‹ Leçons de chimie agricoleChapitre 32 sur 87 · QUI ONT DONNÉ LES CENDRES · texte numérisé non relu

QUI ONT DONNÉ LES CENDRES

contenu*

DA^S LES CEMIRES

[tt tnùtmts .

DES OBSERVATEURS

Lelellier.

BousftlngAull.

hrdmann.

4o»il

Rammelsberg.

Id.

Boussingault.

I in

Lencht-\\ eis?.

■ II* f-wf\

Kœchlin.

hrdmann.

DAtta.

Un- hon.

Boussingault.

Sacc.

fc¥ milti r/1 A i » a ■ a

oo,o

Leuchl-Weis3.

PT^ À f^l A Wt , . ■ V A A

o*> tl

oo, y

Boussingault.

Leieiner.

Uo rl aaI 0

ooussingauit.

Corenwinder.

Poleck.

Corenwinder.

Boussingault.

Corenwinder.

Id.

Letellier.

(lorenwinder.

Si ce tableau nous apprend que les observateurs ne sont pas d'accord sur la proportion d'acide phosphorique trouvée dans la même espèce de graine, il n'est pas nécessaire de suspecter l'exactitude desanalyses pour l'expliquer. Cette proportion peut en effet varier selon les terrains et les engrais. Elle peut être influencée surtout parle degré de maturité des graines (i).

Et, en effet, Messieurs, l'analyse des racines, des tiges et des fruits, prouve que le phosphore, dont la destination est d'ordre supérieur, se trouve dans les organes naissants, où il concourt à l'organisation. Il diminue proportionnellement dans la racine ; ainsi la racine de la betterave ne contient plus de phosphore après la maturité des graines. Saussure, et plus tard (en 1859), M. Garreau, professeur de botanique à Lille, avaient signalé déjà

(1) De fa migrai ion du phosphore, 1 8G?.

ce fait important que les feuilles (Tun arbre donnent, au surtir du bouton, des cendres plus riches en phosphates qu'à toutes les autres époques de la végétation.

M. Corenwinder a démontré d'une manière générale que les tissus des plantes dont la végétation est accomplie ne renferment en matières minérales que des sels alcalins, des nitrates, des chlorures, du fer et surtout de la silice et de la chaux. L'élément phosphoré ne fait que traverser les tissus sans s'y fixer. C'est dans la graine qu'on le retrouvera. Les matières excrétées parles végétaux — manne — gomme arabique — ne renferment pas de phosphore. Enfin, le môme savant a établi que dans le pollen des fleurs il y a une quantité considérable de phosphore organisé, qu'on trouve à l'état d'acide phosphorique dans les cendres de ces petits organes. Sous ce rapport, le pollen est analogue à la liqueur séminale.

En résumé, le phosphore existait à l'origine des choses dans les roches primitives ; il est devenu plus assimilable en raison de sa répartition dans les terrains de transition et de sédiment; les végétaux s'en sont emparés, puis l'ont cédé aux animaux; et ce tableau, Messieurs, vous l'avez chaque jour sous les yeux, lorsque vous suivez d'un œil attentif les pratiques agricoles de la Bretagne et de l'Auvergne. 11 va prendre une couleur plus saisissante peut-être lorsque ses données seront nettement déterminées par des chiffres.

Après vous avoir démontré Yexistence du phosphore dans le sol, les végétaux et les animaux, je dois vous parler de la quantité de l'acide phosphorique, eu égard à ces différents milieux.

La fertilité de certains terrains est désormais expliquée, grâce aux habiles et minutieuses investigations de la chimie analytique. Yous savez, Messieurs, que les noirs d'os et les phosphates de chaux d'origines diverses, qui font merveille sur les sols primitifs et de transition, sont relativement sans action bien sensible sur les terrains calcaires, où réussissent, par contre, les engrais azotés. Or, tandis que les terrains primitifs et de transition contiennent peu de phosphates, tandis que ces phosphates sont fortement agrégés, au contraire, les marnes, les calcaires tertiaires nous les offrent en proportion assez forte et à un état très-favorable à l'assimilation. Tout s'explique dès lors

pour l'observateur. Je puis vous soumettre, au surplus, quelques ehi lires à l'appui de cette assertion.

M. Élie de Beaumont, dans le remarquable mémoire que j'ai cité tout à l'heure, raconte ce qui suit :

Vrers l'époque où des agronomes anglais faisaient explorer les gisements de phosphates de chaux dans l'Estramadure par MM. Daubeny et Widdrington, on reconnut, dans le Surrcy, que l'emploi des os pulvérisés et d'autres matières riches en acide phosphorique ne procurait aucun avantage à l'agriculture lorsqu'on les répandait sur des terres assez fertiles par elles-mêmes, dont le sous-sol appartient à certaines assises de grès vert supérieur et inférieur. Cela devait faire soupçonner que le phosphate de chaux, qui est l'un des éléments fertilisants des os pulvérisés, se trouvait naturellement dans ces terres en proportion suffisante, idée à laquelle les remarques de M. le docteur Filton avaient déjà préparé les esprits.

Un chimiste exercé, M. J.-G. Nesbit, s'occupa immédiatement de recueillir des sols et des roches de ces cantons, dans le but de faire des recherches chimiques sur l'origine de leur fertilité. Il reçut entre autres de Farnham des échantillons d'une marne fertile, située dans les propriétés de M. J.-M.' Paine. Un examen rapide lui révéla la présence, dans cette marne, d'une proportion inaccoutumée d'acide phosphorique, et, en novembre 1847, il communiqua à M. Paine la découverte qu'il avait faite à cet égard.

On retira de cette marne, par le moyen du lavage, des substances contenant 28 °/o d'acide phosphorique, ce qui correspond à 60,67 de phosphate de chaux. La masse générale de la marne contenait 2 à 3 % de cet acide, représentant 4,33 à ti,50 °/o de phosphate. On comprend qu'en présence d'une telle proportion d'acide phosphorique l'apport d'engrais phosphatés était parfaitement superflu.

Dans dix calcaires du midi de l'Allemagne, M. Fehling a reconnu également la présence de l'acide phosphorique.

Dans le sol des dunes de Brighton, M. Schweitzcr a trouvé un millième de phosphate de chaux.

Il y a quelques années à peine, M. de La Noue, géologue, habitant le département du Nord, annonçait qu'il existe dans

iSO LEÇONS DE' CHIMIE AGRICOLE.

les carrières calcaires des environs de Lille, une substance appelée tuny dans laquelle il a trouvé, par l'analyse, une quantité considérable d'acide phosphorique, qui varie de 8 à 15 %>, ce qui représente 10 à 32,50 de phosphate de chaux. Un échantillon de (un blanc, provenant d'une couche non homogène de 2 mètres d'épaisseur, lui a donné 14,93% d'acide phosphorique, ce qui correspond à 32,34 % de phosphate de chaux. M. de La Noue a recueilli des échantillons de cette roche, qui forme une couche de 0m ,60 à 1", 20 d'épaisseur, s'étendant à plusieurs lieues aux environs de Lille. Que de phénomènes deviennent explicables grâce à ces données, et que la possibilité de certaines cultures souvent renouvelées devient facile à interpréter lorsque de telles richesses sont tout à coup mises en lumière!

Un ingénieur des mines, auteur d'intéressantes recherches Tmr le terrain crétacé du nord de la France, M. Meugy, a apporté, pour sa part, des faits nombreux à cette statistique.

M. Meugy a établi, en effet, la présence d'une assez forte proportion d'acide phosphorique dans la marne de Gysoing et dans divers échantillons de marnes et de calcaires marneux hydrauliques provenant des deux carrières de Bouvines, situées à droite et à gauche de la route de Lille à Saint-Amand : dans ceux de Singhin et dans la craie chloritée d'Annapes, exploitée comme pierre de construction.

<( Un simple calcul suffira, dit M. Meugy, pour faire comprendre L'intérêt que le pays peut attacher à la découverte de l'acide phosphorique dans ces calcaires. Le mètre cube de craie pesant 1,250 kilog., une couche de 1 mètre d'épaisseur sur 1 are de surface, pèsera 125,000 kilog. et renfermera, à raison de 3,70 °/o, 4,625 kilog. d'acide phosphorique. Maintenant, un are de terre fournit de 25 à 28 litres de blé, pesant 20 kilog., et une quantité de paille formant à peu près le double du poids de la graine, soit 40 kilog. Ces quantités, réduites en cendres, laissent environ 1 % de résidu pour la graine, et 5 °/0 pour la paille : de sorte que la cendre de graine de blé, contenant moitié de son poids d'acide phosphorique, et la paille 4%, il entrera 0 kilog. 18 de cet acide dans le produit d'un are. Donc cette surface, en supposant qu'elle s'étende sur une

craie de la nature de celle dont l'analyse a été rapportée plus haut, renfermerait, sur un millimétré d'épaisseur seulement, une quantité d'acide phosphorique (4,625) égale à celle qui

M. Boussingault rapporte l'exemple d'un sol crayeux, à peu près stérile, sans engrais azoté, et qui, cependant, pour 1 CM I parties sèches, représentait 1 1 dix millièmes de phosphate de chaux. C'est peu, dircz-vous peut-être au premier abord. Cependant, comme un décimètre cube de ce terrain représentait un kilog., un hectare, considéré dans une épaisseur de 25 centimètres, offrait h la végétation 2 à 3,000 kilog. de phosphate calcaire. C'est plus qu'il n'en faut pour subvenir aux besoins que je vous ai numériquement spécifiés dans une précédente leçon.

