbitieux.
G... il ^ée de 35 ans entre à l'Admission le 12 octobre 1886. Les renseignements manquent complètement sur ses antécédents héréditaires et personnels. On ne sait à quelle époque remonte le début de l'accès actuel. Dans ses rares moments de calme, elle raconte qu'elle aurait déjà été internée à l'asile de Blois. Elle est porteuse
de stigmates physiques de dégénérescence ; sti'al)ismo, prognathisme de la nitlchoire inférieure.
Le jour de son entrée, elle présente de l'excitation maniaque avec incohérence dans les paroles et dans les mouvements. Elle a, en outre, un délire ambitieux très net, rappelant do tous points celui delà paralysie générale. Il s'y joint, des propos triviaux, obscènes et érotiques. La façon dont elle a été arrêtée complète encore la ressemblance avec certains paralytiques; on l'a arrêtée, sur la réquisition d'un cocher qu'elle était dans la l'impossibilité de payer.
t Elle est héritière, elle va toucher deux millions, elle parle de Marie Stuart, de comtes et de duchesses etc. ■» Peu de jours après son entrée, les propos ambitieux laissent en grande partie la scène aux propos érotiques. Son langage est profondément ordurier, elle l'accompagne de gestes obscènes, de rires. Elle commet sans cesse des erreurs de personnalité, prend d'une façon assez continue, l'un des médecins pour son cousin Prospor, donne aux infirmières des noms d'hommes, de personnages, de romans, les accouple avec les mots, putain, chameau, maquereau. Son débit est très rapide, il est impossible de la suivre dans ses divagations ; les phrases n'ont aucune suite. L'agitation musculaire est très intermittente et toujours en rapport avec les idées délirantes du moment. Quand elle s'excite, elle lance des injures grossières, elle est agressive, frappe les infirmières, pousse des cris, et son langage devient encore plus obscène.
Son attitude n'a pas varié, depuis son entrée. Les nuits sont tantôt tranquilles, tantôt agitées. Elle s'éveille parfois, interpelle divers personnages imaginaires, qu'elle injurie.
Son délire ambitieux, très incohérent ne reparaît que quand on la pousse à parler. Alors elle déclare qu'elle est Marie Stuart, Catherine de Médicis, l'impératrice Eugénie, qu'elle a couché avec Mazarin. Elle rappelle l'histoire des férets, souvenir des trois mousquetaires. Elle a des prétentions à la couronne. Deux ou trois pays lui appartiennent. Dans un autre ordre d'idées, en rapport justement avec son degré avancé de folie morale, c'est pour elle une idée de grandeur, que d'être une fille de joie, la rose de Bacchanale, la rose de Glichy. Nous pourrions citer ici un extrait de ses propos. Qu'il nous suffise de dire qu'ils dépassent en obscénité tout ce que l'imagination la plus dévergondée pourrait inventer.
Depuis le 18 novembre jusqu'aujourd'hui, la température a oscillé entres? et 37,8.
L'attitude de cette malade est bien spéciale. Si d'une part,
— /il)9 —
en raison de sa loquacité incessante, de nuitcomme de jour, de son agitation musculaire que rien ne peut arr(Hei', de l'absence absolue de suitedansles idées, on nepeut lui refuser répilliéte de maniaque, — d'autre part, en raison de l'existence indéniable du délire ambitieux, des idéeslubriques, des propos erotiques qui tiennent constamment la scène et qui dépassent de beaucoup en intensité ceux des maniaques ordinaires, on est obligé de ne voir dans cet élatd'agitation qu'un état secondaire, subordonné aune situation mentalepréexistante qui n'est autre que la dégénérescence mentale.
Une troisième malade, dégénérée également, va vous offrir encope un beau type d'agitalion maniaque développé sur un terrain de dégénérescence.
Cette malade en est à son troisième accès. Des idées délirantes, particulièrement de nature ambitieuse ont imprimé aux différents accès un cachet spécial.
Obs. V. — Dégénérescence mentale avec excitation maniaque..
Trois accès.
Mme E... âgée de 35 ans est entrée à l'admission pour la seconde fois, le 26 octobre 1886, dans un état d'excitation considérable.
