‹ Leçons d'anatomie comparée de Georges CuvierChapitre 257 sur 367 · ARTICLE PREMIER. — IDÉE GÉNÉRALE DE LA VISION · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER. — IDÉE GÉNÉRALE DE LA VISION

situés. Quant à la distance réelle, la vue seule ne pourrait nous la faire connaître immédiatement.

Il faut qu’elle soit encore ici aidée de l’expérience acquise par le loucher, et que nous jugions celle distance d’après la grandeur et le degré de lumière connus des objets comparés à leur grandeur et à leurs degrés de lumière apparents.

La vue ne nous faisant connaître immédiatement que les quantités, qualités et mouvements des rayons à l’instant même où ils frappent l’œil, nous sommes sujets à errer, lorsque nous voulons en tirer des conclusions relatives aux corps mêmes qui nous envoyeut ces rayons. Ainsi, des rayons réfléchis par un miroir nous font voir des corps dans une direction où il n’y en a point ; des rayons brisés par des verres changent à nos yeux la grandeur appareille des corps dont ils viennent. Lorsque nous ne connaissons pas la vraie grandeur d'un corps, nous nous trompons sur sa distance, et vice versa. Un corps très-éclairé nous parait plus voisin lorsque ceux qui sont entre nous et lui sont dans l’ombre, etc., etc.

Les rayons ne se fout sentir à nous qu’autant qu’ils frappent une membrane nerveuse de l'œil, nommée rétine ; et ils ne nous procurent une sensation conforme au corps d’où ils viennent qu’autant qu’ils tombent sur la rétine précisément dans l’ordre selon lequel ils sont partis de ce corps. Pour cet effet, il faut que tous les rayons qui viennent d’un des points de ce corps se rassemblent en un point de la rétine, et que tous ces points de réunion soient disposés comme ils le sont dans le corps dont ils forment l’image.

Cette nécessité est une chose de simple expérience; car il est aisé de concevoir que nous ne connaissons pas plus la nature intime de la vue que celle de tous les autres sens, et que nous ne pourrons jamais savoir pourquoi ce sont là les conditions des idées qu’elle nous procure.

l.cs rayons qui partent d’un point, allant nécessairement en divergeant, ils ne peuvent se reunir en un autre point qu’en étant brisés par quelque corps transparent qu’ils traversent : cela se fait dans l’œil comme dans l’instrument d’optique nommé chambre obscuie. L’œil est peicé d’un trou, nommé pupille, derrière lequel est un corps transparent de forme lenticulaire, nommé cristallin , plus dense que le milieu dans lequel l’animal habite, et que les autres fluides qui remplissent l’œil. Le cône des rayons qui d’un point lumineux quelconque se rendent à la pupille, forme, après avoir traversé le cristallin, un autre cône dont le sommet frappe la réline lorsque l’œil est bien constitué. Ces deux cônes ont leurs axes presqu’en ligne droite; celui qui csl perpendiculaire au milieu du

( i j L addition qu'on trouve ici a l’ancien teste est de la main de M. Cuvier. Nous l’indiquons particulière-

cristallin va donc directement au fond de l’œil. Celui qui vient du haut va frapper en bas ; celui de gauche va à droite, ainsi des attires, et il se forme sur la réline une image renversée de l’objet : mais comme nous jugeons de la situation de chaque point lumineux par la direction des rayons qui en viennent, nous devons voir les corps, droits, comme nous les voyons en effet. D’ailleurs ces mots, droit et renversé, ne sont relatifs qu’à la position des corps comparée à celle du nôtre; et comme notre propre corps se peint renversé comme les autres, iis doivent paraître tous situés semblablement (1).

Si les rayons étaient parallèles, ils se réuniraient dans le point qu’on nomme, en dioptrique, le foyer des rayons parallèles ; mais ceux qui viennent d’un point dont la distance est finie, étant divergents, oui leur point de réunion un peu plus éloigné du cristallin que ce foyer; et ceux qui viennent d’un point très-proche, divergeant encore davantage, se réunissent encore un peu plus loin.

Uu œil déterminé ne doit donc voir distinctement que des objets placés à une certaine distance. Si son cristallin a beaucoup de force réfringente, c’est-à-dire, s’il est très-dense et très- convexe, ou si sa rétine est éloignée du cristallin, il ne pourra distinguer que les objets les plus proches; si son cristallin est plat et moins dense, ou sa rétine plus voisine du cristallin, il ne distinguera que les objets éloignés.

Dcià les différentes portées de vue d’un homme à un autre, et celles encore plus différentes d’une espèce d’animal à une autre.

