Des parties dures
[ Dans un grand nombre d’animaux articulés, l’enveloppe extérieure, étant en partie solide et formant un test, remplit quelques-unes des fonctions du squelette des animaux vertébrés, c’est-àdire qu’elle donne de la fixité à la forme, qu’elle sert de point d’appui aux muscles, et qu’elle détermine la direction de leurs mouvements par les divers modes d’articulations de ses parties. Cette analogie de fonctions a conduit plusieurs anato-
SIXIÈME LEÇON. — MOUVEMENT DES ANIMAUX SANS 'VERTEBRES
mistes modernes à donner au test des animaux articulés, et particulièrement à celui des crustacés et des insectes, la dénomination de squelette. Mais il n’est pas nécessaire de faire remarquer combien ce serait forcer l’acception de ce mot, que de considérer les pièces des articulés comme représentant les pièces osseuses des vertébrés; car ce sont deux appareils entièrement différents, et par la forme et par la position, et par la structure et par le mode de formation.
Le corps et les membres des animaux de cet embranchement sont partagés en segments ou articles plus ou moins nombreux et mobiles les uns sur les autres, ce qui leur a fait donner le nom d’ortie niés. Les pièces qui composent ces segments offrent quelquefois des prolongements intérieurs plus ou moins compliqués, qui multiplient pour les muscles les surfaces d’attache, ou bien augmentent leur puissance en leur servant de leviers, et remplissent en un mot le même but que les apophyses ou les crêtes des os.
Nous parlerons rapidement de la disposition de cette enveloppe calcaire ou cornée et des connexions principales de ses parties : quant aux variétés infinies de leurs formes, elles appartiennent plus spécialement à la zoologie; etraême, pour de nombreux détails de structure, nous sommes obligés de renvoyer aux beaux travaux qui ont particulièrement avancé cette partie de la science \ ]
A. Test des insectes.
§ I. Insectes parfaits.
Parmi les animaux sans vertèbres, les insectes doivent occuper le premier rang par le grand nombre de mouvements dontils sont susceptibles. On retrouve, en effet, dans ces petits êtres, toutes les conditions nécessaires pour produire les actions volontaires dont le jeu nous étonne dans les animaux vertébrés beaucoup plus grands. Ils réunissent même plusieurs des facultés dont nous trouvons dans les autres animaux peu d’exemples de combinaison; car les insectes marchent, courent, sautent, nagent et volent, aussi bien que les mammifères, les’ oiseaux, les poissons exercent l’une ou plusieurs de ces facultés.
Il est probable que les insectes doivent ce grand avantage aux articulations nombreuses dont leur corps est formé.
On peut, en général, diviser le corps des iusectcS'en tête, thorax, abdomen et membres.
* y. Audouiu, Recherches sur le thorax des animaux articulés; Atac-Leay, Horœ entomologie^ f Kirby et Spence, Introduction to entomology; Strauss, Considérations générales sur V anatomie des animaux articules . etc.; Cbabrier, Essai sur le mol des insectes. — / . aussi Burmeister, Handbuch der entomologie ; Milue Edwards,
1° Tète.
[ La tète est généralement plus petite que les deux autres parties, et ses légumeuls sont plus durs; elle parait former une boite d’une seule pièce, percée antérieurement de cinq ouvertures pour la bouche, les yeux et les antennes, et postérieurement d’un trou occipital; mais les auteurs que nous avons cilés la considèrent comme composée de cinq ou même de sept segments ’ ’ soudés ensemble, qui se reconnaissent quelquefois à des traces de sutures, mais le plus souvent par le nombre seulement des appendices dont elle est pourvue. Les appendices servent à la préhension des aliments et à leur mastication, et, depuis M. Savigny, on les considère généralement comme des pattes transformées. Nous traiterons de ces organes, comme nous l’avons fait pour les mâchoires des animaux vertébrés, à l’article des organes de l’alimentation.
La forme de la tête des insectes est extrêmement variable ; elle est cubique, conique, tétraédrique, sphérique, cylindrique, orbiculaire, comprimée ou déprimée, à contours arrondis ou sinueux, ou découpée en dentelures, eu lobes, en oreillettes, etc. Sa surface est lisse ou rugueuse , garnie chez les mâles de tubercules ou de cornes.]
L’articulation de la tête des insectes sur le thorax présente deux sortes de dispositions principales : dans l'une, les points de contact sont solides, et le mouvement est subordonné à la configuration des parties ; dans l’autre, l’articulation est ligamenteuse; la tête et le thorax sonL réunis et maintenus rapprochés par des membranes.
L’articulation de la tête, parle contact des parties solides, se fait de quatre manières différentes.