Elle a toujours eu le tempérament exalté, elle a des tendances ambitieuses, et est en temps ordinaire pleine de prétentions. Grande liseuse de romans, elle les engouffre littéralement les uns sur les autres ; elle s'exalte en les lisant, s'identifie avec les personnages, croit à la réalité des situations qui sont décrites ; les incidents romanesques lui montent l'imagination. Elle est fille d'un j^ère également névropathe, exalté, violent. Dans ses accès de fureur, il prend son couteau et va jusqu'à menacer son entourage. Un petit cousin a été enfermé comme aliéné au moment de la guerre.
Au mois d'août 1885, subitement, du jour au lendemain, elle s'excite à la suite de discussion de famille, et l'on est obligé de l'interner à l'asile de Slophensfeld. Elle n'y reste que huit jours, réclamée par son mari, celui-ci l'emmène à Paris, toujours délirante, exaltée au plus haut point, exprimant des idées ambitieuses incohérentes, sans suite, véritablement absurdes : elle était princesse, elle aurait un château en Espagne, son mari serait son domestique ;
elle voulait entrer en relation avec le Prince Frédéric-Charles, et n'attendait plus que le gros lot pour vivre de ses rentes.
Elle se calme légèrement, mais conserve toujours ses idées ambitieuses, avec un certain degré d'exaltation cérébrale; elle ne veut plus travailler, mais elle ne cesse pourtant pas de s'occuper de sou ménage. Elle prend le nom de W , sous lequel elle a été immatriculée lors de sa première entrée à Sainte-Anne. Ce nom, est celui d'une des malades qu'elle avait connue à Stephensfedl. On ignore pour quel motif elle a choisi ce nom. Elle chante toute espèce de chansons, la nuit de préférence.
Au commencement d'octobre, l'excitation augmente. Le 4 octobre, elle quitte son mari subitement, en lui laissant un mot ainsi conçu : « Je ti' donne la permission, le jour où tu auras faim, de vendre la timbale d'argent pour manger ; je ne te ferai aucun reproche en revenant ». ' j
Le jour môme, elle est arrêtée au 'Palais de l'Industrie, conduite à l'inlirmerie du dépôt, puis à Sainte-Anne. Son attitude est celle d'une excitée maniaque. Elle est loquace, turbulente ; elle chante, déclame, tient des propos ambitieux incohérents.
Transférée à la Salpétriùre, elle y reste jusque vers le milieu de janvier ISSG. Les renseignements sur son état pendant ce temps sont peu nombreux. Son mari ne savait ce qu'elle était devenue, à cause du faux nom qu'elle avait indiqué à son entrée. On sait qu'elle est restée constamment agitée, au point qu'on la camisolait, elle tenait toujours les mêmes propos ambitieux : elle était la Présidente, déclarait qu'elle était très riche.
L'excitation tombe brusquement, et elle est mise en liberté. Quand on lui parlait alors de son délire d'autrefois, elle le trouvait absurde. Ses réponses au sujet de ses idées ambitieuses indi- ' quaient nettement qu'elle avait été hallucinée d'une façon très active. « On me le disait, je l'entendais dire et je le croyais. »
De janvier à octobre 1886, elle se porte très bien, travaille convenablement, tout en conservant l'attitude hautaine et flère qu'elle a toujours eue. Elle recommence à lire un nombre considérable de romans, et s'exalte encore.
Le 2'i- octobre, elle est subitement reprise d'idées délirantes sans agitation tout d'abord. Elle parle de rester trois jours sans manger, pour mourir de faim, puis, peu à peu, progressivement, survient l'excitation intellectuelle, avec chants, déclamations, etc. Mobilité d'esprit considérable ; elle chante, puis elle pleure, sans transition. Elle dit à son mari: î Ecoute, ce n'est pas ta faute, mais je vais devenir folle. » Elle se met à danser, cherche dispute à son mari et
vent le battre. Elle passe la nuit suivante sur son balcon, et chante jusqu'à deux heures du matin.
Le jour suivant, elle s'excite davantage, trépigne, chante, fait maints monvemnnts désordonnés, et se sauve. On l'arrête, au moment où elle était entrain de danser devant l'église Saint-Ambroise.
Elle arrive à l'admission dans un état d'excitation maniaque, exactement semblable au précédent. Elle crie, chante, prend parfois une attitude menaçante ; elle est visiblement hallucinée. Elle fait des phrases, dos discours incohérents, chante sans cesse le même air en se balaçant sur ses jambes. On retrouve dans ses discours, le souvenir de ses lectures de romans: elle parle de Tivoli, d'amour, d'amants, de Marguerite de Bourgogne, de Buridan. Elle tient des propos érotiques et grossiers.