Ai-je besoin, Messieurs, d'insister longuement sur les causer d'infertilité du sol riche en phosphates que cite M. Boussingault, et sur sa fécondité ultérieure en présence des matières azotées? Non, en vérité, car ce fait découle immédiatement des principes que j'ai eu l'occasion de développer devant vous. Vous savez tous, par l'observation de ce qui se passe sous vos yeux, que les matières azotées favorisent l'assimilation des phosphates, comme les phosphates favorisent l'assimilation des matières azotées. Depuis longtemps, M. Payen a constaté que les plantes renferment d'autant plus de substances minérales et de matières organiques azotées qu'elles sont plus jeunes et douées d'une plus grande énergie vitale ; que, de plus, entre les différents organismes d'une même plante, ceux qui sont plus jeunes ou plus récemment formés sont aussi les plus riches en matières minérales et azotées. Vos idées sont donc bien fixées sur ce point important de la science agricole.

Je puis désormais quitter l'examen du sol pour entreprendre celui des végétaux et des animaux qui en accumulent les phosphates. Les eaux qui courent à la surface des roches, celles qui baignent les terrains de sédiment, renferment de l'acide phosphorique, bien qu'en très-minime proportion. J'ai, pour ma part, constaté ce fait sur toutes les eaux de la Loire Inférieure et de la Gironde. Je ne doute pas qu'il ne soit constant.

correspondrait à 25 récoltes de blé

Les eaux apportent donc aux végétaux qu'elles arrosent, autre chose que des produits atmosphériques. A ce titre, elles font en quelque sorte partie du sol lui-même, et on calcule, d'après des expériences très-positives, que cent tètes de bétail, par l'absorption des matières minérales dissoutes dans l'eau potable, peuvent fixer annuellement dans le fumier jusqu'à 7 à 800 kilog. de substances solides, dont l'acide phosphorique fait partie.

Et puisque j'ai parlé de fumier, j'appellerai spécialement votre attention sur l'acide phosphorique qu'il renferme.

Les analyses de M. Boussingault donnent les chiffres suivants :

Acide phosphorique.

100 parties de fumier sec de Bechelbronn contiennent... . 1,00 p. 100

— du Jardin des Plantes de Paris |fî5 —

— de Griguon 1,21 —

— de la ménagerie de Paris 0,78 —

— moyen 1,4."» —

M. Boussingault cite, dans son excellent ouvrage d1 Economie rurale, une période d'assolement quinquennal qni comportait un poids total de 10,086 kilog. de fumier. Ce fumier renfermait 20,70 % d'eau. Desséché, il fournissait 32% de cendres, lesquelles contenaient 30 millièmes d'acide phosphorique. Il en résulte que la fumure des cinq années représentait 3,272 kilog. de cendres, soit 98 kilog. d'acide phosphorique. Gela fait par année J9k,G00. d'acide phosphorique réparti dans 654k,W)0 de matière minérale.

Et si nous nous élevons progressivement jusque l'examen des animaux, nous reconnaîtrons, Messieurs, que leurs os, leurs muscles, leur substance nerveuse et cérébrale, que les fluides de leur organisme, sang, lait, urine, etc., sont toujours et partout pénétrés de phosphore. Intimement associé à des substances organiques, le phosphore abonde dans la masse cérébrale et la substance nerveuse : on peut dire qu'il y est organisé , j'espère l'établir nettement un jour. Uni à l'oxygène et à la chaux, il forme l'un des éléments importants du squelette. Dissous par les fluides animaux, il est sans cesse porté d'un point à l'autre de l'individu, et, alors môme que sa dose totale reste fixe pour

un animal détermine, sa molécule néanmoins, déplacée par des actions dissolvantes ou vitales, est excrétée, puis remplacée par mie molécule nouvelle qu'apporte le système digestif. Enlever aux aliments l'acide phosphorique et la chaux, essayer de nourrir un animal avec des principes purement azotés, c'est attenter à son existence. L'animal est, sous ce rapport, complètement identique à la plante.

On a suivi pendant vingt-quatre heures l'alimentation d'un jeune veau, en tenant compte des produits consommés et des produits excrétés. Cet animal a fixé dans ce laps de temps 6*,500 d'acide phosphorique et7»,800 de chaux; soit 14*,300 de ces deux principes nutritifs. Or, cela correspond à 3 °/0 du poids vivant développé.

Une vache saillie, âgée de quatre ans, a été observée pendant quatre jours : elle a reçu, sous forme d'aliments, 200», 4 d'acide phosphorique; i36B, 4 du même acide ont été dosés dans ses excréments ; elle avait donc fixé 648 d'acide pendant l'expérience. Chez un animal adulte on constate que, dans les cas ordinaires, il y a égalité entre l'absorption et l'excrétion.

M. Mége-Mouriès a démontré la nécessité d'introduire quelquefois le phosphate de chaux dans l'alimentation des enfants. Ultérieurement, M. Bella a employé ce phosphate dans la ration des vaches, selon le conseil de M. Champonnois, et il a reconnu ({ue la sécrétion lactée est devenue plus abondante.

Ouelques chiffres encore, Messieurs, et j'aurai terminé ce tableau général de l'importance du phosphore dans les phénomènes naturels. Lorsqu'on dessèche les excréments, l'urine, h' sang, les os de l'homme, et que, dans la matière sèche, on dose l'acide phosphorique, on trouve que cette substance entre :

Dans 100 parties d'excrément de l'homme, pour 0,8 >

— d'urine de l'homme 3,88

— de sang 1,03

— dos 24,00

En présence de ces chiffres, en présence surtout des relations bien faciles à saisir entre les doses d'acide phosphorique que recèlent tout à la fois le sol, les plantes et les animaux, je n'ai pas besoin, Messieurs, de recourir à de nouveaux exemples

pour démontrer la haute influence des phosphates en agriculture? J'emprunterai, toutefois, aux belles vues synthétiques de M. Élie de Baumont, une idée bien remarquable sur le rôle du phosphore comme élément matériel des sociétés humaines.

« On peut estimer peut-être à environ un milliard le nombre des hommes qui, depuis les Celtes jusqu'à nous, sont nés et ont grandi sur le territoire de la France. Tout l'acide phosphorique contenu dans leurs os et dans leurs chairs provenait de notre sol, et, soit qu'ils aient émigré, soit qu'ils soient morts en France et qu'ils aient été brûlés ou enterrés, tout cet acide phosphorique a été soustrait aux emplois agricoles (1). Si quelques-uns se sont noyés dans les fleuves, leurs cadavres ont été entraînés à la mer. Ceux-là seuls qui ont été dévorés par les loups et autres bètes sauvages — et le nombre peut en être négligé — ont rendu leur acide phosphorique à la terre végétale comme le font les animaux et les plantes sauvages.

u D'après les pesées que M. Jobert de Lamballe a bien voulu faire exécuter à ma prière, un squelette humain desséché pèse moyennement 4 kilogrammes 60 > grammes, et en admettant, d'après l'analyse rapportée au commencement de cette étude, que les ossements humains contiennent 53,04 % de phosphate de chaux, un squelette doit en renfermer 2 kilogrammes, 440 grammes. Mais un corps humain pèse moyennement environ 75 kilogrammes; et, déduisant le poids du squelette, il reste environ 70 kilogrammes de parties molles qui, par l'incinération, donneraient vraisemblablement, comme la chair de bœuf, 4 1/2% de cendres presque entièrement composées de phosphates de potasse, de soude, de chaux et de chlorures alcalins. Nous ne serons probablement pas loin de la vérité en supposant que la quantité phosphorique qu'elles renferment correspond à une quantité de phosphate de chaux égale à 80 % *hi poids des cendres, ou à 1 4/2 centième du poids des parties molles multiplié par 0,80, soit 70,1 -f \. 0,80= 840 grammes. Ces 840 grammes ajoutés aux 2k.440 contenus dans les os, donnent un total de 3,280 de phosphate de chaux, et par conséquent l\439*f d'acide phosphorique et 639 grammes de phosphore

(1) En admettant que la terre où reposaient leurs corps n'ait pas été bouleversée. A. B.

HUITIÈME LEÇON. IUI

natif pur, pour les quantités de ces substances qui sont renfermées dans un corps humain.

a Mais il s'agit du corps d'un homme adulte de taille moyenne ; or, dans le milliard d'individus don], nous avons parlé, la moitié était constituée par des femmes, généralement plus petites que les hommes, et près de la moitié des individus des deux sexes sont morts avant l'âge adulte, à diverses époques de l'enfance et de l'adolescence. Cette double circonstance exigerait une double réduction à laquelle nous aurons probablement égard d'une manière à peu près exacte, en supposant que chaque corps contenait en moyenne une quantité d'acide phosphorique correspondant à deux kilogrammes de phosphate de chaux.