Dans la conformation la plus ordinaire, la tête porte, à la partie qui correspond à la gorge, un ou deux tubercules lisses que reçoivent des cavités correspondantes de la partie antérieure du corselet. C’est ce qu’on observe dans les scarabés, les lucanes, les capricornes, et dans le plus grand nombre des coléoptères. Dans ce premier cas, la tête est mobile de devant en arrière, et la bouche se dirige en avant et en dessous.
Le second mode d’articulation solide a lieu lorsque la partie postérieure de la tête est absolument arrondie, et tourne sur son axe dans une fossette correspondante de la partie antérieure du thorax [qui joue le rôle de cavité cotyloïde], comme on
Histoire nat. des crustacés , et Lacordaire , Introduction a V entomologie.
** | [y;. Carus {Traité élémentaire d’anatomie comparée') u’eu admet que trois : une vertèbre crânienne et deux rudiments de vertèbres faciales.]
ARTICLE DEUXIÈME. — ANIMAUX ARTICULÉS
le voit dans les charançons, les becmares, les brentcs, les râduvcs, etc. L’axe du mouvement est alors au centre de l'articulation, et la bouche clc l insecte se porte également en devant et en arrière, en dessus et en dessous, à droite et à gauche.
La troisième sorte d’articulation par surfaces solides a lieu lorsque la tête, tronquée posterieurement et présentant une surface plate, est. articulée tantôt sur un tubercule du prothorax, tantôt. sur une autre surface aplatie et correspondante,
comme dans presque tous les hyménoptères et dans
le plus grand nombre des diptères, tels que les mouches, les syrphes, les asiles, les slraltjomes, etc.
La disposition de la quatrième sorte d’articulation solide permet à la tête le seul mouvement de charnière angulaire. Nous n’en connaissons jusqu’ici d’exemples que dans quelques espèces du genre atlelabc, de Fabricius. La tête de ces insectes se termine en arrière par un tubercule arrondi , reçu clans une cavité correspondante du thorax ; le bord inférieur de cette cavité estéehancré, et ne permet de mouvement de la tête que dans un seul sens *.
C’est dans les insectes orthoptères, dans quelques névroptères et dans plusieurs aptères, qu’on remarque l’articulation ligamenteuse; la tête, dans cette disposition articulaire, n’est gênée que dans ses mouvements vers le dos, parce qu’elle est là presque toujours retenue par une avance du thorax [qui la recouvre quelquefois entièrement, comme chez les blaltcs ]; mais en dessous elle est absolument libre. Les membranes , ou ligaments, s’étendent du pourtour du trou occipital à celui de la partie antérieure du thorax, ce qui donne une grande étendue au mouvement.
2° Thorax.
[ Le tronc ou thorax, ou ce qu’on appelait autrefois corselet et poitrine, ouvert en avant pour recevoir la tête, et en arrière pour l’abdomen, est généralement la plus considérable des trois grandes divisions du corps de l’insecte. Sa forme est très-variable; il est diversement sculpté, surtout à sa partie antérieure, ou bien il est garni de crêtes , d’épines ou de poils. Il se divise en trois anneaux qui correspondent aux trois segments pourvus de pattes écailleuses dans les larves ; ces anneaux portent chacun une paire de pattes, et les deux derniers portent en outre dans les insectes
* [Ces divers modes d’articulation de la tête ont été autrement divisés par plusieurs auteurs. — Foy. pour plus de détails Lacordaire Introduction a l Entomo o gie, t. I, p. $4'2.]
** Première édit., t. Il, p. 453.
*** M. Strauss ne pense pas que les entothorax soient des pièces particulières, et les nomme apophy-
ailés chacun une paire d’ailes, dont la seconde est souvent rudimentaire. L’anneau auquel s’articule la tête est le prothorax ou le corselet; le second est le ■mésolhorux, et le troisième le métathorax.
Chacun de ces segments ou anneaux se divise en quatre parties : une inférieure, le sternum; une supérieure, le tergum; et deux latérales, qui constituent les flancs : chacune de ces parties se subdivise elle-même en plusieurs autres.
Le sternum porte en dedans une apophyse verticale appelée pièce en Y dans la première édition de ce livre et aujourd’hui entothorax; elle fournit des attaches aux muscles et protège le cordon médullaire. Cette pièce se retrouve dans la tête, où elle prend le nom A'entocéphale , et dans le premier anneau de l’abdomen ; c’est alors l’cttlogastcr ***.
Le tergum se divise en quatre pièces nommées, d’après leur position dans chaque anneau, prœscutum, scutum, sculellum et postscutellum ; la première est souvent, et la quatrième presque toujours cachée dans l’intérieur ****.
Chacun des flancs se divise en trois pièces : Vépisternum, qui tient au sternum; Vépimbre, auquel la hanche s’articule *****, et le paraptère, qui est en rapport avec Vépisternum et avec l’aile.
