LUSTRES MÉTALLIQUES
Nous ne rappellerons pas ici les propriétés qui caractérisent les lustres métalliques , nous les avons indiquées en parlant des matières employées à la décoration des produits céramiques.
On distingue :
1°. Les lustres d'or et le burgos; 2**. Les lustres de platine ; 3°. Les lustres de cuivre; 4°. Les lustres d'argent; 5°. Les lustres de litharge.
Les lustres d'or et de platine sont de beaucoup les plus importants.
Lustres d'or. — On distingue suivant l'éclat de l'or et son épaisseur la dorure de Meissen , le lustre d'or et le lustre burgos.
iK>rure de Meissen. — La dorure de Meissen possède l'éclat métallique de l'or, et , lorsqu'il est bien préparé, la couleur de ce métal ; le brillant ne résulte pas, comme pour les métaux ordinaires, du frottement avec le brunissoir. On l'obtient par différents procédés. Les procédés suivis à la manufacture de Meissen sont encore secrets. On fait cette dorure en France aujourd'hui ; M. Dutertre a fait breveter un premier procédé; MM. Carré sont également brevetés pour un procédé différent. Nous allons donner ici l'exposé des méthodes telles que ces décorateurs les ont décrites ; je regretta de ne pouvoir les discuter : expert dans la cause pendante devant les tribunaux, je suis forcé de garder une certaine réserve tant que les juges n'auront pas prononcé.
DÉCORATION CÉRAMIQUE. SaS
Voici le procédé de M. Dutertre.
On met dans un vase qu'on chauffe légèrement :
Or pur 32 grammes.
Acide azotique 128
Acide chlorhydrique 128
Lorsque les métaux sont dissous , on ajoute :
Étain métallique 0,12
Beurre d'antimoine 0,12
Quand la dissolution est complète , on Tétend de 5oo grammes d'eau.
D'autre part , on met dans un second vase :
Soufre 16 grammes.
Térébenthine de Venise 16
Essence de térébenthine. . . 80
On fait chauffer jusqu'à ce que tout soit intimement combiné, après quoi l'on ajoute 5o grammes d'essence de lavande. On fait de la sorte un véritable baume de soufre térébenthine.
Après ces préparatifs, on verse la dissolution d'or sur la seconde, on met chauffer, puis on bat jusqu'à ce que l'or ait passé dans les huiles. On enlève l'eau chargée des acides séparés de l'or; on lave avec de l'eau chaude , et lorsque les dernières traces d'humidité sont éloignées , on ajoute 65 grammes d'essence de lavande et 100 grammes de térébenthine ordinaire; on fait chauffer jusqu'à complet mélange. On laisse reposer un peu la partie claire dans un vase à part sur 5 grammes de fondant de bismuth. On fait chauffer pour que le liquide soit d'un emploi convenable.
La liqueur chargée d'or se présente alors sous forme d'un liquide visqueux à reflet très-légèrement verdâtre, l'or y est à l'état soluble, lorsqu'un repos a permis à toutes les parties non dissoutes qui se sont précipitées sous forme cristalline de se réunir au fond du vase et qu'on les a séparées par la décantation.
La térébenthine de Venise donne à la liqueur la propriété siccative qu'elle doit posséder pour que les décors sèchent promptement. Les résines aurifères se décomposent par la chaleur en donnant à basse température, cansse fondre, un dépôt de charbon
chargé d'or qui conserve Tapparence d'une feuille d'or laminé d'une excessive minceur. La beauté de la dorure résulte entre autres faits de l'absence de toute fusion dans la matière résineuse. MM. Carré décrivent leur procédé de la manière suivante : Dans un matras on fait dissoudre lo grammes d'or au moyen de 100 grammes d'eau régale, on étend la dissolution dans i5o grammes d'eau. Ensuite on ajoute loo grammes d'éther rectifié; on agite afin que l'éther s'empare de l'or. On verse le tout dans un entonnoir de verre; on laisse déposer un instant; l'éther chargé d'or reste dessus , puis on laisse écouler l'acide tout doucement jusqu'à ce qu'il ne reste plus que l'éther qui est devenu jaune. On le remet dans le matras.