« D'après ces données, le milliard d'individus dont le sol de la France a fourni l'acide phosphorique en a emporté en mourant une quantité correspondant à deux milliards de kilogrammes, ou deux millions de tonnes de phosphate de chaux.

« On voit par là, dit M. Élie de Beaumont, qu'il faudrait exploiter de vastes et nombreuses carrières de chaux phosphatée terreuse pour rendre au sol de la France l'acide phosphorique dont le respect des sépultures l'a privé. Cette exploitation pourrait devenir l'objet d'une industrie fort importante, car si la matière qu'elle produirait se vendait comme il parait que cela a lieu en Angleterre, au taux de 150 à 175 fr. la tonne, ou môme seulement 100 fr., en raison de ce que nous la supposons contenir 18 et non 28 pour cent d'acide phosphorique, les 5,167,000 tonnes dont il a été question auraient une valeur de plus de 500 millions de francs ; et si l'on rélléchit à ce que pourrait devenir un jour le besoin du phosphate de chaux lorsque l'épuisement général des terres serait plus sensible et mieux apprécié, on comprendra que la découverte de cette substance dans l'intérieur de la terre serait non-seulement un service rendu aux vivants, mais encore l'accomplissement d'un devoir pieux envers les cendres des morts.

« Si l'on ajoute que, suivant toute apparence, le phosphate de chaux renfermé dans les sépulcres n'est qu'une fraction peu considérable de la quantité que le sol de la France en a perdu par les causes que nous avons indiquées, on verra que, pour

pouvoir lui rendre la vigueur végétative qu'il possédait au temps des Celtes et des Gaulois, il faudrait que l'exploitation des couches qui contiennent du phosphate de chaux devînt une branche importante de l'industrie minérale. »

J'ai tenu, Messieurs, à vous citer textuellement ces paroles et les chiffres curieux auxquels elles empruntent une grande autorité. Elles établissent une fois de plus, d'ailleurs, que les diverses branches des connaissances humaines ne sauraient s'isoler, et que, pour éclairer les faces multiples des grands problèmes sociaux, la lumière des sciences n'est jamais inutile.

Mais revenons à l'agriculture de nos contrées.

L'acide phosphorique est l'un des produits constants des récoltes. Les végétaux, par des procédés aussi mystérieux quo sûrs, empruntent ce principe à la terre et aux liquides qui la baignent : tels sont les points que j'ai établis et sur lesquels je n'ai plus désormais à insister. Du domaine de la théorie générale, il nous faut désormais passer sur celui des faits industriels.

Parmi ces faits, il en est qui doivent vous intéresser d'une manière spéciale. Les terrains argilo-schisteux que vous cultivez demandent, en effet, des engrais dont l'expérience vous a appris à caractériser les propriétés. Aussi bien que moi, vous savez la supériorité relative des engrais commerciaux à base de principes osseux dans la culture, en Bretagne, du froment et du sarrasin. Lorsqu'il s'agit de défrichement de landes, vous voyez chaque jour le progrès être en quelque sorte proportionnel à l'approvisionnement des cultivateurs, en noir animal, phosphates fossiles, ou substances analogues. C'est déjà une grande leçon, elle me rendra plus facile la tâche que je me suis imposée.

En agriculture, le phosphate de chaux — car c'est surtout, sous cetle forme que l'acide phosphorique est offert au sol, — le phosphate de chaux, dis-je, est associé a des substances qui diffèrent, par la texture physique ou la composition chimique. 11 est lui-môme plus ou moins divisé, plus ou moins assimilable, et on peut dire avec raison que dans dix variétés d'engrais industriels ayant une composition chimique identique, le phosphate de chaux peut être représenté par dix prix différents.

Je vais essayer de démontrer ces propositions.

S'il s'agissait purement et simplement de confier à la terre la

somme de phosphates nécessaires à la culture d'un végétal détermine, la question serait simple; mais vous savez maintenant, Messieurs, que l'acide phosphorique est plus ou moins assimilable, selon sa division physique , son état de combinaison avec les bases et son association à des matières organiques. Vous savez que si, dans un hectare de terre maigre et dépourvue d'humus, on fume à l'aide de trois hectolitres seulement de phosphate de chaux imprégné de sang, de chair musculaire, ou de toute autre matière azotée facilement décomposable, on obtiendra une récolte beaucoup plus abondante que si l'on avait introduit dans le même sol six hectolitres de cendres d'os très-riches d'ailleurs en acide phosphorique, mais dont les conditions de solubilité seraient insuf- • fisantes.

Il y a plus : des différences presque insignifiantes dans la cohésion du phosphate ou dans celle des matières organiques qui lui sont associées, produisent des phénomènes analogues. Or, il importe à l'agriculteur de laisser le moins possible dans le sol le capital-engrais qu'il lui a confié. Obtenir est quelque chose pour lui, obtenir vite est le principal. Voyez que cela nous conduit déjà à reconnaître que 900 kilogrammes de phosphate convenablement préparé peuvent valoir, en réalité, beaucoup plus que 1,000 kilogrammes de phosphate lentement assimilable.

Entendons-nous bien, toutefois. — Je pose le principe, je le déclare presque évident; — mais je n'oserais pas dire qu'il fût en notre pouvoir d'en tirer en pratique tout le parti que notre imagination nous fait entrevoir à priori, et de faire de l'agriculture comme on fait de l'arithmétique.

Pour qu'il fût possible en effet de connaître la valeur réelle d'un engrais, il faudrait pouvoir soumettre au calcul, à la suite d'expériences de laboratoire, la solubilité, la faculté de transformation chimique propre à telle ou telle substance fertilisante ; or, les moyens de laboratoire étant sous ce rapport très-insuffisants, il faut renoncer au calcul pour s'en tenir aux approximations et aux vraisemblances. Ce que j'ajouterai, c'est que les progrès delà chimie, en éclairant les modifications subies dans la terre par les engrais renia

dent chaque jour ces approximations plus satisfaisantes (l).

On a cru pouvoir appliquer à l'appréciation de la solubilité des phosphates, la méthode de lévigation en général et l'appareil de M. Masure en particulier. En traitant dans cet appareil des phosphates fossiles pulvérisés, on a vu que la matière se partageait en parties fines facilement entraînées par l'eau, et et en parties grossières qui restaient dans le vase lévigateur, et on en a tiré cette conclusion : que les parties entraînées étaient assimilables, tandis que les autres ne sauraient l'être. Ces e onclusions ne sont pas exactes et je le prouve par l'expérience ainsi que par le raisonnement.

Je le prouve par l'expérience, car si je soumets au lavage un * noir d'os en grains avec un phosphate très-dur et très-fin de l'Est ramadure, ce phosphate sera entraîné de préférence, et tout le monde sait qu'il est relativement très-peu soluble.

Je prends maintenant un phosphate fossile en poudre fine. Cg phosphate est de récente pulvérisation, c'est-à-dire lentement assimilable. J'en prends un second qui, pendant deux ou trois années, a été exposé aux actions atmosphériques, et je le choisis à dessein en poudre assez grossière. La lévigation donnera encore ici un résultat inverse de celui que la pratique agricole nous fournit.

Je pourrais choisir un phosphate fossile en poudre tellement ténue, que la lévigation le séparerait sûrement d'un noir d'os de la variété dite petit-grain, et il n'en résulterait pas que le phosphate fût plus soluble que le noir. Observons enfin du phosphate calcaire précipité de ses dissolutions et calciné, puis simplement divisé en gros fragments; en présence de l'eau pluviale il se dissoudra très-sensiblement.

Le raisonnement conduit d'ailleurs à reconnaître que ce n'est pas la texture plus ou moins fine d'une substance qui détermine l'échelle de sa solubilité. Les actions chimiques sont certainement plus promptes quand les surfaces sont multipliées,

(1) Les engrais dits chimiques et dans lesquels entrent des sels tels que le sulfate d'ammoniaque, la potasse épurée, le sulfate de chaux, le nitrate de potasse, échappent évidemment à cette loi et sont toujours identiques; Il en est ainsi du phosphate acide de chaux, soluble dans l'eau : mais ces engrais sont et seront toujours des exceptions si on considère les conditions générales de l'agriculture.

niais c'est surtout en raison de la solubilité de la molécule que se manifeste la fertilité du sol.

Donc, si la méthode de lévigation peut nous fournir un moyen de séparation de particules plus ou moins fines, elle ne jette qu'une bien faible lumière sur ces affinités chimiques du sol que les essais de laboratoire eux-mêmes ne caractérisent que dans des circonstances spéciales.

Quelquefois les différences géologiques du sol expliquent les opinions contradictoires sur l'effet des engrais.

Examinons l'influence du sol.