A ces pièces essentielles, et qu’on ne rencontre cependant pas toujours, parce qu’elles sont parfois tellement soudées entre elles qu’on ne peut les isoler, on doit en ajouter d’autres non constantes : telles sont le péri trime, petite pièce cornée, qui entoure souvent l’ouverture des stigmates thoraciques le trochantin, qui sert à articu-
ler la hanche à l’épimère; les apodémes, proéminences intérieures résultant du prolongement de pièces externes voisines; enfin les èpidimes, petites pièces mobiles entre les muscles, ou à la hase des ailes.
Les différences que le thorax offre dans les divers ordres d’insectes tiennent au plus ou moins de développement et à la variété de lorme de chacun des anneaux thoraciques, et à la réunion ou à la division des pièces qui le composent. Dans les coléoptères, les orthoptères et les hémiptères, le prolhorax, plus connu sous le nom de corselet, prend un grand développement et se sépare presque du mésothorax et du métalhorax. Dans les hyménoptères , les lépidoptères et les diptères, le prothorax est très-petit, et le mésothorax et le mé-
ses épisternales antérieure , moyenne et postérieure.
*»** Toutes ces pièces n’en forment qu’une pour M. Strauss, le bouclier.
***** Ces deux pièces sout le premier et le second pubis de M. Strauss.
**»*» jyp Strauss nomme ce péritrème cadre du stigmate, et le trochantin , rotule.
SIXIÈME LEÇON. — MOUVEMENT DES ANIMAUX SANS VERTÈBRES
tathorax, intimement unis entr’eux, sont trèsgrands. Le sternum se développe davantage dans les insectes qui font usage de leurs pieds. En général , ici comme partout , la grandeur et la forme des pièces sont en rapport avec la fonction. Ainsi, dans les névroplères et les hémiptères, où les deux paires d’ailes sont presquecgales en importance, le mésolhorax et le métathorax atteignent le maximum de leur développement. Dans tes lépidoptères et les diptères, au contraire, où la première paire d’ailes est l’instrument principal du vol, l’accroissement du mésolhorax entraîne la réduction des deux autres segments *. ]
5° Abdomen.
L’abdomen est la troisième et dernière division du corps des insectes; il est ordinairement composé de plusieurs anneaux dont le nombre est variable ; tantôt il est sessile , c’est-à-dire tellement rapproché du thorax, qu’il semble en être la suite, comme dans la plupart des coléoptères, les mouches à scie , Icsurocéres, etc.; tantôt il est péliolé ou pédoncule, c’est-à-dire qu’il y a entre le thorax et l’abdomen un étranglement très-marqué, comme dans les guêpes et le pfus grand nombre des hyménoptères, quelques diptères , etc. [Il est ordinairement moins solide que les deux autres parties du corps. Son articulation avec le thorax, qu’il soit sessile ou pédonculé, se fait d’une seule manière ; c’est-à-dire par le diamètre entier de sa base, car, dans le second cas, ce n’est que le second des anneaux qui subit un étranglement**.
Chaque anneau, étant dépourvu de pieds, se
* [M. Strauss divisant le corps d’un insecte en quatre parties , la tête, le corselet, le thorax, et X abdomen, eu adoptant aussi les noms de prothorax et de métathorax il s’ensuit que son prothorax est le mésothorax de M. Audouin , et que le prothorax de celui-ci est le corselet de M. Strauss.
D’après ce dernier entomotomiste , le corselet du hanneton est formé de six pièces, le bouclier, ou partie supérieure du coi'selet; le sternum antérieur, ou partie inférieure du corselet; deux rotules, pièces internes situées en dehors des ouvertures du corselet qui reçoivent les pattes ; et deux cadres des stigmates, suspendus dans la membrane qui unit le corselet au thorax.
Le prothorax est formé de quatorze pièces, Vécusson, ou partie supérieure du corselet; le limbe de Vécusson, placé dans une échancrure du bord antérieur de l’écusson ; deux apophyses latérales de l'écusson, situées sur les bords latéraux d u limbe ; deux clavicules antérieures, articulées sur chacun des deux angles antérieurs de l’écusson; le sternum moyen, pièce impaire inférieure- Yépisternal moyen , situé intérieurement; deux pièces iliaques formant les flancs du prothorax à l’origine des pattes (ces iliaques étant composées chacune de deux
compose simplement de deux arceaux, l’un supérieur cl l’autre inférieur, réunis par une membrane qui permet à l’abdomen de se dilater ou de se rétrécir, et dans laquelle sont percés les stigmates, soutenus comme dans le thorax par un péritrème. Cette membrane, dans plusieurs espèces, diminue de plus en plus, et disparait sur les deux derniers segments, de sorte que leurs arceaux s’unissent par leurs extrémités.