Mais comme le même homme peut, avec quelque attention, distinguer le même objet à des éloignements différents, et dont on peut assigner les limites pour chaque individu ; comme surtout certains animaux distinguent à des distances extrêmement différentes -.les oiseaux, par exemple, qui aperçoivent leur proie du plus haut des airs, et qui ne la perdent pas de vue pour cela, lorsqu’ils la touchent : il faut que l’œil puisse changer la position de ses parties eu rapprochant et en éloignant sa rétine de son cristallin, ou bien qu’il puisse augmenter sa force réfringente en augmentant la convexité de quelques-unes de ses parties transparentes ; ou, enfin, qu’il ne laisse entrer, lorsqu’on regarde des objets irès-rapprochés, que les rayons les plus voisins de l’axe, et par conséquent les moins divergents. Nous verrons dans la suite les moyens par lesquels on suppose que ces changements s’opèrent. Aucun de ces moyens ne résout pleinement le problème. Peut-être que les limites de la vision distincte sont beaucoup plus resserrées qu’on ue croit, et que dans beaucoup de cas elle

ment, parce qu’elle confirme l’explication que M. J. Muller a donnée du phénomène dont il est ici question.

DOUZIÈME LEÇON. — ORGANE DE LA VUE

ne paraît telle que parce qu’elle est aidée du souvenir que l'on a de l’objet.

Au-devant du cristallin est ordinairement une humeur, nommée aqueuse , égale en densité à l’eau pure; et derrière lui en est toujours une autre beaucoup plus abondante et un peu plus dense, nommée vitrée. L 'aqueuse ne manqué qu’à quelques animaux qui vivent toujours dans l’eau. On suppose que la réunion de ces trois corps de densité différente doit produire le même effet que celle des trois verres dont on compose les objectifs des lunettes achromatiques : c’est-à-dire qu’elle doit corriger la différence de réfrangibilité des rayons. En effet ces rayons sont ordinairement composés : les blancs le sont de sept rayons simples; et comme ils rie se brisent pas sous le même angle, les images formées sur la rétine seraient bordées d’un iris, comme celles que produisent les lunettes ordinaires , si cette disposition des trois humeurs n’existait pas.

Cependant l'œil est encore sujet à voir ce que l’on nomme des couleurs accidentelles. Lorsque la rétine a été trop fatiguée par certaines couleurs, elle leur est moins sensible; si on jette la vue sur une des couleurs composées dont celles-là font partie, la composée nous parait comme elle serait si celle dont on est fatigué n’y entrait point.

Ainsi , lorsqu’on a fixé une tache blanche, et qu’on porte la vue sur des corps blancs, on y voit une tache obscure de même contour que celle qu’on a fixée ; si la tache qu’on a fixée était noire, c’était un repos, et l’œil voit partout une tache plus claire; si la tache était rouge, on en voit sur le blanc une verdâtre ; si elle était jaune, on en voit une bleuâtre; une rougeâtre, si elle était verte, etc., etc.

[Outre ces couleurs accidentelles qui, dans ces cas, résultent de deux phénomènes que M. Chevreul appelle le contraste mixte et le contraste successif des couleurs, il s’en produit encore dans une autre circonstance : lorsque l’œil voit simultanément deux ou plusieurs objets diversement colorés, par exemple deux corps, l’un orangé et l’autre vert, la couleur jaune qui entre dans chacune de ces couleurs n’est point vivement sentie, et les deux corps nous apparaissent, l’un plus rouge et l’autre plus bleu qu’ils ne le paraîtraient, vus séparément. Cela tient à ce que, dans ce cas, ce qu’il y a d’analogue dans la sensation des deux couleurs est beaucoup moins vif dans son impression sur la rétine que cc qu’il ya de différent, et les objets sont alors vus modifiés soit dans la composition physique, soit dans la hauteur du ton de leurs couleurs. C’est le phénomène que M. Chevreul appelle le contraste simultané des couleurs (1).

(i) De la loi du contraste simultané des couleurs et de ses applications, par M. K , Chevreul. I vol. in-8° avec atlas in-fol. Paris, 1839.

11 ne faut pas oublier que l’humeur aqueuse a aussi une grande influence sur la réfraction des rayons par sa convexité, surtout dans les animaux qui vivent dans l’air C’est probablement celte convexité, jointe à celle que prend le vitré, qui supplée à l’action du cristallin dans les yeux que l’on a opérés de la cataracte, c est à-dire dont le cristallin devenu opaqne a été enlevé.

Beaucoup d’animaux ne peuvent voir le même objet que d'un œil à la fois ; l’homme n’en emploie non plus qu’un lorsqu’il veut voir très-distinctement : pour la vision ordinaire, tant que les images tombent sur les places correspondantes des deux rétines, et que les deux yeux sont à peu près égaux, nous ne distinguons point ces images, et nous voyons les objets simples ; mais pour peu qu’un œil soit tordu ou tourné différemment de l’autre, ou lorsqu’ils sont très -inégaux, nous voyons double.

ARTICLE II

DU NOMBRE, DE LA MOBILITÉ, DE LA GRANDEUR RELA- TIVE, DE LA POSITION ET DE LA DIRECTION DES TEÜX

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