Les cultivateurs des terrains de la base Bretagne, ceux qui défrichent des landes pourvues de détritus végétaux à réaction acide, recherchent d'une manière spéciale les produits osseux riches en acide phosphorique. Pour eux, la solubilité du phosphate, sa texture plus ou moins fine, la dose de matière organique azotée, tout cela les inquiète peu. Ils ont depuis longtemps fait l'expérience de la propriété énergiquement dissolvante de leur sol. Ils achètent du phosphate, et le phosphate grossier ou ténu, azoté ou non, leur donne généralement ce qu'ils lui avaient demandé. Us en profitent, c'est au mieux ; quelques-uns veulent ériger en loi générale le fait qui s'est passé sous leurs yeux. C'est un tort.

Vous préconisez l'influence exclusive de la dose de phosphate de chaux, peut leur répondre avec une haute raison le cultivateur des vieilles terres ou celui des départements avoisinant les calcaires : fort de mes expériences, je conteste, moi, vos théories. Plus j'avance vers les calcaires, et plus je reconnais l'inefficacité du phosphate non associé. aux principes animaux. A vingt lieues, à trente lieues de mon domaine, j'entrevois même de magnifiques récoltes où l'abondance du grain le dispute à celle de la paille, et dont cependant les poudrettes et les fumiers font seuls les frais. J'ai essayé, peut-il ajouter, les noirs d'os résidus de gélatine dépourvus de matières organiques et presque exclusivement formés de phosphate calcaire; j'ai tenté l'emploi des noirs de Russie, qui leur ressemblent beau-» coup : je n'ai eu que des insuccès.

Ce que je ne saurais omettre de mentionner, c'est que la réussite complète des phosphates peut se manifester pendant

iU(> LEÇONS DE CHIMIE AGRICOLE.

une longue sérié d'années sur un terrain spécial, tandis que, sur un sol de nature différente, le sucï'ès tout d'abord obtenu cessera de se produire au bout de deux ou trois ans. J'ai essayé de caractériser cette différence d'action dans le rapport dont j'ai eu l'honneur d'être chargé à l'Exposition nationale d'agriculture de 1860. Je reproduis les lignes qui s'y rapportent: «Étant donné un sol dépourvu de calcaire, couvert de bruyères et offrant une réaction acide, on sait les brillants résultats qu'on peut obtenir en le défrichant à l'aide d'un labour et de 5 hectolitres de noir animal à Thectafe. Ce qu'il ne faut pas oublier, toutefois, c'est qu'au bout de quelques années, les faits observés sont bien distincts, selon que la culture aura eu lieu dans un terrain piïmitif ou de transition, ou bien dans un terrain tertiaire. -S'agit-il de la zone primitive ou de transition que nous offre la Bretagne, presque toute la Vendée, le Limousin, l'Auvergne? l'action des phosphates y sera durable à ce point que, dans la Loire-Inférieure et le Morbihan, certains domaines reçoivent depuis plus de vingt ans du noir animal, qui continue à produire d'excellents résultats. Opère-t-on, au* contraire, sur des* terrains tertiaires moyens comme ceux de la ; Sologne, • et » l'on reconnaît au bout de quelques années La nécessité de revenir aux errements habituels de la culture; errements, il faut le reconnaître, dont l'exécution eût été économiquement impossible au début et dans certaines landes éloignées des vieilles terres ou voisines d'exploitations peu prospères.

:« Toutes choses égales d'ailleurs, on a reconnu également que si . des sols riches en humus ont pour le noir animal une faculté dissolvante des plus énergiques, cette faculté devient faible dans un terrain où la matière organique fait défaut. De là, la nécessité bien comprise de modifier progressivement La composition de l'engrais : aussi d'un noir à 70% de phosphate, ne- renfermant quelquefois que 8 à 10 °/0 de charbon, on arrive bientôt à une substance contenant 20 à 25 % de charbon et matière Organique azotée, 60 % de phosphate, etc.

« Dans le premier cas, le noir d'os, même vierge, le noir usé des filtres de sucreries, les phosphates des fabriques de gélatine, les phosphates fossiles, les guanos dépourvus d'azote, sont indi -

HUITIÈME LEÇON. t«7

qués. Dans le second, les résidus de la clarification du sucre, les mélanges de noir vierge avec des substances animales diverses, les phosphates animalisés en un mot, ont une action beaucoup plus certaine. Les engrais mixtes réalisent cette action avec plus ou moins de bonheur, selon les doses relatives de l'acide phosphorique et de 1 azote, rapportées d'ailleurs à la nature du sot et à l'ancienneté de son défrichement. En tout état de cause, on constate d'une manière constante l'incompatibilité des phosphates avec les engrais calcaires, ces derniers saturant les combinaisons humiques, s'opposant aux transformations du phosphate de chaux par les sels solubles de potasse, et enlevant en résumé au terrain la faculté dissolvante si favorable à la migration de la molécule de phosphore. »

Tels sont, Messieurs, les faits distincts mais également explicables qui se passent dans des terrains voisins, — ceux, je suppose, du Morbihan et de la Vendée. Or, s'il est exact de dire que l'étude attentive du sol doit précéder l'achat de l'engrais et guider dans son choix, on ne peut nier qu'en présence d'éléments si variables, l'engrais ne doive être apprécié qu'en tenant compte des circonstances particulières où la dépense sera laite.

Je pourrais ajouter — et ici je me place sur le terrain du commerce des engrais — que les prix des noirs d'os ne sont pas toujours proportionnels, soit à la quantité de phosphate, soit à la quantité d'azote qu'ils renferment, et que les anomalies apparentes constatées à cet égard résument, en réalité, bien des conditions fort sérieuses de solubilité, de finesse, de rapport entre les éléments inorganiques ou organiques, etc., etc. La pratique et la science sont parfaitement d'accord sur ce point comme sur tant d'autres; toutefois, si j'insiste , Messieurs, au moment d'aborder l'examen industriel des phosphates de chaux, c'est que j'ai cru devoir vous montrer à quelles erreurs on peut s'exposer lorsqu'on dresse des tableaux exprimant par des chiffres précis la valeur de l'acide phosphorique et de l'azote dans les différents engrais connus. Je suis loin de contester l'utilité de ces tableaux, si l'on m'accorde qu'ils représentent des à peu près; je les repousse de toutes mes forces, s'ils me sont ollerts comme base rigoureuse et posée

IflN LEÇONS DE CHIMIE AGRICOLE.

à priori pour une opération agronomique. Et s'il en était autrement, Messieurs, si l'agriculture, en un mot, était une science exacte, il y aurait beaucoup moins 4e mérite à y réussir. C'est parce que c'est un art dans toute l'acception du mot, c'est parce qu'il faut un faisceau de connaissances spéciales et une raison droite pour l'exercer, que l'agriculture est réellement aujourd'hui, comme au temps de Cicéron, l'une des plus nobles et des plus élevées des professions.

Je m'appesantis avec dessein sur la valeur réelle à attribuer aux engrais pour éviter tout malentendu.

« La science agricole, a dit avec une haute raison M. Bous- « singault, repose sur Vobservation des faits recueillis dans la « pratique; elle les enregistre, les discute, cherche à les expli- « quer, à les prévoir. » Ces paroles sont aussi vraies qu'elles sont nettes. Si nous nous pénétrons de l'esprit qui les dicte, nous comprenons un ensemble de faits qui nous prouve, de la manière la plus catégorique, la variation de valeur réelle de l'azote ou du phosphore, selon l'état où les engrais nous les offrent. Je m'explique.

Ce n'est pas seulement par la quantité de ses éléments constitutifs que le fumier de ferme est, quoi qu'on ait pu dire, le meilleur engrais connu, c'est aussi en raison de l'état d'heureuse association physique et chimique où ces éléments s'y trouvent.

Tout le monde sait qu'un sol normal étant donné, l'importance des bonnes méthodes générales de culture dépasse de beaucoup les procédés les plus parfaits de fabrication d'engrais industriels, et cela en raison des moyens que la nature emploie pour associer, pondérer et présenter enfin au sol les détritus de l'organisation.

Les notions les plus élémentaires de la physiologie nous démontrent que la question d'engrais, envisagée soit au point de vue de la production végétale, soit à celui de la production animale, ne consiste pas seulement a fournir à la plante ou aux bestiaux de l'azote, du phosphore, etc., mais, autant que possible, ces principes associés à l'hydrogène, au carbone, à l'oxygène, aux alcalis, et, en un mot, à approcher, autant que faire se peut, des méthodes admirables que nous offre la Providence,

lorsque les détritus de la végétation ou de la vie retournent dans le torrent d'une végétation ou d'une vie nouvelle.

L'analyste qui méconnaît ces grandes et belles lois providentielles, et qui ne distingue pas, en principe, l'azote de la substance organisée, de l'azote d'une combinaison ammoniacale ; le chimiste qui, dans l'application, se préoccupe exclusivement de la richesse en acide phosphorique ou de la richesse en azote, celui-là ne fait ni de la science ni de la logique, mais de l'empirisme bien propre à compromettre la science.