Les anneaux de l’abdomen s’articulent entre eux de trois manières; ou bien chaque segment est recouvert par celui qui le précède, de sorte qu’ils glissent les uns en dedans des autres comme les tubes d’une lorgnette ; ou bien les arceaux supérieurs s’imbriquent quelque peu d’avant en arrière, ou même ne font que se toucher, et les inférieurs se soudent à leur partie moyenne; ou bien enfin les anneaux se touchent simplement par toute leur circonférence. Dans le premier cas, qui est celui des hyménoptères et de quelques coléoptères, l’abdomen est très-mobile; dans le second cas, qui est celui de la plupart des coléoptères, des orthoptères et des hémiptères, l’abdomen ne jouit que d’un mouvement très-borné; enfin, dans le troisième cas, qui est celui des lépidoptères, le mouvement est intermédiaire aux deux autres.
Dans quelques coléoptères, les arceaux inférieurs des segments de l’abdomen offrent de chaque côté une pièce particulière que M. Strauss nomme pièce lombaire. Ces pièces, qui sont probablement des vestiges des épisternum et des épinières du thorax, semblent rapprocher la composition desanneaux de l’abdomen de celle du thorax. Nous savons déjà d’ailleurs que le premier anneau
pièces, le prothorax compterait seize pièces au lieu de quatorze); enfin deux cadres des stigmates, cachés par la lame externe des secondes divisions des iliaques.
Le métathorax est formé de dix-lmit pièces, dont dix ont leurs analogues dans le prothorax; les pièces dont on ne retrouve pas les analogues dans le profliorax, soit qu’elles n’y existent pas, soit que leurs sutures aient disparu , sont ; deux costales, plaques minces placées au-dessus des premiers ischions ; deux gramies cupules des ailes , situées dans l’intérieur du thorax à la partie antérieure du premier iscldou ; deux petites cupules des ailes, placées dans la partie postérieure des pièces costales ; deux scapulaires, situés de chaque côté delà partie postérieure du clypeus; deux axillifères, situés aux angles antéro-latéraux du clypeus; le tergum, pièce qui descend eu dcmi-cloison du bord postérieur du clypeus et des deux scapulaires.
Les pièces analogues à celtes du prothorax portent d’autres noms, ce sont : le clypeus , analogue à Vécusson ; le diaphragme , analogue au limbe; les clavicules postérieures, analogues aux clavicules antérieures ; les ischions, analogues aux iliaques.]
** Audouin, ouvr. cit.
ARTICLE DEUXIÈME
est muni quelquefois d’un entogaster analogue à i’entothorax.
Comme pour le thorax, les différences de l’abdomen sont dues au développement plus ou moins grand de l’un ou plusieurs des arceaux. Il arrive même quelquefois que quelques arceaux, soit supérieurs, soit inférieurs, ont entièrement disparu; de sorte que l’alidomen présente alors un nombre différent de segments, selon qu’on l’observe par la face ventrale ou par la face dorsale.
L’abdomen cstterminé par des organes de forme très-variable; quelques-uns servent, à la préhension, d’autres sont propres à effectuer des sauts, d’autres à faire dans les corps, en les perçant, une cavité pour y déposer les œufs; d’autres enfin ne paraissent guère avoir pour objet que de servir de gouvernail ou de balancier pendant le vol. Outre ces organes terminaux, les thysanoures ont tout ou partie des arceaux inférieurs munis d’appendices qui servent aussi , pour quelques-uns , d’organes de saut, et qui paraissent être des fausses pattes. Ces animaux font le passage des insectes proprement dits aux myriapodes. ]
4° e vibres.
a. Les pattes.
Il nous reste encore à étudier l’organisation des membres. Commençons par les pattes, et voyons successivement que! est leur nombre, leur forme générale, leur composition et leur proportion respective.
[Le nombre des pattes des insectes proprement dits est toujours de six.]
Leur forme générale dépend de la manière de vivre de ces animaux. Sont-ils destinés à demeurer dans l’eau, à nager, alors les pattes sont aplaties, longues, ciliées. Doivent-elles servir à fouir la terre, elles sont élargies, crénelées, tranchantes. Servent-elles seulement à la marche, elles sont longues, cylindriques. Sont-elles propres au saut, la cuisse est plus grosse, la jambe plus allongée, souvent arquée. Enfin, d’après ces conformations diverses, on peut très-bien reconnaître, même dans l’insecte mort, ses habitudes, sa manière de vivre.
iLes pattes des insectes sont composées de cinq * parties principales qu’on nomme la hanche , le trochanter, la cuisse ou fémur, la jambe ou tibia, et le tarse ou doigt.
Chacune de ces parties est enveloppée dans un étui de substance cornée. Elles jouent 1 une sur l’autre par ginglyme , parce que , la substance
' Dans la première édition, on n’en a énuméré que quatre parce qu’on ne distinguait pas alors le trochanter delà cuisse. T. II, p. 453.