Depuis son entrée, son attitude n'a pas changé; mais à ses idées érotiques se mêlent des idées ambitieuses.
Elle est toujours très hallucinée, et son attitude est fréquemment agressive. Elle cherche à frapper, prétend parfois qu'on cherche à l'empoisonner. Ses discours sont toujours incohérents, les associations d'idées rapides, et dénuées en apparence de tout lien entre elles.
Pendant l'examen de la malade que nous venons de faire ensemble, vous avez vu se développer sous vos yeux un accès très caractéristique. Elle a exprimé d'abord des idées mystiques, elle parlait de Dieu, de la religion, etc. puis tout à coup sont survenues des hallucinations de nature érotique : elle apercevait un nomme Arthur, auquel elle a fait une scène de jalousie, en lui parlant d'une autre femme, et lui adressant des reproches. A cette scène, a succédé sans transition une scène d'attendrissement ; elle a parlé en termes émi;s de la mère de famille, donnant des enfants à son mari, elle avait des larmes dans la voix; un touchant tableau des joies de la famille. De temps à autre, au milieu du discours apparaissait une parole ordurière, des chants d'amour, des chants triviaux. Pendant ce temps, la malade accompagnait son chant d'un mouvement cadencé de tout le corps. Puis, vous l'avez vue frapper du pied, menacer du poing un ennemi imaginaire, et se diriger dans le vide, à la rencontre de cet ennemi. Pendant quelques instants elle a fermé les yeux et s'est entretenue avec des personnages imaginaires. Puis elle s'est jetée à terre, s'est roulée sur le parquet ; tous ses mouvements étaient entrecoupés de rires, d'élans de colère, de paroles violentes.
En somme l'agitation a été assez modérée, le cours des idées n'était pas très rapide, et l'on a pu suivre facilement tout ce qu'elle disait, mais vous l'avez vue passer très rapidement d'une idée à une
autre, d'un état passionnel à un auLi'eélat passionnel tout différent. En un quart d'heure ell • a présenté les situations mentales et inorales les plus (liv(M'sos.
L'épilepsie prédispose tout particulièrement aux accès maniaques. 11 n'est pas rare d'observer des malades comme les deux que nous allons vous présenter maintenant. Brusquement éclate un accès maniaque, extrêmement violent, puisque pendant cet accès, peuvent se commettre les actes les plus regrettables. Cet accès dure peu, et, fait caractéristique, il est toujours suivi d'une amnésie complète, relative à tout ce qui s'est passé pendant l'accès. Use produit une attaque ou un vertige qui sont suivis d'un accès délirant inconscient.
Le premier malade, est actuellement en voie de guérison. Pendant son accès maniaque, il s'est rendu coupable d'un homicide dont il ne reste pas la moindre trace dans son souvenir.
La seconde malade a présenté un accès de manie épileptique simple, qui prend fin seulement depuis deux jours.
Obs. VI. — Epilepsie; vertiges et attaques, accès maniaque postépileplique, pendant lequel le malade fait ime tentative de meurtre sur son père ; mcl souvenir de l'acte.
R... Alexandre, âgé de 35 ans venant de l'infirmerie spéciale du dépôt est entré dans le service en proie à une excitation maniaque. Ses gestes étaient désordonnés, il prononçait quelques mots sans suite, et s'agitait avec violence. Parfois il restait sombre, hébété, paraissait triste et préoccupé. Il portait une contusion au bras droit. Ses pupilles étaient inégales, et il présentait iin léger bégayement qui paraît congénital.
Tout ce qu'on peut apprendre de lui c'est qu'il est professeur d'anglais en congé, qu'il habite Paris avec son pére, enfin qu'il a contracté la syphilis il y a plusieurs années.
Dès son jeune âge il passait pour faible d'esprit. — Pendant qu'il était écolier, ses camarades lui faisaient accomplir toutes sortes d'extravagances et de sottises. Il mangeait avec gloutonnerie,
se livrait ù la masturbation, béj^ayail en récitant ses leçons et parfois s'arrêtait court, (comme sous l'influence d'un vertige.)
Son père, professeur au lycée réussit à le faire nommer maître d'éludé à Marseille. De Marseille il part pour l'Angleterre afin de se perfectionner dans l'étude do la langue anglaise et, h son retour, il est nommé professeur d'anglais au collège de Meaux.