L'analyse ne décide pas, dit M. Boussingault (i), « si la totali* « té de l'azote d'un engrais appartient à une matière susceptible de u passer par la putréfaction à V état ammoniacal. L'azote dosé pour* u rait, à la rigueur, faire partie d'une substance inerte, comme la u houille, la tourbe, etc. La science a donc à rechercher une « méthode propre à révéler la nature plus ou moins modifiable <« des substances azotées. »

Cela ne revient-il pas à dire qu'il est impossible, aujourd'hui, d'exprimer par des chiffres et ?*ien que par des chiffres résultant d'une analyse chimique élémentaire, la \d\eur absolue d'un engrais? J'avoue que, pour ma part, cela me semble évident.

Ainsi, étant donné cette précieuse notion analytique, qu'une masse de blé pesant 100 kilog. et renfermant 32 kilog. de grain et 68 kilog. de paille, contient en réalité 1 ,000 grammes d'azote appartenant aux phosphates, il n'en résulte pas que, pour obtenir en une sa ison, dans un sol stérile, ces iOO kilog. de froment, il soit uniquement nécessaire de chercher dans un tableau analytique la proportion apparemment nécessaire d'un engrais quelconque, à la seule condition qu'il renferme 416 grammes d'acide phosphorique et 1,000 grammes d'azote. Agir ainsi serait faire fausse voie, car il se pourrait fort bien que la texture physique de la matière choisie fût un obstacle à l'assimilation en une saison de l'acide phosphorique ou de tel autre principe utile; or, la valeur commerciale d'un phosphate qui ne donnerait son effet utile qu'en deux, trois ou quatre années, serait quelque peu différente de celle d'une quantité égale de phosphate dont l'état moléculaire favoriserait la prompte absorption par l'organisme végétal.

(1) Économie rurale, tome H, p. 88.

Et voyez comme les faits sont d'accord avec cette prudente réserve de la science chimique bien comprise et bien appliquée. S'agit-il de l'acide phosphorique? Vous lui trouvez dix prix différents dans dix types de produits osseux, selon que vous considérez cet acide dans la cendre d'os, le noir de Russie, les poussières de révivification, les résidus carbonisés des fabriques de gélatine. — Vous voyez que je ne compare que des matières comparables, et dans lesquelles la présence de la matière azotée ne vient pas compliquer le problème. — D'où viennent ces différences de prix? De plusieurs causes, à vrai dire, mais souvent de l'état physique, de l'aptitude variable à l'assimilation. Ici donc, ce n'est pas l'analyse seule qui a déterminé des prix, sanctionnés d'ailleurs d'une manière générale par la consommation et le commerce local.

Parlerons-nous de l'azote? Vous savez que l'azote contenu dans un sel ammoniacal, un azotate alcalin, un combustible fossile, une substance organisée, etc., n'est pas, au point de vue de la valeur agricole, une seule et même chose.

Vous mentionnerai-je l'azote des os ou des cornes ? D'où vient qu'il a moins de valeur que l'azote du sang sec ou de la chair musculaire sèche ? La réponse est bien simple. Torréfiez légèrement l'os préalablement dégraissé ou la corne, — ainsi que cela se pratique depuis quelque temps à Nantes et à Paris avec succès, — soumettez-les si vous le préférez à l'action de l'eau chaude dans un autoclave, vous aurez modifié l'organisation physique, détruit l'obstacle qui s'opposait à la solubilité ou aux transformations chimiques dans le sol, et cet azote, que l'organisme retenait avec énergie, va désormais se convertir si promptement en ammoniaque, que sa valeur agricole et commerciale aura soudain changé dans une considérable proportion.

Mais j'oublie que l'heure s'écoule ; les exemples se présentent toutefois, si nombreux, pour étayer cette thèse de l'appréciation des engrais par les données réunies de l'analyse élémentaire, de l'observation du groupement des principes reconnus à l'analyse, et enfin de la texture physique, que, vraiment, je regrette de ne pouvoir consacrer à leur examen plus de temps et plus d'efforts. Je pourrais aller loin sur ce terrain, et démontrer que — faisant

abstraction du point de vue agricole pour nie confiner dans le domaine de la chimie pure — nous sommes obligés, nous qui vivons dans le laboratoire, de reconnaître à tout instant la haute influence de la constitution physique des corps sur les affinités de la matière. A fortiori devons-nous être pénétrés de cette vérité, lorsque nous nous trouvons en présence de la végétation. Ici surtout, les errements d'un grossier matérialisme, s'étayant purement et simplement de l'analyse élémentaire, ne sauraient conduire à la vérité.

Et qu'on ne vienne pas me citer maintenant, comme en opposition avec cette manière de voir, les tableaux fort utiles de La richesse relative des engrais en azote et en acide phosphorique, publiés par M. Boussingault, dans son excellent ouvrage {{'Economie rurale. Plus que personne, j'en suis convaincu, cet esprit éminent a vingt fois déploré l'inintelligence, l'abus et les vicieuses applications que tel ou tel faisait de sa pensée. M. Boussingault a-t-il jamais dit : « Voici un chiffre exprimant une richesse en azote et en acide phpsphorique, et, ce chiffre connu, vous n'avez plus qu'une pesée à faire d'un engrais déterminé pour obtenir une récolte abondante; et cela sera vrai, toujours vrai, quels que soient d'ailleurs l'état, le groupement, la manière d être de l'azote. » Jamais ce savant chimiste ne s'est exprimé ainsi. Il a, comme il l'exprime avec sa lucidité et sa proverbiale honnêteté scientifique, collectionné des analyses, parce qu'elles faisaient défaut à la science, et il a laissé au bon sens, à l'esprit d'observation, à la technologie agricole enfin, la tâche d'utiliser avec circonspection leschiffresdu laboratoire. V:oil;\,enccquime concerne, comment j'ai toujours compris les enseignements d'un maître dont les ouvrages ont été marqués au coin d'une rare sagacité pratique, parce qu'ils ont été écrits, — selon ses propres expressions, — auprès d'un tas de fumier.

Mais il faut conclure. Aussi bien, j'ai hate de déclarer que l'esprit de dol et de charlatanisme ne saurait voir dans ces déclarations un encouragement à ses manœuvres. Parce que Yanalyse élémentaire ne dit pas tout, en résulte-t-il qu'elle soit impuissante et inutile? Je ne pense pas qu'on ait jamais pu m'attribue? une telle manière de voir. Lorsque l'Académie de Bordeaux demandait, en 1833, dans quelles limites l'analyse

chimique pouvait donner la mesure de l'action d'un engrais, je développais, dans un mémoire qu'elle daignait couronner, « que cette analyse est, dans l'état actuel de nos connaissances, le (( guide le plus certain auquel l'agriculteur puisse avoir recours, à u la condition, toutefois, de tenir compte des circonstances physiques « dans lesquelles ce guide est utilisé (\). »

Lorsque, sur ma proposition, l'Administration préfectorale de la Loire-Inférieure adoptait, en 1850, la méthode ultérieurement imitée dans un grand nombre de départements, et qui consistait à prescrire la vente des engrais industriels sous garantie CCécriteaux indicateurs de la composition chimique, une circulaire explicative de l'arrêté du Préfet s'exprimait-elle ainsi : « Au moyen « de ces renseignements — les chiffres analytiques — tout cul- « tivateur pourra se rendre compte, au moins approximativement, « de la valeur d'un engrais. Je dis approximativement, car la « propriété fertilisante des engrais n'est pas toujours en rapa port avec les chiffres donnés par l'analyse chimique. »

Donc l'analyse, alors surtout qu'elle est faite au point de vue élémentaire, ne dit pas tout ce que le cultivateur est intéressé à savoir; je crois, avec de fort bons esprits, que la chimie organique aurait beaucoup à gagner à rentrer un peu dans la voie de cette analyse immédiate trop délaissée aujourd'hui, et qui recherche, non-seulement l'existence du principe simple, azote ou phosphore, mais encore l'état d'association sous lequel ce principe existe. Pour traduire cette idée d'une manière toute pratique et tout agricole, je dirai : l'analyse élémentaire donne des approximations lorsqu'elle est effectuée sur des engrais d'origines diverses ; ces approximations se rapprochent beaucoup de l'exactitude rigoureuse, lorsque les origines des engrais comparés sont les mêmes. Il est évident, par exemple, que le dosage en azote de produits animaux, tels que chairs, sang, issues, tourteaux d'abattoirs, sera un guide sûr pour le consommateur. Il serait impossible à un cultivateur intelligent d'employer des poudrettes ou des matières fécales sans les comparer a l'aide du dosage d'azote. Un défrichement qui s'opérerait en Bretagne, sans que le cultivateur connût la richesse en

(1) Considérations théoriques et pratiques sur l'action des engrais.

acide phosphorique du noir d'os qu'il emploie, serait une imprudente opération. Un consommateur de guanos qui négligerait de faire spécifier ses divers types au moyen du dosage de l'acide phosphorique, de l'azote et des alcalis, courrait grand risque de dépenser inutilement des sommes importantes.

