‹ Leçons d'anatomie comparée de Georges CuvierChapitre 4 sur 367 · C. MERTRUD. xl · texte numérisé non relu

C. MERTRUD. xl

observations précieuses qu’il a fournies à Bulfon, et par celles qu’il continue de faire, m’a procuré, avec un empressement et une générosité sans égale, les oiseaux et les poissons les plus rares. Le citoyen Ilombert, du Havre, qui se livre avec le plus grand succès à l’étude des mollusques et' des vers marins, m’en a communiqué un grand nombre, qui m’ont été très-utiles par leur conservation parfaite; les citoyens Beauvois, Bosc et Olivier, revenus, les deux premiers, de l’Amérique Septentrionale, le troisième, du Levant, de l’Égypte et de la l’erse, ont bien voulu me donner quelques-uns des objets précieux qu’ils ont rapportés ; aussi je crois n’avoir aucun sujet d'envier la position où se trouvait Aristote, lorsqu’un conquérant , ami des sciences et savant lui -même, lui soumettait des hommes et lui prodiguait des millious pour lo mettre à même d’avancer l’histoire de la nature.

Cette assertion n’étonnera point lorsqu’on saura qu’il m’a été permis de disséquer, nonseulement les animaux qui sont morts à la Ménagerie, mais encore ceux qui avaient été rassemblés depuis un grand nombre d’années de toutes les parties du monde, et conservés dans la liqueur; collection que le temps seul a pu porter au degré de perfection où elle est aujourd’hui, et pour laquelle aucune paissance n’aurait pu suppléer à colle du temps.

En m’ouvrant vos trésors, en m’associant aux travaux nécessaires à leur arrangement et à leur augmentation , vous ne m’avez imposé qu’une condition; c’est d’en faire jouir les naturalistes, par une description digue de leur importance.

Vous savez avecquolleassiduité j’y travaille; mais vous savez aussi mieux que personne combien de temps un pareil ouvrage exige : les faits appellent les faiLs. Quelque riche qu’on en soit, on en désire toujours. Tantôt c’est une espèce que l’on voudrait comparer à celles que l’on connaît déjà; tantÔL c’est un organe sur lequel on voudrait encore tenter quelques essais pour en mieux développer la structure. Dans d’autres endroits, on a besoin de réflexions plus prolongées; on ne sent pas encore assez bien l’ensemble de son objet , les rapports de ses parties. C est surtout en histoire naturelle qu’on est toujours mécontent

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de ce qu’on a fait, parce que la nature nous montre à chaque pas qu’elle est inépuisable. La partie mécanique seule , comme les préparations, les dessins et les gravures, exigeront un temps qu’aucun soin, aucune dépense ne pourraient abréger.

Ainsi je ne puis raisonnablement espérer de terminer mon ouvrage d’ici à plusieurs années. Cependant je m’efforce de faire jouir, autant qu’il est en moi, les jeunes anatomistes de tout ce que les collections contiennent déjà de neuf et d’important; je leur développe les rapports que les faits nous laissent déjà entrevoir; et ne me bornant pointa leur exposer dans un ordre quelconque les observations consignées dans les ouvrages imprimés, je ne leur cache aucune de celles que j’ai eu occasion de faire, en marchant, quoique de loin, sur les traces des auteurs célèbres qui m’ont précédé. Celte confiance de ma part, et ces efforts pour rendre le corps de la science aussi complet que l’état actuel des observations le permettait, ayant attiré à mes cours quelques élèves pleins de talents et d’assiduité, ils ont pris la peine de recueillir mes leçons avec beaucoup d’exactitude, et il en est résulté divers manuscrits, qui pourraient être considérés comme des ouvrages élémentaires différents pour la marche, et, à ce que je crois, plus complets pour la matière, que ceux qui ont paru jusqu’ici sur l’ensemble de l’anatomie comparée ; et tout imparfaite que devait être leur rédaction, il en a couru des copies qui ont été employées utilement dans quelques autres cours, et même dans quelques ouvrages imprimés : abus très-léger, à la vérité, et qui ne m’empêchera point de continuer à faire connaître les observations qui me sont propres, à tous ceux qui pourront le désirer, mais suffisant cependant pour que je tâche de m’assurer par l’impression la date et la propriété de quelques-unes. Une raison d’un autre genre a encore contribué à me déterminer à consentir à la publication d’un de ces manuscrits : c’est le besoin réel où sont la plupart des élèves qui suivent un cours quelconque, d’avoir un ouvrage qui contienne, dans un ordre convenable, le détail des faits qui en font l’objet; détail qu’il est presque impossible de rendre avec exactitude dans un débit oral, où l’on se laisse toujours emporter davantage aux vues