Il se fait remarquer par l'étrangeté de sa conduite. Enclin à l'onanisme solitaire, il ne i-echercliait pas les femmes, cependant il contracte un chancre induré du gland, à la suite d'une escapade dans une maison de prostitution. On le déplace et il est envoyé au collège de Castres. Dans cette nouvelle résidence sa façon d'agir est singulière. Au restaurant il se fait servir seul afin de manger davantage. Il entreprend de grandes excur.sions à pied. Enfin on s'aperçoit de ses vertiges. Pendant qu'il faisait sa classe il s'arrêtait court au milieu d'une explication ou d'une dictée, puis au bout d'an instant, reprenait sa leçon interrompue.
Ces vertiges deviennent si fréquents que l'administration s'en émeut, on le remercie et il est mis en congé illimité.
Il vient habiter Paris avec son père et sa mère . Il restait fils unique, une sœur étant morte, en bas âge, de convulsions.
Son père, buveur d'absinthe, était devenu alcoolique ; d'un caractère original il avait, par moments, des étrangetés de conduite, il devenait parfois brutal, parfois il ne voulait voir personne.
La mère hystérique avait pareillement un caractère très inégal. Elle se laissait aller tantôt à de grandes joies, tantôt à de grands chagrins. Médisante, très excentrique dans ses propos, elle traitait son fils déjà âgé, comme un enfant, le dorlotait, lui donnait des gâteaux, des confitures. Elle est morte il y a environ un an d'un cancer de l'utérus.
Un oncle maternel est strabique.
C'est à Paris qu'on observe chez R... les attaques d'épilepsie. Il tombe à terre évanoui, son visage devient pâle, il se débat quelques instants, une écume sanglante s'écoule de ses lèvres, sa langue porte des traces de morsure. Avant l'attaque rien ne le prévient de ce qui va se passer, après l'attaque il ne conserve aucun souvenir, et présente l'hébétude spéciale aux épileptiques.
Sa conduite est excentrique. Il fait des promenades sans but. Il achète des livres, les cache avec soin, puis déchire les pages et jette les menus morceaux dans les cabinets; à d'autres moments, il entreprend d'écrire des cours résumés d'anglais ou d'histoire, commence l'entête et ne continue pas son travail. Pendant quelque
temps il a la manie d'aller faire le marché, pai'cotirant les Halles, achetant ses provisions.
Parfois il errait, dans son quartier arrêtant les passante, causait avec eux, discutait avec les boutiquiors de sa rue. Par moments, il est pris d'accès de dévotion. Il réfléchit sur les mystères ; l'Apocalypse le tourmente.
Peu de temps après la mort de sa mère son caractère s'était modifié. Il était devenu sournois et méchant. Souvent des querelles éclataient entre son père et lui .
Dans ces derniers temps, sa santé physique s'était altérée, il avait beaucoup mai<>ri ; ses habitudes d'onanisme étaient elfrénées et la mastui'bation avait provoqué une balano-posthite qui guérit en quelques jours. 11 s'était mis à ])oire avec excès ; à plusieurs reprises, son état d'ivresse fut remarqué.
11 avait eu l'idée de se faire acheter un harmonium par son père et avait eu, avec ce dernier, une discussion à ce sujet.
Depuis une quinzaine de jours il répétait que si son père ne changeait pas de conduite à son égard il lui ferait son affaire « Je lui sortirai les entrailles, disait-il. » Aujourd'hui il pn'tend ne pas se rappeler ces paroles.
Tout récemment à la suite d'une discussion dans la rue, il voulait étrangler un jeune garçon épicier qui se moquait de lui en lui faisant des grimaces.
La veille du jour où s'est passé la scène épouvantable qui l'a fait interner, il était déjà très exalté Son père souffrant d'une diarrhée légère s'était alité. Le fils, continuellement empressé, ne lui laissait aucun repos, il voulait lui faire boire de la tisane et l'exhortait à embrasser un crucifix ayant appartenu à sa mère. A plusieurs reprises il injuria la vieille gouvernante qui cher<ihait à le calmer. Il parcourait l'appartement, énervé, ne mangeait plus. Depuis près d'un mois, d'ailleurs, il ne mangeait presque plus et cachait les morceaux de viande dans son mouchoir de poche. Depuis six semaines, il avait eu trois attaques d'épilepsie, dont une très A'iolente trois jours auparavant.
