V. ESSAIS DES INDIGOS
Dans le commerce on se contente généralement, pour estimer la valeur vénale de l'indigo, de l'examiner sous le rapport de ses propriétés physiques. Il est généralement d'autant plus estimé, comme nous l'avons dit, qu'il est d'un bleu plus vif, plus intense et tirant davantage sur le violet; que sa pâte est plus fine, bien liée, bien homogène et douée d'un aspect cuivré ; enfin que les pains ne sont pas fendillés.
Mais j'ai eu la preuve, en faisant déterminer, par des personnes qui font le commerce de l'indigo depuis long-temps, la valeur respective de plusieurs échantillons dont le degré de pureté m'était connu, qu'il est impossible, dans l'état actuel de nos connaissances, de faire cette évaluation sans avoir recours à l'analyse. Je vais cependant exposer quelques essais que j'ai eu l'occasion de mettre en pratique pour arriver à ce but.
Premier essai.
Une opération qui me paraît indispensable pour essayer des indigos, est l'incinération qui
a pour objet de déterminer la quantité de matière inorganique fixe qu'ils peuvent contenir. On commencera par sécher à ioo° 1 décagramme environ de chaque échantillon d'indigo. Dans cette opération l'indigo perdra o,o3,
o,o5, 0,06 d'humidité.
Deuxième essai.
On prendra Ier ,00 de chaque échantillon d'indigo séché, et on les incinérera dans une petite capsule de platine. L'indigo de bonne qualité se fond, exhale une belle vapeur pourpre, et il laisse en général o6r,o7 de cendre; mais j'ai eu une fois l'occasion d'essayer un indigo qui n'en a laissé que os' ,o3.
J'ai examiné des indigos préparés au Sénégal, dont la partie colorante était d'une bonne qualité, et qui laissaient jusqu'à 0,22 de cendre. Cette grande quantité de matière inorganique ne peut être attribuée, au moins entièrement, à ce que la plante indigofère de ce pays contient plus de parties terreuses que les indigofères exploités ailleurs, car des échantillons préparés dans le même pays, et avec soin, ne m'en ont présenté que 0,12.
Troisième essai.
On monte une petite cuve à froid, dans un flacon à l'émeri à large orifice , en prenant :
gr.
Indigo séché à ioo° o,5oo
Sulfate de protoxide de fer cristallisé . . i,83o
Potasse à l'alcool 1,600
Eau 5oo,ooo
Le flacon doit être presque entièrement rempli de ces matières , autrement il y resterait une quantité d'air qui nuirait au succès de l'opération.
On agite bien les matières , et après | d'heure on y plonge [f- de laine filée, et on les en retire au bout de 5 ou 10 minutes, suivant la hauteur du ton qu'on veut obtenir.
Il faut opérer comparativement avec de l'indigotine ou un indigo de bonne qualité.
Cet essai indique bien si l'indigo essayé est susceptible de donner une belle couleur, mais il est peu satisfaisant à cause des difficultés qu'il présente , lorsqu'on veut épuiser complètement le bain, en y plongeant successivement des écheveaux de laine égaux en poids, et qu'on veut comparer la quantité de laine teinte à celle qui le serait, en employant de la même manière
6o 30° LEÇOJN de chimie
de l'indigotine ou divers échantillons d'indigo; afin de juger quelle serait la valeur relative des indigos essayés par ces quantités de laine teinte et la hauteur de leur nuance.
Le défaut de précision de ce procédé tient surtout à ce qu'on perd une quantité notable d'indigo en sortant la laine du bain.
Quatrième essai.
On met dans une boite de cuivre bien sèche, qui sera chauffée extérieurement pendant 6 heures à la vapeur, une petite capsule de platine ou de porcelaine contenant igr- d'indigo et 6^,12 d'acide sulfurique concentré. On délaie ensuite le sulfate d'indigo avec un peu d'eau et on verse le tout dans un ballon de i litres. Après avoir lavé exactement la capsule, avoir versé le lavage dans le ballon, on achève de remplir celui-ci d'eau , de manière à avoir une dissolution de 2000 centimètres cubes contenant isr' d'indigo, c'est-à-dire une dissolution dont 20 centimètres contiennent oe'",oi d'indigo, et i centimètres en contiennent osr-,ooi. On répète la même opération sur chaque échantillon.
On prend 20 centimètres cubes de chaque solution, avec une pipète graduée (tom. n, pi. 3,
APPLIQUÉE A LA TEINTURE, 6l
Jig. 7), et l'on compare la couleur et le ton que des écheveaux de 1 gramme de laine prennent dans chacune d'elles par une immersion d'une durée déterminée.