et aux réflexions propres à captiver l’attention des auditeurs, et où ceux-ci, d’ailleurs, ne pourraient saisir assez rapidement ces faits , surtout quand ils sont aussi nombreux et aussi variés que dans l’anatomie comparée. Enfin, j ai pensé que cette impression pourrait encore être agréable et utile, non-seulement aux anatomistes qui ne peuvent suivre mes leçons, mais à toutes les personnes qui s’occupent de physiologie et d’histoire naturelle, et qui n’ont eu jusqu’à présent aucun livre qui contint un ensemble systématique sur l’organisation interne des animaux. Quoiqu’on ne puisse et ne doive considérer celui-ci que comme une espèce d’abrégé ou de programme de l’ouvrage auquel je travaille, il n’en est pas moins vrai quil contient déjà un ensemble imposant des faits, et qu’il peut servir de base à des recherches ultérieures très-multipliées. Peutêtre donnera-t-il lieu aux personnes qui s’intéresseront à son objet de publier les faits nems ou isoles qui se seront présentés à elles, et qui pourront occuper une place dans le grand plan ; peut-être m’indiquera-t-on des vues et des corrections importantes; en un mot, je ne regretterai point d’avoir livré à la critique un ouvrage imparfait, s’il peut en revenir, par moi ou par d’autres, quelque bien à la science.

Ces leçons ont été rédigées, comme le titre 1 indique, d’après mes démonstrations orales , par l’un de mes plus chers élèves et de mes meilleurs amis, le citoyen Duméril, dont les talents viennent d’être récompensés par la place importante de chef des travaux anatomiques de 1 Ecole de médecine, qui lui a été décernée après un concours solennel. Ayant suivi mes cours pendant quatre ans, il a recueilli si exactement tout ce que j’y ai développé, qu’il aurait été difficile à moi-même de le faire mieux. J’ai revu son manuscrit avec le plus grand soin ; j’ai suppléé partout les faits de détail qui n’étaient point susceptibles d’être exposés dans des leçons publiques ; j’ai rectifié les choses que j’avais pu avancer trop légèrement; j’ai ajouté ce que mes dissections ou mes lectures m’ont appris depuis que j’ai fait les leçons auxquelles elles se rapportent, et je n’hésite point aujourd’hui à reconnaître cet ouvrage comme le mien, et à avouer toutes les assertions qui y sont contenues.

LETTRE A J. C. MERTRUD.

Au reste, ce n’est point de sa plume seulement que le citoyen Duméril a contribué à cet ouvrage. Il m’a toujours secondé dans les nombreuses dissections qu’il m’a fallu faire ; il on a suivi plusieurs d’après des vues qui lui étaient propres, et que lui suggéraient ses connaissances étendues en histoire naturelle et en physiologie ; et je dois à sa perspicacité une multitude d’observations piquantes et de faits curieux qui m’auraient échappé.

Je dois aussi beaucoup à la complaisance du citoyen Rousseau, votre aide-anatomiste au Muséum d’histoire naturelle. Cet homme, aussi modeste qu’infatigable, méritera la reconnaissance de tous les anatomistes par les travaux pénibles qu’il a exécutés, sous vos ordres, pour la restauration et l’augmentation de la collection d’anatomie ; et il m’aurait été impossible, sans lui , de rendre mes leçons dignes de paraître en public.

On concevx-a aisément la nécessité d’un tel

secours, si on réfléchit combien les dissections ont besoin d’être multipliées pour un ouvrage du genre de celui-ci, et combien sont rares les occasions de faire celles de certaines espèces. Celui qui ne décrit que le corps humain, travaille tranquillement sur un objet dont il ne lui reste que quelques parcelles à découvrir, et qu’il peut retrouver chaque fois qu’il veut vérifier ou corriger ses observations. Celui qui s’occupe des animaux, lorsqu’il trouve l’occasion d’en disséquer un qui ne l’a point été, est obligé de tout décrire ; si l’espèce est rare, s’il n’a pas l’espoir de la voir plus d’une fois, ni de rien rectifier, il laut qu’il mette plus d’exactitude dans ses recherches, en même temps qu’il en doit faire un plus grand nombre ; il faut alors passer ies jours elles nuits dans un travail aussi malsain que fatigant.

Aussi la partie purement mécanique des éludés nécessaires à celui qui se livre à l’anatomie comparée est-elle si pénible, qu’il serait impossible à un seul homme d’y suffire, s il n’était secondé par des amis aussizélés que lui.