Après le départ de la bonne, R... ne se couche pas, continuant à tourmenter son père. Tout à coup, il se précipite sur lui, le saisit à la gorge et le roue de coups. La scène de violence dura toute la nuit. Le père âgé de 80 ans ne pouvait se défendre : il le change plusieurs fois de lit, le bousculant, le frappant au visage, réclamant à grands cris un poignard pour lui ouvrir le ventre. En même temps, il brise les meubles.
Lorsque le lendomnin matin, lo commissaire de police entre, le vieillard était étendu nu sur le carreau de la chambre et son lilb avait les deux genoux sur sa poilrino. Il tenait d'une main un crucifix de l'autre un petit canif, labourant le corps de son père, vociférant : « tu os damné, tu as le démon dans ton corps je l'arracherai, je suis celui qui chasse le diable. »
Le père fut transporté dans son lit, il avait des contusions sur l'alidomen, au creux épigastrique, une forte contusion sui- la tempe du côté gauche.
Huit jours après il succombait à des phénomènes méningitiques.
Quant à R..., conduit à Sainte-Anne, il est resté agité pendant 241ieures, puis il s'est calmé progressivement et a repris en entier l'usage de ses facultés. Mais, l'amnésie est à peu près complète relativement à la scène que nous venons de rapporter et qui s'est accomplie pendant un vertige. 11 ne se souvient pas d'avoir brisé les meubles et les glaces, il n'a pas vu les agents qui ventiient l'arrêter ; il se rappelle seulement qu'il est monté dans une voiture dans sa rue. Il croit avoir eu une discussion avec son père, mais ce n'est que très vaguement qu'il croit avoir vu celui-ci étendu à terre. 11 ignore qu'il l'a frappé, et on lui causerait un immense chagrin si on lui révélait la nature des actes dont il s'est rendu inconsciemment coupable.
Obs. VII. — Epilepsie ; état maniaque postépileptique inconscient, suivi d'obtusion, puis de délire mélancolique conscient.
B... âgée de 33 ans, est entrée le 2 décembre à l'admission. C'est une femme inculte, peu intelligente, qui n'a jamais pu apprendre. Son père était buveur, sa mère est nerveuse, son frèj'e est épileptique.
A 12 ans survient la première attaque d'épilepsie. Depuis cette époque, les attaques se sont renouvelées tous le 15 jours environ. Depuis 10 ans, elle n'a guère que 2 ou 3 attaques par an.
Celles-ci sont ordinairement précédées d'une aura: la malade voit une lumière devant elle, puis elle tombe subitement sans connaissance, se fait quelquefois des blessures en tombant, elle a des convulsions toniques et cloniques, se mord la langue, perd ses urines, et ne se souvient jamais de son attaque. Elle raconte qu'en 1885, elle aurait été soignée déjà à Vaucbise pour un délire survenu à la suite d'une attaque.
Le jeudi, 2 décembre dernier, vraisemblablement à la suite d'une crise (la malade dit ressentir actuellement les mêmes symptômes qu'elle éprouve chaque fois qu'elle a été malade), elle est prise subi-
tement d'un délire maniaque très intense ; loquacité, désordre dans les actes; répétition des mêmes mots, chants, cris, extravagances. Elle entre à l'admission le 3 au soir, encore très agitée, la '.face couverte de contusions et d'écorchures.
Le 3 décembre après une nuit où l'agitation a rétrocédé graduellement, la malade est absolument tranquille, mais abnubilée. Elle raconte quelleest sujette à des attaques de nerfs, mais elle ne conserve aucun souvenir de son délire. Elle ignore l'endroit où elle est, et ne sait comment elle y est venue, Pendanl toute la journée, elle a encore constamment des hallucinations de l'ouïe : elle entend des cri-; des sifllets.des j urons,des grossièretés; on lit à haute voix àcùté d'elle.
Le lendemain, 4 décembre, l'obtusion a diminué, les réponses sont plus précises; les hallucinations ont disparu, mais la malade est déprimée; elle pleure, sanglote, pousse des soupirs.
Au bout de quelques jours, tous ces symptômes ont disparu.