Achète-t-on des nodules de phosphate appartenant à divers gisements, on ne peut les comparer que par la connaissance de leurs richesses relatives en acide phosphorique, etc., etc. ; mais il n'en résulte pas que l'état physique, c'est-à-dire la porosité, la densité, la solubilité, le groupement moléculaire enfin, doivent être négligés; il n'en résulte pas, surtout, que 100 kilog. d'azote sous forme de sulfate d'ammoniaque soient l'équivalent agricole de 100 kilog. d'azote sous forme de chair musculaire, ou encore que 100 kilog. de phosphate de chaux des os soient l'équivalent agricole de 100 kilog. de phosphate de chaux à l'état d'apatite d'Espagne ou de Norwége.

Voilà, Messieurs, comment il faut, selon moi, comprendre l'analyse et sa portée, et je m'exprime avec d'autant plus d'assurance sur ce point que je puis revendiquer — peut-ôtre sans orgueil illégitime — une large part dans cette vulgarisation des chiffres analytiques qui, depuis vingt ans, éclaire le commerce des engrais industriels.

Et maintenant, je puis conclure :

Pour chaque engrais, pour chaque compost, le phosphate et l'azote ont des prix spécialement déterminés par un ensemble de circonstances physiques et chimiques qu'il est souvent difficile de caractériser numériquement.

Les chiffres, exprimant la valeur commerciale de l'acide phosphorique ou le prix de l'azote dans les engrais, donnent des approximations utilisables dans une certaine mesure, c'est-à-dire pour comparer des mélanges dont l'analogie est très-grande au double point de vue de la composition chimique et de l'origine.

Ces chiffres deviennent fort inexacts si leur application par l'agronome n'implique pas la donnée très-sérieuse de l'état physique.

Voilà, Messieurs, la vérité vraie, présentée avec tout son absolutisme. Il faut bien la dire, comme réponse à des prétentions qui auraient pour but de faire de l'appréciation des en-

grais une affaire purement mathématique, et de supprimer du même coup les influenees de l'étal physique ; mais, fort heureusement, la pratique nous donne la réfutation incessante de telles hérésies, et, pour peu qu'on ait présentes à la pensée les lois générales qui dominent l'action connexe des matières organiques et de l'acide phosphorique ; pourvu surtout qu'on ait égard aux impérieuses nécessités des alternances de culture, on peut prétendre à de beaux résultats dans l'actualité, et à de notables améliorations dans l'avenir.

L'école des engrais chimiques. — Ses théorèmes. — La colture n'est pas une opération simple. — Le fumier remplacé par des produits chimiques.

— La valeur du fumier n'est pas seulement l'expression des matières qui y sont contenues, mais aussi de la forme sous laquelle elles s'y trouvent.

— Sur le terrain de la conciliation, la doctrine disparait. — La connaissance des dominantes et de la nécessité des restitutions au sol est-elle nouvelle? — Véritables services rendus par l'école des engrais chimiques.

Messieurs,

J'aurais voulu me tenir d'une manière exclusive sur le terrain de l'utile et du possible. Il faut bien cependant que je vous entretienne quelques instants de la prétendue école dite des engrais chimiques autour de laquelle tant de bruit s'est fait depuis quelques années : je ne L'entreprends, vous l'avonerai-je ? que contraint et forcé, car parler de cette école, c'est se mêler à la polémique proprement dite, et tout le monde n'a pas de goût pour les habitudes de discussion qn elle engendre et le ton des publications qu'elle motive. Essayons toutefois de retracer avec impartialité les prétentions de Y école des engrais chimiques et recherchons si ces prétentions sont fondées.

M. G. Ville, professeur au M usé uni d'histoire naturelle, a consacré un talent d'expérimentateur très-apprécié et une clarté de style d'autant plus estimable qu'elle est assez rare dans la science à développer et à propager quelques propositions telles que celles-ci.

Le fumier ri a de valeur que par l'azote, V acide phosphorique, la chaux, la potasse qu'il renferme.

En associant des matières azotées, (azotates ou sels ammoniacaux) à des phosphates, à du sulfate de chaux, à du carbonate de potasse, on remplace le fumier avantageusement, indéfiniment, car <( l'engrais chimique complet participe des propriétés chimiques du « fumier dont il contient toute la partie active et auquel il est supé- « rieur par les rendements qu'il détermine. »

// suffit, dit M. G. Ville, d'appliquer ce principe pour porter économiquement de 14 hectolitres à 30 par hectare le rendement des terres en froment. Et, en effet, en 1868, la moyenne des expériences faites établit que 921 kilog. d'engrais chimique ont produit 29hcctol., 73 de froment, tandis que 40,203 kilog. de fumier n'en ont fourni que 21,06. La question est donc résolue, résolue scientifiquement, résolue en pratique. Ce qui s'est passé en 1868, dans les expériences qu'on a relevées pour ce cîilcul, établit la lot générale. L'avenir est assuré, le dogme est constitué et (( rien n'est plus facile » (sic) que d'assurer à la France les 30 hectolitres par hectare, en consommant, selon l'expression d'un journal agricole, « la plus immense révolution qui ait jamais été prêchée, »

Un autre principe que s'attribue Yécole est le suivant :

a L'action de chacune des quatre substances dont l'engrais chimique (( se compose (phosphate de chaux, potasse, chaux, matière azotée), « exige } pour se manifester, le concours des trois autres. »

Ce qui revient à dire qu'une plante ne peut se nourrir et prospérer si l'on soustrait successivement au sol dans lequel elle est fixée, l'un des principes nécessaires à son développement.

L'école dit aussi :

« Chacun des quatre termes de l'engrais complet remplit une « fonction subordonnée t,n prépondérante à l'égard des trois autres, « suivant la nature des plantes, »

En un mot, il y a des plantes pour le développement desquelles la potasse joue un rôle plus important (pic la chaux; il y en a d'autres qui sont plus avides d'acide phosphorique que de potasse, etc., etc.

Il faut donc, selon M. G. Ville, ouvrir les yeux à la lumière, il faut à la vieille formule: prairie, bétail, céréales, substituer la

doctrine des engrais chimiques qui change le point de départ, et substitue la boutique du droguiste à l'admirable laboratoire de la prairie.

Et comme moyen d'action pour réaliser la théorie de Y école, M. G. Ville conseille tout d'abord d'examiner le sol sur lequel on veut opérer en y instituant des cultures d'essai dans lesquelles on fait intervenir, comme matière fertilisante, un mélange de substance azotée, de phosphate de chaux, de carbonate de potasse et de sulfate de chaux, et supprimant successivement, pour chaque parcelle ensemencée, l'un de ces quatre principes fertilisants. Il est évident — et je vous l'ai dit dans un de nos derniers entretiens — qu'on sera édifié par cet essai sur les besoins réels du terrain.

Voila, Messieurs, réduite à sa plus simple expression la doctrine qui a excité tant d'émotion et provoqué de si vives polémiques dans le monde agricole depuis quelques années. Elle s'est annoncée à grand bruit, elle a affiché la prétention de révéler des vérités inconnues jusqu'alors, d'apporter la loi de la restitution au sol. Tout cela est-il bien sérieux?

Déjà, Messieurs, j'ai eu occasion de vous exprimer toute ma pensée sur la fausseté de ces idées simples qui font de la végétation, une simple affaire de comptabilité chimique. La plante ne se constitue pas comme du sulfate de baryte et la puissance du fumier est d'ordre essentiellement complexe, j'ai trop insisté sur ce point pour y revenir aujourd'hui. Je me bornerai à dire que la proposition de M. G. Ville, qui n'estime le fumier qu'en raison de ses principes constitutifs : chaux, acide phosphorique, etc., est en contradiction avec les faits bien observés et qu'à défaut de pratique agricole on arriverait à cette conclusion en s'inspirant des lois de la physiologie végétale.

Je ne vous parle que pour mémoire de la hardiesse d'une affirmation qui conduit à l'usage indéfini de produits chimiques dans un terrain déterminé. C'est chose grave que d'encourir une telle responsabilité après les essais poursuivis en Angleterre et qui ont motivé une conclusion contraire. Sur ce point, vous pourriez me répondre que c'est à la pratique à se prononcer: soit, je l'admets, suspendons par conséquent notre jugement et laissons se multiplier les fumures aux engrais chi-

iniques; mais encore faut-il qu'elles soient économiques. Or, le sont-elles au Unit qu'on veut bien le dire? tout le inonde n'en est pas persuadé et un agronome éminent me disait, il y a quelques jours à peine, que, dans l'est, il avait vu peu d'essais effectués avec toute la méthode désirable pour que le résultat lût bien significatif.

En général, les fumures énergiques — cela est bien connu — donnent des produits à meilleur marché que les fumures faibles, mais tout ici est affaire de mesure, et avec M. G. Ville, il ne s'agit plus pour les engrais chimiques d'être le complément du fumier, mais bien de le remplacer victorieusement. On a donc le droit d'être sévère et de serrer la diseussion de près.