Dans un autre matras on fait une dissolution de ao grammes de sulfure de potassium qu'on décompose avec 200 grammes d'acide azotique ; on lave le précipité jusqu'à ce que l'eau de lavage soit pure; on fait sécher le précipité lavé, puis on le remet dans le matras avec 5 grammes d'huile de noix et 25 grammes d'essence de térébenthine ordinaire. On fait dissoudre au bain de sable. On obtient de la sorte un baume de soufre dans lequel on mêle 25 grammes d'essence de lavande. On verse cette dissolution dans la dissolution d'éther ; on agite pendant quelques minutes , puis on décante dans un bol de porcelaine; on concentre jusqu'à consistance sirupeuse. On ajoute :
Sous-nitrate de bismuth.. . . ' i5 décigrammes. Borate de plomb 1 5 décigrammes.
La quantité de fondant varie du reste avec la nature de la poterie sur laquelle on applique ce produit : pour l'employer on le met mince , en le délayant dans un mélange fait à volumes égaux d'essence de térébenthine et d'essence de lavande.
On voit que dans ce procédé ni l'étain ni le beurre d'antimoine ne sont employés.
Lustre d'or. — Le lustre d'or est la dorure dont nous venons de nous occuper , présentant un aspect moins brillant ; lorsque la quantité d'or qui entre dans les dosages précédents ne passe pas entièrement, ou à peu près, dans les liquides gras avec lesquels en mêle le chlorure d'or, on obtient une dorure plus faible et cependant plus riche que le burgos : ce dernier résulte de l'application
d'une liqaeur ne contenant pour ainsi dire que quelques traces d'or.
On a donné beaucoup de recettes, en Angleterre surtout, pour préparer ces lustres. Nous citerons ceux décrits dans les brevets d'invention par M. Boudon de Saint-Amans. On fait dissoudre à chaud arec précaution le mélange suivant :
Eau régale 28 , 8
Or pur 4,8
L'eau régale se compose de 3o grammes acide azotique , 90 grammes acide chlorhydrique. On ajoute graduellement 4'*^, 5 d'étain , qu'on projette par petites portions.
On verse d'abord une petite quantité de cette dissolution dans ao grammes de baume de soufre. On délaye dans 10 grammes de térébenthine ; on mêle tous ces ingrédients avant de verser le reste de la dissolution d'or, qu'on ne doit mettre que graduellement en remuant par intervalles; on arrête pour laisser fermenter un peu , et on remue jusqu'à ce que tout s'épaississe. On ajoute en dernier lieu 3o grammes de térébenthine. Le lustre d'or est le magma qu'on ne peut employer qu'après l'avoir séparé de l'eau des acides liquides employés.
On a pu faire ce même lustre au moyen de l'or fulminant. On broie, pendant qu'il est encore humide, avec de l'essence de térébenthine ; le broyage, difficile d'abord, devient plus facile lorsque, par suite de l'exposition à l'air libre, l'humidité s'est entièrement dissipée.
On a proposé de faire encore ce même lustre en engageant l'or dans des dissolutions de sulfures alcalins.
Xrtistre burgoa. — Le burgos, qui tire son nom de celui d'une sorte de coquille qu'on appelle burgau, et qu'on écrit burgos par corruption orthographique , ne me paraît être autre chose que l'un ou l'autre des produits qui précèdent, mais contenant peu d'or. L'examen attentif des pièces chargées de dorure brillante au sortir du moufle sans brunissage, le démontre clairement; toutes les parties très- minces, celles qui proviennent du dépôt des maculatures apposés par les doigts , sont irisées et perdent l'opacité du métal en prenant la transparence du ^burgos.
M. de Saint- Amans a fait connaître en 1821 le procédé suivant
pour préparer le burgos ou le purple gold luster, comme on le
nommait en Angleterre.