Il est encore une maladie au cours de laquelle l'aspect maniaque se rencontre communément, mais ici cet état maniaque, bien franchement secondaire, revêt des caractères si tranchés que la confusion avec la manie vraie n'est guère possible; nous voulons parler de l'alcoolisme. Arrivé à son maximum de , situation, l'alcoolique est pris de délire. Chez lui, a ce moment, les troubles sensoriels sont si multiples, si intenses, que des idées absolument protéiformes, décousues, apparaissent confuses, désordonnées, incohérentes. Les actes ont le même cachet de désordre que les idées avec lesquelles ils sont en rapport, mais en outre, il n'est pas rare d'observer une succession d'actes sans but, sans liaison apparente avec les idées, ce qui complète la ressemblance avec le maniaque. C'est qu'en effet l'intoxication alcoolique produit une excitation névro-musculaire généralisée ; chaque centre agit pour son propre compte ; toute coordination dansles mouvements disparaît. Avons-nous besoin d'ajouter que toute confusion avec la manie peut être évitée si l'on considère les autres signes concomitants: prédominance des hallucinations visuelles ; caractère pénible de ces hallucinations ainsi que des préoccupations délirantes, exacerbation vespérale et nocturne du délire, tremblement, disparition très rapide de l'agitation maniaque, etc. Le diagnostic peut devenir plus difficile chez certains héréditaires dégénérés qui, à la suite d'abus de boissons, sont pris d'excitation maniaque avec beaucoup moins de troubles sensoriels que dans l'accès de délire alcoolique ordinaire; mais les antécédents du malade, et la marche plus rapide des symptômes maniaques permettent de se rendre compte du caractère de l'accès.
Voici un malade atteint de délire alcoolique à forme maniaque.
Ods. VIII. — Délire alcoolique; hallucinations multiples ; accès maniaque avec vive agitation et violences.
B Pierre âgé de 45 ans a exercé successivement différentes
Ijrofessions, qu'il est important de signaler à cause du délire professionnel que nous retrouverons plus loin. lia été d'abord berger, puis ramoneur, puis militaire pendant 7 ans, maintenant il est emballeur. Ses habitudes alcooliques remontent déjà loin. Actuellement encore il suit une hygiène déplorable, et prend la goutte à jeun tous les matins.
Il est sujet à des cauchemars et à des troubles de la sensibilité générale caractéristiques : visions d'animaux ; oiseaux, souris, qu'il sent courir sur ses bras. La nuit, on le touche dans son lit, on lui chatouille les pieds, les organes génitaux, l'anus. Il a conscience de ces différentes hallucinations, ce qui est encore typique dans l'espèce. Des hommes passant au pied de son lit chuchottent « mon ami Pierre »; il voit des figures grimaçantes. D'autres fois, il se voit tranporté dans les champs, et voit descendre le long des coteaux, des troupeaux de vaches, de moutons etc. : délire professionnel. Dans les derniers jours, il a aperçu une sorcière à cheval sur un balai, faisant le tour de la ferme à la hauteur d'un arbre ; elle faisait entendre une sorte de bourdonnement; quand la sorcière eut fait trois tours, il aperçut des laitiers qui entrechoquaient leurs boites à lait, puis des bestiaux, des vaches, des moutons, conduits par des bergers qui apparaissaient sous la tigure de vieux paysans bossus, courbés, se traînant avec peine. Au milieu de cette foule, remuant et changeant de place, survient une patrouille de gendarmes armés de fusils. Pierre entend des menaces, on en veut à sa vie, les gendarmes l'entourent, on se jette sur lui. Il ne peut fuir, on le garrotte et on le sangle contre un arbre. Il entend dire par la foule t c'est là qu'il va y passer, ce coquin de Pierre » « Tout cela n'était qu'un rêve, ajoute le malade, mais sur le moment je croyais quec'était vrai. »
Chaque fois qu'il a bu, Pierre est ainsi sujet à des cauchemars, à des hallucinations pénibles, à des visions mobiles, changeantes, qui disparaissent dès qu'il allume une lumière. Mais, il y a quelques jours, les hallucinations ont été plus intenses. Pierre fut pris d'un délire très actif, à forme maniaque, pendant lequel il se mit à briser tout ce qui l'entourait. Arrêté, il fut interné aussitôt.
Magnan 27
— AiH —
A Sainte-Anne, pendant 24 heures, il présenta une agitation rappelant de tous points celle des maniaques. 11 parcourait sa chambre dans tous les sens, sautait, criait, se roulait à terre. Ses propos, en rapport avec des hallucinations très nombreuses, et surtout très mobiles, avaient le décousu de ceux du maniaque, et son attitude, à première vue, pouvait en imposer en faveur de ce dernier. Mais, au bout de 21' heures, l'agitation était complètement tombée.