Ils m’ont été d’autant plus nécessaires que *ues leçons, ainsi que les lecteurs s’en apercevront aisément, sont partout fondées sur l’observation, et que, hors quelques faits sur les- 1Uelsj ai soigneusement allégué mes autorités,

j’ai vu par moi-môme tout ce que j’avance. C’est ce qui a rendu peu nécessaire, dans l’abrégé actuel, les citations multipliées que je ne négligerai cependant point dans mon grand ouvrage, carje reconnais qu’il est juste de consacrer la mémoire des premiers observateurs d’un f'aiL utile. Ainsi, dans les endroits où je ne cite personne, je ne prétends nullement être regardé comme inventeur, mais je crois devoir être considéré comme une autorité à ajouter à celles qui peuvent déjà exister sur les mêmes faits.

Au reste, ce défaut de citations dans les choses qu’il m’a été possible de vérifier moimême, et que j’ai le plus souvent démontrées publiquement dans mes cours, ou dont les preuves sont déposées dans la collection d’anatomie du Muséum, vient plutôt de ce que ces démonstrations et celle exposition publique rendaient toute autre autorité inutile, que de ma négligence à m’enquérir de ce qui avait été fait avant moi. Je ne crois pas être resté très en arrière de mes prédécesseurs ; et si j’ai cru, dans beaucoup de cas, qu’il était plus aisé de recourir à la nature que de chercher à expliquer les descriptions obscures ou insuffisantes de plusieurs modernes, ou que de passer plusieurs jours pour rencontrer quelques pierres précieuses, enfouies dans les discussions de philosophie scolastique qui remplissent les auteurs du seizième siècle, je regarde cette méthode comme un avantage que mon heureuse position me procurait, en me dispensant d’avoir recours à la compilation, et point du tout comme un sujet de reproche.

Ce qui m’a surtout guéri de l’envie de construire avec des matériaux étrangers, ce sont les résultats informes qu’ont obtenus de cette façon quelques auteurs estimables, mais dépourvus des moyens d’observer. Ils n’ont pu éviter de reproduire des choses fausses, d’autres inexactes ou même contradictoires; et comme l’aspect constant de la nature ne maîtrisait point leur imagination , ils n’ont pu s’empêcher de créer des systèmes, ni de mettre de la partialité dans leur jugement sur les faits, en choisissant de préférence ceux qui favorisaient leur manière de voir.

Vous devinez aisément que le plus grand nombre de ces auteurs se trouve dans une

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nation qui, tout excellente qu’elle est par son génie inventif et par son infatigable patience dans les recherches de tout genre, n’a pas toujours su contenir dans des bornes convenables son penchant à montrer de l’érudition, penchant qui ne vient peut-être que de trop de modestie et d’une déférence mal entendue pour les autres.

Une autre nation non moins admirable par la hardiesse de ses vues et la force qu’elle déploie dans les travaux relatifs aux sciences, semble avoir donné dans un excès opposé à celui que je viens de reprendre, en méprisant un peu trop les étrangers, en n’estimant et même en ne consultant presque que ses compatriotes. Cette espèce d’orgueil, utile peut-être en politique, ne peut, dans les sciences et surtout dans les sciences de faits, que rétrécir les idées, et conduire à unesécheresse qui fait le caractère de quelques-uns de ses auteurs en histoire naturelle et en anatomie comparée.

Vous trouverez, j’espère, que j’ai fait mon possible pour éviter ces deux écueils, et qu’en m’efforçant d’observer toujours la nature, je n’ai point voulu marcher sans guide, et que j’ai étudié ceux qui pouvaient m’indiquer des sentiers nouveaux ou utiles.

Je crois avoir employé les principales découvertes des ailleurs modernes qui ont traité l’anatomie d’une manière physiologique. Les Stenon, les Swammerdam, les Collin, les Duverney, les Petit, les Lyonnet, les Haller, les Monro, les Hunier, les Geoffroy, les Vicq-d’Azir, les Camper, les Blumenbach, les Scarpa, les Comparelli , les Kielmeyer, les Poli, les Harwood, les Barthez, m’ont fourni les données d’où je suis parti; et quoique j’aie revu par moi-même une grande partie de ces données, ce n’est pas moins à ces hommes célèbres que la gloire en esL due , puisque , sans leurs écrits, le plus grand nombre des faits consignés dans cet ouvrage me seraient échappés.