On prend une quantité convenable d'eau régale pour faire dissoudre 25 grammes d'or. On ajoute ô'*^, 5 d'étain par petites portions, jusqu'à ce que tout soit dissous. On verse ensuite dans une partie de cette dissolution 5o grammes de baume de soufre mêlé de 20 grammes d'esprit de goudron. Quand ce premier mélange est fait, on verse le reste de la dissolution d'or et d'étain, on ajoute ensuite 5o grammes d'essence de térébenthine ; on mêle le tout jusqu'à ce que la matière prenne là consistance d'une bouillie épaisse.
Il faut évidemment encore comme plus haut, pour employer cette matière, laisser se dissiper les liquides aqueux avec lesquels la masse huileuse est en mélange.
Lustre he platine. — On obtient avec la plus grande facilité le lustre de platine en broyant le chlorure de platine anhydre avec de l'essence de lavande ou toute autre huile essentielle, avec du baume de soufre et toute matière résineuse et siccative. On applique la liqueur huileuse au pinceau de la même manière que les mélanges qui précèdent. On pourrait sans doute substituer avantageusement le chlorure double d'ammoniaque et de platine au chlorure simple de platine qui s'empare avec une très-grande facilité de l'humidité de l'atmosphère.
Le platine reste après la cuisson avec un éclat aussi p\ir que s'il l'eût reçu du brunissage le plus soigné.
Lustre d'argent. — Quelques pièces de poterie appartenant aux faïences communes de fabrication ancienne offrent une coloration brillante métallique à reflets jaunâtres.
irtistre jaune. — Je crois qu'il est possible de reproduire ce lustre au moyen de l'argent, en le dissolvant dans l'acide azotique et cherchant à l'incorporer dans des liquides huileux comme nous avons vu qu'on le faisait pour l'or.
On sait que le chlorure d'argent appliqué sur certains verres se décompose en donnant un silicate d'argent qui colore en jaune plus ou moins foncé , par une sorte de cémentation , la surface sur laquelle il est appliqué. Le chlorure d'argent pourrait donc être de même appliqué sur porcelaine pour donner un lustre ayant un certain éclat métallique , 'sans qu'il soit nécessaire de le brunir.
Il est seulement indispensable de cuire la pièce recouverte de ce lustre dans une atmosphère réductrice. Le chlorure d'argent est fondu préalablement avec un cristal plus ou moins fusible et plombifère. Le mélange broyé se pose au pinceau sur la poterie qu'on veut décorer. On cuit, et lorsque la pièce est encore rouge, on la lait passer dans une enceinte dans laquelle on dégage une fumée plus ou moins abondante.
Iinstre oantharide. — Le lustre qu'on nomme ainsi , parce qu'il rappelle les brillantes couleurs des cantharides , est obtenu par la composition qui donne le lustre jaune; il n'y a de différence qu'en ce que ce lustre, au lieu d'être apposé sur une poterie blanche, l'est sur une poterie colorée en bleu. La superposition du jaune sur le bleu forme une teinte verdàtre qui n'est pas sans agrément. On comprend facilement la grande variété de fonds que ce lustre peut donner s'il était appliqué sur des glaçures déjà variées de coloration.
Lustre de cuivre. — Le lustre de cuivre offre le même aspect et le même chatoiement rosâtre et jaunâtre que le lustre burgos. On en trouve l'application fréquente sur les faïences communes d'Espagne et sur les spécimens les plus recherchés des majoliques de l'époque de Géorgie. On ne peut conserver aucun doute sur la nature de ce vernis ; la couche colorante très-mince est peut-être formée d'un silicate d'oxydule de cuivre.
Le lustre de cuivre n'est pas encore devenu l'objet d'une fabrication courante. Quelques recherches ont été faites pour retrouver les anciens procédés qui étaient assez certains pour permettre d'appliquer sur une faïence à glaçure stannifère , des traits et des lin^ments très-déliés et d'un rouge rubis du plus brillant effet. J'ai fait quelques essais qui m'ont prouvé que s'il était possible de faire passer dans le moufle , pendant la cuisson de quelques dessins composés d'azotate d'oxydule de cuivre , de l'hydrogène ou de l'oxyde de carbone , on obtiendrait du rouge brillant comme le rouge des majoliques. En enflammant simplement, dans un moufle chargé de tessons de faïence à glaçure stannifère, du papier contenant de l'oxyde de cuivre , on détermine une volatilisation suffisante de cet oxyde pour déposer sur les parties émaillées une sorte de lustre cuivreux aussi brillant que celui des pote^ ries de Manassès près Valence.