En cherchant ce que je pourrais teindre de grammes de laine et de soie avec o6r ,01 d'indigotine représenté par 20 centimètres cubes de sulfate, j'ai trouvé, en employant 1 gramme de laine et de soie, dans chaque immersion qui durait il\ heures, que l'on peut teindre en rapportant le tout à une gamme formée de 28 tons à partir du blanc.
1 gr. de laine au ton 18. 1 gr. de soie au ton 16.
1 gr. — 7,5. 1 gr. — 9.
1 gr. — 1. 1 gr. — 5.
Cinquième essai.
On peut se servir du chlorure de chaux pour essayer les indigos après les avoir préalablement dissous dans l'acide sulfurique; et cela résulte de ce que nous avons dit plus haut (tom. 11, lec. 29, pag. 35),et de cet autre fait que l'indigotine exige plus de chlorure pour être décolorée que les principes colorans qui l'accompagnent ; mais ce dernier fait s'oppose à ce qu'on puisse conclure absolument la proportion de l'indigotine, du chlore employé à la décomposer. Par exemple, d'après
62 30e LEÇON DE CHIMIE
une expérience que je ne garantis pas, parce qu'il me reste du doute sur l'exactitude du titre du chlorure que j'ai employé, ioo parties d'indigo tine en poids dissoutes dans 612 d'acide sulfurique, exigeraient à peu près 68,75 parties de chlore pour se décolorer. Eh bien ! ce rapport pe donnera pas le titre absolu d'un indigo, lorsqu'on aura déterminé la quantité de chlorure nécessaire à sa décomposition, car du sulfate d'indigotine exigeait 100 volumes de chlorure pour être décoloré ; tandis qu'un sulfate d'indigo qui contenait sous le même poids et sous le même volume la moitié moins d'indigotine , en exigeait 88 volumes. Or, il est clair que si les matières étrangères à l'indigotine n'avaient pas agi sur le chlore, il n'aurait fallu que 5o vol. de chlorure.
D'après cela on voit que l'essai par le chlorure ne peut pas donner des résultats absolus , mais il est expéditif , et ses indications ne sont pas inutiles.
Pour faire cet essai, il faut dissoudre igr d'indigo dans I2gr,24 d'acide sulfurique, autrement on aurait de la phénicine qui se précipiterait par le mélange du chlorure avec la solution sulfurique.
Sixième essai.
M. Houtou-Labillardière a proposé , pour déterminer la valeur vénale, non-seulement des incligos, mais encore de toutes les autres matières colorantes , de se servir d'un colorimètre. Voici comment il opère sur les indigos. ^ '
Il fait dissoudre i partie de chaque indigo qu'il essaie,, dans 10 parties d'acide sulfurique, d'une densité de i,845. Ici il est bien essentiel de prévenir la formation, ou plutôt, le dépôt de la phénicine.
On étend ensuite toutes les dissolutions sulfuriques d'eau, de manière à les amener à une même hauteur de ton, ce qu'on juge en mettant la liqueur dans des tubes de verre d'un même diamètre, et qui sont contenus dans une boîte alongée, percée de trous correspondans aux tubes, et d'un trou servant d'oculaire, percé sur la paroi opposée. L'intérieur de la boîte est peint en noir,
Il est évident que les solutions sulfuriques seront d'autant meilleures qu'elles auront exigé plus d'eau pour être amenées à un même ton de couleur.
Cette épreuve est certainement très-satisfaisante, toutes les fois que les couleurs étendues
64 30e LEÇON DE CHIMIE
peuvent donner le même bleu; mais si l'une contient proportionnellement à l'indigotine plus de matière jaune , de sorte que pour des quantités égales d'indigotine qu'elles contiendront, elles donneront des liqueurs dont l'une sera plus verte que l'autre , il deviendra très-difficile de prononcer; c'est ce qui a lieu, par exemple, lorsqu'on se sert de sulfate d'indigotine pour terme de comparaison. Celui-ci, étendu d'eau, donne une liqueur d'un bleu qui n'est pas vert; tandis que les indigos du commerce, qui contiennent de la matière jaune, en donnent une liqueur d'un bleu toujours plus ou moins verdâtre.
Je crois, d'après cela, que Ion ne peut déterminer , par une seule épreuve, la valeur de plusieurs échantillons d'indigos; du moins me paraît-il nécessaire , pour prononcer avec quelque assurance , de contrôler un essai par un autre. Au reste , dans mon ouvrage sur l'art défaire les essais en teinture, je reviendrai sur ce sujet, pour le traiter avec des détails qui seraient déplacés dans ce cours, où je ne peux présenter que des résultats.