On peut dire tout d'abord que la hausse considérable occasionnée dans les prix du sulfate d'ammoniaque et des produits osseux par le seul fait d'expérimentation qui ne s'appliquent qu'à une fraction bien minime du territoire français, démontre éloquemment ce qui arriverait si les convictions de M. G. Ville passaient dans l'esprit de la majorité des agriculteurs. La hausse des engrais serait telle que le retour aux procédés naturels serait logique et immédiatement nécessaire ; mais aux prix actuels, môme, l'avantage n'est pas encore évident.

D'après des essais faits sous la direction du comice agricole de Saint-Quentin et commentés par M. Dehau dans le Journal de l'agriculture (1), il est très-vrai que 1,323 kilog. d'engrais chimiques ont fourni 52,021) kilog. de betteraves par hectare et que 99, fois sur 113, le fumier d'étable a fourni des rendements inférieurs, mais à quel prix reviennent les 100 kilog. de betteraves ?

Selon l'auteur que je cite, les rendements comportent 6 séries, dans lesquelles le poids obtenu a. varié de 1 40,000 kilog. à 20,000 kilog., et le prix de revient a été de 11", 77 à 50fr, 47 les 1,000 kilog., soit plus de 30 francs en moyenne, et encore a-t-on fait entrer dans le calcul quelques chiffres de rendements exceptionnels tels que ceux de 100 à 140,000 kilog. à l'hectare. 8 expériences citées par la Revue agricole du Midi et faites sur du sainfoin auraient donné par hectare des pertes de

(1) 5 octobre 13G9.

252 fr. - 144 fr. — 26G fr. — 186 fr. — 167 fr. — 173 fr. — 78 fr. — Dans sept expériences sur les vesees, on aurait vu 1500 kilog. d'engrait chimique complet augmenter la récolte d'un hectare de 250 kilog. pour une dépense de 472fr, 50, etc.

Si je vous cite ces expériences, messieurs, ce n'est pas pour en déduire une conclusion générale, mais on a tiré un tel parti de chiffres favorables qu'il est bon de mettre en lumière ceux qui ont une tout autre signification.

On savait depuis longtemps que les plantes créent la substance organique à l'aide de l'eau, de l'ammoniaque etdel'acide carbonique Et, en effet, à l'origine des végétaux sur la terre, il n'y avait pas d'humus bien évidemment, mais en résulte-il que la saine agriculture doire répudier des traditions respectables sur la parole d'un savant! C'est ici le point délicat de la discussion.

« Que la terre, dit M. Lecouteux, puisse, sans contenir de matières organiques, procurer des récoltes, cela n'est pas douteux, mais il n'est pas moins évident que le terreau, résultat de la décomposition lente des matières animales et végétales, agit puissamment et heureusement sur les propriétés physiques du sol, et que, parce fait comme aussi par les substances qu'il fournit à l'alimentation des plantes, il est d'un grand moyen d'action de la culture améliorante. Voilà ce que nous apprend une expérience séculaire. »

« Plusieurs fois déjà, dit le même agronome, j'ai protesté contre la formule trop absolue d'une tète de gros bétail par hectare dont M. G. Ville est accusé d'avoir pris le contrepied... Ce qui est vrai, c'est que l'agriculture doit, en tenant compte de la diversité des effets utiles à obtenir, se procurer toutes les matières fertilisantes qui sont d'un prix convenable... Les prix relatifs du sol, du travail, des engrais et des produits jouent ici un rôle décisif et qu'on ne saurait méconnaître. »

M. G. Ville, en parlant de la culture actuelle, s'est souvent évertué à peindre en couleurs sombres l'obtention du froment dans certaines exploitations où le fumier revient à un prix élevé; il n'a pas tout à fait tort, mais en résulte-t-il que ce coin du tableau soit en harmonie avec l'état général de l'agriculture française? Est-ce sans intelligence, sans profit surtout que L'ait

griculture des départements du Nord s'est développée, que nos défrichements de landes se sont effectués? Avons-nous attendu les conférences de Yincennes pour employer sur une large échelle les produits de vidanges, les os carbonisés, les guanos, les phosphates fossiles, les cendres et charrées? Ah ! Messieurs, ce n'est pas à Nantes que la solution de cette question peut être un seul instant douteuse et, en réalité, qu'on les appelle de tel ou tel nom, les engrais dont je viens de citer les noms ont été étudiés et appliqués depuis longtemps en Bretagne avec une louable activité ; toutefois, ils n'ont été considérés que comme auxiliaires du fumier, et c'est là un grand point.

Selon M. G. Yille, une notable partie de l'azote du fumier s'évapore en pure perte et il l'évalue numériquement. M. Rissler affirme, lui, une opinion diamétralement opposée. Je ne crois pas que la question soit bien éclairée jusqu'à ce jour par des faits acquis à la science, et la solution du problème économique soulevé sera très-probablement fournie par la pratique, avant que les savants soient d'accord sur l'importance de déperdition du fumier en azote (i).

Ce que j'ai tenu surtout à réfuter, Messieurs, c'est l'opinion émise par M. G. Ville, que la valeur intrinsèque du fumier, c'est « son estimation déduite de sa richesse en acide phosphorique, potasse, chaux et matière azotée, estimés au taux des produits chimiques cotrespondants. » Je répète qu'au point de vue de l'action sur la végétation, cette proposition n'est pas exacte. Je comprends que l'on compare le nitrate de potasse au nitrate de soude, l'acide phosphorique rendu soluble des phosphates du Nassau à celui mis également en liberté dans les phosphorites d'Espagne : tout cela est logique, mais ce qui l'est fort peu, ou plutôt ce qui ne l'est pas du tout, c'est de mettre en parallèle l'engrais chi-

(l) « Lorsqu'une matière organique azotée se décompose, l'azote se partage en trois parties sur 100.

30 pour 100 passent à l'état d'ammoniaque ou de nitrate;

40 pour 100 restent dans le sol à l'état de produit fixe, dont les propr etés nous sont mal connues;

30 pour 100 se dégagent dans l'air à l'état de gaz azoté.

Cela charge de 30 pour 100 le prix de l'azote utile. Ainsi, par exemple, la corne en poudre fine vaut 26 fr. les 100 kilogr Elle contient 1C pour ici) d'azote ; mais elie en perd 5,33 pour 100 dans l'acte de sa décomposition. »

(Ville, Entretien* agricoles de 1807, 3e édit., p. 301.)

inique et le fumier, puisque ce dernier représente d'une part une richesse en éléments matériels et d'autre part une puissance au double point de vue : 1° de la ealoricité, de la porosité déterminée dans le sol par l'humus constitué; 2° du mode de décomposition lente pour subvenir aux besoins des plantes.

Je sais que, dans ces derniers temps, l'auteur des conférences de Vincennes a concédé qu'on puisse associer le fumier de ferme aux engrais chimiques, mais alors que devient la doctrine, et en quoi les enseignements nouveaux diflèrent-ils de ceux qui onl été déduits depuis longtemps déjà des longues expérimentations faites en France, en Angleterre et en Allemagne ?

Lorsque M. Ville, attaqué de toutes parts, dit à la formule « prairie, bétail, céréales, la doctrine des engrais chimiques oppose la formule nouvelle : Importation d'engrais pour avoir des céréales, de la paille, du bétail et du fumier. » Nous répondrons que c'est là une règle de conduite suivie dans les défrichements, et au sujet de laquelle il ne rencontrera pas de contradicteurs. Il suffit de parcourir la Bretagne, la Sologne, l'Orléanais et une partie de la Normandie pour s'assurer que dans la petite et la moyenne propriété, les engrais industriels employés rendent depuis longtemps les plus grands services et concourent à augmenter la masse des fumiers ; mais, encore une fois, nous sortons ici du terrain des utopies pour revenir sur celui de L'agriculture possible.

La question des dominantes, c'est-à-dire l'appétit — si j'ose m'exprimer ainsi — d'une famille végétale pour l'acide phosphorique plutôt que pour la potasse ou la chaux, cette question est-elle nouvelle? Il vous suffira de consulter les nombreux ouvrages de chimie agricole, où sont relatées les analyses des cendres végétales, et vous serez parfaitement édiliés. Au reste, je vous ai déjà entretenus des recherches faites en vue de bien lixer l'opinion des agriculteurs sur ce point. En Allemagne et en France, on a fait des milliers d'analyses pour apporter la lumière sur la loi des assolements, en déduisant cette loi des aptitudes des végétaux à aborder tel ou tel principe minéral. On ne saurait donc affirmer que l'idée des dominantes ou de> préférences d'un végétal soit une idée nouvelle. Le paysan breton, qui met de la charrée sur sa luzerne, enterre son fumier

avec le froment d'hiver, et emploie du noir animal ou des phosphates fossiles avec ses sarrasins de printemps, fait des dominantes sans s'en douter.