5a8 VINGT-QUATRIÈME LEÇON.
LusTR£ DE PLOMB. — On donnc le nom de lustre de litkarge où de lustre de plomb à la coloration brillante irisée que présentent certaines poteries à glaçure plombifère : ces poteries ont dû recevoir pendant leur cuisson l'influence réductrice de quelques vapeurs , qui ont en même temps fait réaction sur l'oxyde de fer que ces glaçures peuvent contenir. Je n'ai jamais remarqué que les glaçures de porcelaine tendre par exemple, qui sont exemptes de fer, présentassent Tapparence du lustre de litharge lorsqu'on les cuit dans des conditions prononcées de réduction. Il se développe souvent une coloration noire due à du plomb métallique réduit. Peut-être les résultats seraient-ils différents en présence d'un grand excès de litharge.
Position des lustbes. — La définition des lustres telle que nous l'avons donnée plus haut limite singulièrement la position de ces produits sur les poteries qu'ils décorent. Us doivent toujours être sur la glaçure , et la condition la plus importante à remplir pour qu'ils soient réussis , c'est que la glaçure soit parfaitement brillante.
Application des lustres. — Les diverses méthodes à l'aide desquelles on applique les lustres se confondent avec celles employées pour l'application des couleurs et des métaux : on les applique délayés dans des essences et des corps gras pour faire adhérer la matière pendant le travail ; on fait usage de putois ou de pinceaux de diverses grosseurs et de diverses formes suivant la nature des produits qu'on veut décorer et suivant le genre de travail dont on désire faire l'application.
Les différentes couleurs doivent être appliquées au moyen de véhicules qui disparaissent pendant la cuisson. L'eau, dont l'usage est impossible lorsque la matière est naturellement huileuse, comme dans le cas des lustres , serait évidemment le véhicule le plus convenable, car elle disparaît par une simple exposition à l'air; mais les couleurs ne sont pas suf&samment fixées pour que les retouches soient faciles; on se sert de préférence d'essence de térébenthine ou d'essences de lavande. Comme ces essences sont elles-mêmes très-volatiles, on les rend visqueuses en les additionnant des essences graissées par une exposition prolongée au contact de l'air, ainsi que nous l'avons dit tome I, page 4ii«
On pose les fonds avec les essences de lavande , qui restent plus
fluides et s'évaporent moins promptement. On peint avec la térébenthine. On peut enlever des parties peintes et faire des réserves soit en grattant, soit en délayant la couleur déjà posée.
Le grattage est une opération mécanique.
Le délayage est une opération chimique. On peut faire usage d'une dissolution alcaline, et, mieux encore, d'huile de lin, qui détrempe les résines par lesquelles la couleur est fixée. On colore généralement cette huile par de la cochenille ou du carmin.
Les réserves peuvent encore se faire en appliquant le fond sur des matières gommées , carbonate ou sulfate do baryte , placées au putois, ou bien au pinceau, sur la partie qu'il faut réserver, et qui tombent d'elles-mêmes par une cuisson convenable.
Ces divers moyens sont plus expéditifs que le grattage ordinaire.
Ici se bornent les notions que je crois devoir présenter sur l'art de fabriquer et de décorer les poteries. Mon but était de réunir les principes généraux qui doivent faciliter la lecture et l'étude des Traités spéciaux écrits sur la matière. J'ai dû me dispenser de retracer un grand nombre de détails qu'on trouvera dans les ouvrages plus étendus, comme différents Manuels et le Traité des Arts céramiques. Je dois me borner maintenant à renvoyer le lecteur principalement au livre de M. Brongniart, et je m'estimerais heureux si ces Leçons pouvaient contribuer encore à le répandre parmi les manufactures.