Je dois aussi reconnaître les services que m’ont rendus les naturalistes les plus récents. Depuis que l’histoire naturelle prend enfin la nature pour base de ses distributions, ses rapports avec l’anatomie sont devenus plus intimes; l’une de ces sciences ne peut faire un pas sans que l’autre en profile. Les rappro-

chements que la première établit indiquent souvent à l’autre les recherches qu’elle doit faire. Aussi, sans parler de Daubenlon et de Pallas, également placés au premier rang dans l’une comme dans l’autre science, je suis redevable de beaucoup de vues, et surtout de plus de régularité dans ma marche, aux nouveaux zoologistes, parmi lesquels je dois surtout nommer Ray, Klein, Linné, Bull'on, Lacépède, Lamarck, Bloch, Fabricius, Latreille, et tous ceux qui ont tenté par différentes voies de s’approcher de cette méthode naturelle unique, qui doit faire le but de tous les efforts des naturalistes, quoiqu’elle soit peut-être la pierre philosophale de leur art.

Quelques-uns de ces hommes célèbres m’honorant de leur amitié, je n’ai pas moins profité de leur conversation que de leurs écrits; et plusieurs de mes idées ont pris leur source dans les leurs , dont je me suis tellement nourri que j’aurais souvent peine à reconnaître ce que je dois plus particulièrement à chacun d’eux.

J’ai cherché à me rapprocher un peu plus de celle méthode naturelle, dans les tableaux qui sont dans ce volume, que je ne l’avais fait dans les éléments de zoologie : et je crois avoir fait dans la distribution des animaux plusieurs changements avantageux, dont je dois aussi une partie aux recherches des hommes que je viens de nommer; ainsi on reconnaîtra sans peine que j’ai profité du travail du citoyen Lacépède sur les oiseaux et sur les mammifères, et de celui du citoyen Lamarck sur les testacés, et que la division des reptiles est celle qu’a proposée récemment le citoyen Bronguiart *.

Vous reconnaîtrez, sans doute, dans ces aveux, le désir de rendre un témoignage éclatant de reconnaissance à tous ceux dont les idées ou les travaux m’ont été utiles; mais je souhaite encore plus que vous y voyiez celui d'encourager et d’entretenir cet esprit communicatif, si noble, si touchant , qui règne aujourd’hui parmi la plupart des naturalistes. Occupés de défricher ensemble le vaste champ de la nature, ils sont, pour ainsi dire, en communauté de travaux et de succès; et

* Ces tableaux, devenus inutiles par la publication du Rcgne animal , ont été supprimés.

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pourvu qu’une découverte soit faite, il leur ■uiporle peu qui, d’eux ou de leurs amis, y a Hachera son nom.

Je nie repose, d’ailleurs, sur le jugement ‘les personnes instruites en anatomie , pour discerner les observations qui me sont absolument propres; et j’espère qu’on les trouvera sssez nombreuses pour me justifier d’avoir consenti à l’impression prématurée de ces leçons. 11 m’est d’autant plus permis d’exprimer cet espoir, que je n’ai d’autre mérite, à cet egard, que celui d’avoir profité d’une position favorable.

Ce n’est point dans la partie qui concerne le corps humain que j’ai pu prétendre à donner des observations neuves; je n’en ai dit que ce qui est nécessaire pour en rappeler l’idée au lecteur : et quoique mes descriptions soient faites sur le cadavre, à l’exception de quelques détails de névrologie pour lesquels j’ai suivi Sabatlier et Sœmmering, elles ne diffèrent de celles de mes prédécesseurs que par l’expression.

Le citoyen Duméril a inséré presque partout sa nouvelle nomenclature, qui est analogue à celle qu’avait proposée le citoyen G haussier , et qu’ont modifiée, chacun à leur manière, les citoyens Dumas et Girard . Sans attacher à cet objet une grande importance, il sera cependant intéressant que les anato-

mistes conviennent do quelque fixation dans leur idiome.

La physiologie n’occupe aussi qu’une place accessoire : je n’en ai inséré quelque chose que pour diminuer un peu la sécheresse des détails anatomiques, et pour indiquer diverses vues que l’anatomie comparée peut lui fournir.

C’est dans le même esprit que j’ai cité des traits qui n’appartiennent qu’à l’histoire naturelle proprement dite : il s’agissait presque toujours de rappeler au lecteur quelque fait propre à appuyer les théories anatomiques, ou d’indiquer quelques corrections que les observations d’anatomie comparée rendent nécessaires dans les distributions méthodiques.

Tels sont les motifs qui m’ont dirigé dans la publication de ces leçons. Il ne me reste qu’à exprimer le désir que les naturalistes ne m’accusent point d’y avoir cédé trop tôt, et que l’ouvrage leur paraisse assez utile pour les engager à me pardonner les imperfections qui s’y trouvent encore.

Accordez-moi en particulier l’indulgence que méritent, sinon l’importance de mon travail, du moins les sentiments respectueux et sincères avec lesquels vous l’offre votre disciple et votre ami.

Au Jardin des Plantes, le 28 vcntdse an VIII.

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