Quel traitement doit-on opposer à la manie ? Il n'y a pas de traitement véritablement spécifique. La manie aiguë franche guérit d'elle-même, après une évolution régulière. Le rôle du médecin est néanmoins très actif. Il doit prévoir, et il peut traiter certaines complications. Nous ne signalerons que pour mémoire certains moyens usités autrefois, comme les bains de surprise, les machines roLatoires sur lesquels on fixait les malades etc. Le point capital du traitement de la manie réside dans la suppression absolue de la camisole de force et de tout autre moyen de contention. C'est là^ la véritable prophylaxie à opposer aux complications de cette maladie. Attacher un maniaque, et l'empêcher ainsi de donner un libre cours à son besoin irrésistible de mouvement est une mesure profondément illogique et nuisible. Elle est nuisible en ce qu'elle provoque ces accès de fureur maniaque que nous avons rappelés. Elle est plus nuisible encore, quand, dans le cours de la maladie, survient de la fièvre, signe précurseur d'un délire aigu, ou syndrome d'une complication organique. Dans ces cas il faut se souvenir de ceci : On peut presque dire que tout maniaque fébricitant que Ion camisole est un homme mort.
Le traitement consistera ensuite dans l'administration simultanée de bains tièdes prolongés, de bromure de potassium associé ou non au chloral. La durée des bains sera calculée d'après l'état d'excitation ; elle sera de une ou deux heures, parfois de trois, quatre ou même cinq heures. Brierre de Boismont donnait des bains de dix-huit heures. Les bains tièdes
produisent une sédation très nette et procurent du repos aux malades. Pendant le bain, il est bon d'appliquer sur la tôtedes compresses d'eau froide, ou de laisser couler sur la tôte un léger filet d'eau froide. On donnera concurremment le bromure à la dose moyenne de S grammes dans une potion que l'on fera prendre par moitié avant chaque repas. C'est le mode d'administration qui nous a paru le plus pratique. Une excellente méthode consiste à associer parfois le choral au bromure, dans deux potions différentes, le bromure au diner, le chloral après le coucher ; on peut encore administrer le choral en lavements. L'association de ces deux médicaments produit des résultats que l'on n'obtient pas par leur administration séparée. Dans ces cas, 2 grammes de chloral suffisent pour donner du sommeil la nuit.
Pendant les premiers jours de la maladie^ alors que la malade n'est pas encore internée, le médecin rencontre parfois de sérieuses difficultés pour calmer et maintenir les maniaques. Une des meilleures méthodes, que l'on peut d'ailleurs employer avec efficacité dans le cours de la maladie, est l'emploi du drap mouillé. Les malades sont soigneusement enveloppés dans ce drap et dans une couverture ; on provoque chez eux une forte sudation en les faisant boire abondamment. Il est rare qu'on n'obtienne pas, par ce procédé, un bon résultat immédiat.
Un traitement que nous préconisons parce qu'il nous a donné quelquefois de bons effets, c'est l'administration du laudanum à doses progressives, en commençant par quinze gouttes, puis en augmentant chaque jour d'une goutte jusqu'à 4, 5 grammes et même 10 et 15 grammes par jour.
La morphine ne produit aucun résultat; nous en avons donné sans succès à Pune de nos malades jusqu'à 33 centigrammes par doses progressives. Ce médicament présente^ en outre, le danger de provoquer des habitudes morphiniques dont il est difficile de se débarrasser.
Les purgatifs, les vomîlifs que Ton a administrés systématiquement n'ont pour résultat que d'affaiblir les malades. Nous en dirons autant de l'émétique en lavage. Celui-ci provoque un état nauséeux et une dépression considérable des forces que l'on peut considérer comme préjudiciable. On doit s'en abstenir à moins d'indications spéciales.
La diète lactée a été préconisée par M. Baillarger. Les révulsifs,utiles quand il y a des phénomènes congestifs,ne servent qu'à titre d'adjuvants.
Un médicament très efficace et d'un grand secours, surtout quand on est appelé à donner des soins à un maniaque loin d'un asile, est le chlorhydrate d'hyoscine ; c'est en quelque sorte le spécifique du syndrome agitation, et aucun accès maniaque ne peut, passagèrement, du moins, résister à son action. Avec le chlorhydrate d'hyoscine, on est toujours assuré de calmer un maniaque et de lui procurer quelques heures de sommeil. Nous nous servons d'un chlorhydrate d'hyoscine fourni par M. Merck de Darmstadt. La solution que nous employons habituellement est la suivante :
Chlorhydrate d'hyoscine 5 centigr.