En ce qui concerne enfin la loi de restitution au sol, il faut bien le dire, mais elle fait partie depuis très-longtemps de l'A B C de l'agronomie. On demeure quelquefois étonné lorsqu'on voit des savants estimables consacrer de longs efforts à établir l'ancienneté des connaissances relatives à la restitution; toutefois, on comprend ces préoccupations et ces travaux lorsqu'on se trouve en face des prétentions de l'école des engrais chimiques à l'originalité et à la nouveauté.

En résumé, l'école des engrais chimiques enseigne un principe essentiellement dangereux, lorsque, réduisant l'action du fumier à celle des substances minérales qui y sont contenues, elle ne tient aucun compte des substances hydro-carbonées de cet engrais et des phases successives de sa décomposition. Ceci nous ramène à l'époque déjà lointaine où Liebig, sous l'influence d'une théorie dont il a noblement fait son mea culpa, supputait exclusivement la valeur d'une fumure par les cendres qu'elle apportait au sol.

Et, il faut bien le reconnaître, le mirage est séduisant pour les esprits peu habitués à appliquer le résultat des expériences. On ne saurait nier, en effet, que les plantes n'aient la faculté d'organiser la molécule minérale. On ne peut méconnaître qu'avant les plantes il n'y avait pas d'humus. Mais savez-vous, Messieurs, où est le danger? C'est lorsque, constatant les possibilités, on en déduit des lois de production avantageuse. Ici, on côtoie l'abîme si l'on n'observe pas de très-près les faits acquis à la pratique, et l'on y tombe sûrement si, méconnaissant l'admirable équilibre des règnes minéral et organique, on réduit le vaste problème agricole à une opération de laboratoire.

Les tendances que j'attaque ici, Messieurs, ne datent pas d'hier, croyez-le bien. L'illustre Liebig s'en était fait l'interprète, il y a longtemps. «L'agriculture, disait ce savant, se trouvera un jour au point où est déjà arrivé en partie l'art de guérir; là, on a substitué des principes chimiques à un grand nombre de médicaments dont on ne savait expliquer la vertu miraculeuse ; ainsi on administre maintenant l'iode, la quinine, la morphine,

en place des éponges calcinées, du quinquina, de l'opium, qui, comme l'expérience Ta prouvé, doivent uniquement leur efficacité à ces principes. »

L'émincnt chimiste était allé bien loin, trop loin certainement, en affirmant que la morphine remplace l'opium, et que la quinine remplace le quinquina. Il était allé trop loin déjà lorsque, pour affirmer la haute utilité des engrais minéraux, il avait radicalement nié l'utilité de la matière organique et des sels ammoniacaux. Il était allé trop loin enfin lorsqu'il disait : « // importe peu qu'on offre aux champs l'ammoniaque sous forme d'urine ou sous celle du sulfate d'ammoniaque, qiïon y répande le. phosphate de chaux sous forme d'apatite ou sous celle d'une matière osseuse. »

Ici encore, il faut le reconnaître, la vérité n'est pas dans les principes absolus ; il y a une question de mesure, de relation avec les circonstances générales qu'on ne saurait méconnaître sans tomber dans le faux. Quoi qu'il en soit, il demeure prouvé que, même dans leur exagération, les doctrines professées, publiées en Allemagne et en France depuis longtemps, ont été purement et simplement reproduites depuis à l'occasion de la croisade des engrais chimiques.

Je vous engage, Messieurs, si vous voulez vous rendre compte des évolutions de la pensée des savants sur les problèmes que soulève la nutrition des végétaux, à lire les intéressants travaux historiques que M. Grandeaua consacrés à cette revue chronologique (1). Après avoir établi avec une grande impartialité les titres de chacun à la reconnaissance des agriculteurs, M. G randeau s'exprime ainsi :

« Le système de fumure exclusivement chimique, abandonné « depuis longtemps par son illustre promoteur , le baron «de Licbig, « semble aujourd'hui à beaucoup de personnes une nouveauté « agricole, alors qu'il n'est qu'une réédition d'une œuvre anté- « rieure déjà, dont l'expérience et une observation attentive des (( faits ont depuis longtemps démontré l'exagération, et. par suite, « le danger à son auteur. »

Exclusivisme pour les cendres des engrais en Allemagne,

(I) Journal d'agriculture pratique.

214 LtÇONS DE CHIMIE AG1UCOLE.

exclusivisme pour l'azote en France, le temps a fait justice de toutes ces exagérations, et une plus sage interprétation des faits doit, à la lumière d'une philosophie élevée des choses, faire justice de ces théories séduisantes, parce qu'elles sont simples, mais dangereuses, parce qu'elles sont en désaccord avec les lois économiques que l'agronome ne saurait ignorer.

Je crois fermement avec M. Risler que, sauf les cas de défrichements, « il n'y a que des situations très-rares et très- « exceptionnelles, dans lesquelles les engrais chimiques puissent « être avantageusement substitués au fumier de ferme (1). »

Aussi lorsque j'entends M. G. Ville revenir à l'idée de l'emploi des engraisehimiques concurremment avec le fumier, j'applaudis à ce témoignage de la puissance de la vérité qui finit toujours par avoir raison. J'applaudis également aux paroles suivantes que prononçait ce savant dans sa conférence du 7 avril i870 à la Sorbonne : « A la place des gisements de houille qui s'épuisent, nous avons reçu en partage notre beau climat et le soleil, ce grand moteur de la vie végétale. Aussi, ce que nous devons faire, c'est de mettre à contribution tous les pays du monde pour nous procurer les agents de fertilité qu'ils recèlent. »

Que M. Ville me permette d'ajouter : A la place dos gisements de guanos, de phosphates, de sels de potasse et de nitrates qui s'épuisent, la France a reçu en partage cette magnifique puissance de végétation qui soulève et condense, sous l'influence des rayons solaires, les éléments précieux disséminés dans le sol. Donc, on même temps que nous importerons, que nous extrairons des substances fertilisantes pour modifier les sols pauvres ou défricher les landes, gardons-nous bien de méconnaître l'immense parti que nous pouvons tirer de ees myriades d'usines qui s'appellent les prairies ou les mers.

Je n'ajouterai désormais que quelques mots.

11 y a nécessité pour l'honneur des sciences, que le suum cuique reçoive sa stricte et légitime application. 11 est donc juste de déclarer bien haut que l'école des engrais ehimiques n'a apporté ni la notion dos dominantes et des restitutions nécessaires ,

(I Lire aussUur cette question AnTrilogie agricole de M. Banal, la Réponse aux conférences de Vincennes de M. Koha't, et le Procès-virbul de In séance de ta Soaeté impériale et centrale d'agriculture de France, mars 18G8.

NEUVIÈME LEÇON. 2Ki

qui est vraie, ni celle de l'équivalence agricole du fumier à ses éléments inorganiques, qui est erronée.

L'école des engrais chimiques n'a pas établi la première qu'il y a solidarité entre les divers éléments constitutifs des végétaux ; c'était un principe parfaitement connu et développé dans des travaux nombreux.

Toutefois il serait injuste de méonnaître que M. G. Ville, par son active propagande, par la clarté de ses publications, par la méthode avec laquelle il a institué ses expériences, a vulgarisé les essais du sol et développé sur une vaste échelle l'emploi d'engrais dont beaucoup d'agriculteurs ne tiraient pas tout le parti possible. Le temps guérit bien des blessures, surtout celles que reçoit la logique, et le jour n'est pas éloigné où les exagérations du système ayant succombe devant l'évidence des faits, il restera de toute cette agitation une saine et salutaire expérience. Déjà ce résultat se fait sentir; je ne sache pas en effet qu'on renonce aux traditions agricoles objets de tant de labeurs persévérants, mais ce que je sais bien c'est que les fabriques de sulfate d'ammoniaque naissent chaque jour, en même temps que des phosphates longtemps inertes jaillissent du sol comme par enchantement sous l'impulsion d'une industrie vivace. Le prix des os et de leurs dérivés monte notablement, les substances azotées suivent le mouvement de hausse générale des engrais, et la production agricole s'accroît nécessairement en proportion de ces symptômes. La croisade entreprise en faveur des engrais chimiques aura donc été utile sous ce rapport, et je veux terminer cet entretien en oubliant les exagérations et le peu de souci qu'elle a eu des travaux de ses devanciers, pour ne me souvenir que des nombreuses expérimentations qu'elle aura provoquées à l'avantage de l'agriculture.

Le tableau annexé à cette leçon est tout à la fois un témoignage de l'activité des recherchcschimiques effectuées en vue de faire connaître les besoins des plantes, et un guide utile pour l'interprétation des assollements ou le choix des engrais nécessaires à une culture déterminée. Il a été publié en Allemagne par M. Wolff et représente des moyennes calculées sur des analyses fort nombreuses.

•aiozv

•auj.ios

w ce ijz o es f« w r< r<

09 00 — Ci î"?

»fl ?5 N - - -

'onltj.inj|ns aaiDv

•buoqdsotid

y a in y

•X.1VHD

•3IS3K0VW

CS — ~-> r« C- — — — O

cr — u-j— <îy5 — —

f ( o x -<r ><r ri o

î"? PC CS O »■* w O O

Page 1