Eau distillée 25 grammes
Une demi-seringue de Pravaz de cette solution renferme un milligramme.
Quand on injecte à un malade, en proie à une vive excitation maniaque, un milligramme de chlorhydrate d'hyoscine, on ne remarque d'abord aucun changement dans ses allures ; mais au boutdeS à 10minutes,rarement davantage, l'agitation s'apaise, les mouvements perdent leur brusquerie et leur rapidité, et sont moins étendus. Par intervalles de quelques secondes, le malade reste tranquille, s'arrête dans sa marche, ne gesticule plus. La démarche devient titubante, chancelante, les mouvements mal coordonnés.
Une femme atteinte d'excitation maniaque nous disait dans son langage expressif: « Vous m'avez soûlée, j'ai la tôte engourdie, mais cela ne m'est pas désagréable. » Les membres, les inférieurs surtout, paraissent plus lourds et le malade ne les soulève qu'avec effort.
La nommée D.. maniaque, nous disait sept minutes après l'injection. cMes jambes ne veulent plus aller; mes pieds collent au plancher, w Un autre maniaque qui essayait vainement de se relever répétait : j'ai de la poix à mon pantalon qui me retient à ma chaise. Un peu plus tard les membres supérieurs s'affaiblissent à leur tour. Ainsi, le malade M..., étendu sur un matelas, essaie de donner un coup de poing, mais son bras retombe sans force sur l'épaule du voisin.
La faiblesse musculaire et l'incoordination motrice obligent bientôt le malade à se coucher et, au bout de 15 à 20 minutes, il ne peut plus se lever. Il essaie encore de se redresser, mais ses jambes ne le soutenantplus,il se traîne accroupi sur le sol. En même temps la loquacité diminue, la volubilité s'amende, il y a des intervalles de silence ; la voix devient de plus en plus faible, quelquefois elle est cassée, tremblante et, au bout de vingt-cinq minutes, elle est éteinte; le malade ne parle plus, ou dit de temps à autre quelques mots qu'on a de la peine à saisir.
Un état de lassitude générale accompagne ces phénomènes. Si le malade est assis, la tête retombe sur la poitrine, les paupières se ferment malgré lui, et, finalement il s'endort. Le sommeil ne paraît pas profond ; si l'on touche le malade, il ouvre les yeux, mais se rendort aussitôt. Ce sommeil dure S à 10 heures. Au réveil, le malade reste calme quelquefois pendant une demi-heure, et, quand l'action du médicament est épuisée, l'agitation et la loquacité reviennent aussi intenses qu'avant l'injection.
Chez quelques sujets le pouls a augmenté de fréquence ; chez d'autres, au contraire, nous avons observé un ralentis-
sèment. Mais on ne doit pas perdre de vue que l'agitation maniaque cessant sous Tinfluence de l'iiyoscine, l'activité circulatoire diminue par le seul fait du repos.
Plusieurs fois, nous avons observé une rougeur assez prononcée de la face pendant une ou deux heures.
Une fois chez un maniaque tuberculeux, immédiatement après l'injection de un milligr., il s'est produit, une pâleur subite du visage avec tendance à la syncope.
Les pupilles sont dilatées déjà au bout de 8 à 10 minutes et Taccommodation est paralysée. La mydriase persiste environ 3 jours.
La sensibilité générale est intacte ; mais deux fois nous avons constaté une insensibilité de la conjonctive et de la cornée. Notons encore un sécheresse de la gorge et de la difficulté à avaler. Les malades ont soif, boivent volontiers, mais déglutissent difficilement les aliments solides.
En résumé, en dehors de l'emploi du chlorhydrate d'hyoscine, ce qu'il faut rétenir des différentes méthodes de traitement peut se formuler de la façon suivante:
1° D'abord,et avanttout, supprimer les moyens de contention ;
2° Administrer des calmants : bromure et chloral, séparément ou simultanément ;
3" Tenter la cure par le laudanum à dose progressive :
4° Surveiller l'état général, l'état des forces, et par suite l'alimentation du malade. En nourrissant le malade, on lui permet de récupérer des forces qu'il perd incessamment, et défaire les frais d'une maladie souvent longue. On a rarement l'occasion de forcer les maniaques à manger ; ces malades sont ordinairement gloutons ; mais en cas de refus d'aliments, il ne faudrait pas hésiter à employer le cathétérisme, sous peine de voir survenir à brève échéance un afiaiblissement considérable de la résistance physique, dont la conséquence serait funeste.