VINGT-SEPTIEME LEÇON
LE CBOLÉft4. — SON OMCIIVE ET SES WWLWMÈ».
Différences entre la marche des épidémies de choléra et celle des épidémies d'influenza. — Le choléra était inconnu en Europe avant le commencement de ce siècle. — Épidémie des Indes en 1817. — Marche et propag^ation de la maladie. — Elle suit les routes et les cours d*eau les plus fréquentés. — Elle n'a jamais devancé les navires dans la traversée de l'Océan. — Arrivée du choléra en Angleterre, — en Irlande.
Messieurs,
Aussi longtemps que l*art de la navigation est resté dans renfance, aussi longtemps que les communications entre pays éloignés, ne pouvant avoir lieu que par terre, ont été rares et dangereuses, les différentes races, les différentes familles de l'espèce humaine, séparées les unes des autres, ne pouvaient avoir aucun renseignement sur les maladies remarquables ou nouvelles qui sévissaient sur certains points du globe; et cette branche des sciences médicales, à laquelle on peut à juste titre donner le nom de géographie des maladies, était parfaitement inconnue. Mais aujourd'hui nous entrons dans une ère nouvelle : un système de navigation beaucoup plus parfait, la puissance journellement croissante de la vapeur, l'extension du commerce, ont tellement facilité les relations entre les contrées les plus éloignées, que nous sommes en droit d'espérer que les sciences seront désormais étudiées d'après une nouvelle méthode. Il ne s'agit plus maintenant de se borner à enregistrer les phénomènes qui se passent dans un pays isolé, il faut embrasser dans une vue d'ensemble et soumettre à une observation générale la surface entière de notre terre.
Grâce aux efforts éclairés de notre propre université, grâce au génie de l'un de ses professeurs, les maîtres de maint empire ont contracté une scientifique alliance, et ont uni leurs efforts pour créer, sur des points éloignés, des établissements destinés à l'observation des pliéno-
mènes magnétiques, de sorte que notre globe lui-même est soumis à une vaste expérimentation ; les savants du nouveau monde se sont joints à ceux de Tanclen continent, afin d'étudier simultanément les phénomènes météorologiques: déjà, les observations poursuivies sans relâche sur terre et sur mer nous ont révélé la marche mystérieuse des vents; déjà elles nous ont permis de représenter graphiquement Vétendue et la direction des tremblements de terre. A mesure que nous avançons dans rétude des révolutions physiques de notre planète, nous sommes encouragés à répéter et à multiplier nos recherches par Tespérance de découvrir des lois générales, qui nous permettent de comprendre le passé et de prévoir Tavenir. Mais notre terre est habitée par des êtres chez lesquels la vie se manifeste par des phénomènes à la fois plus compliqués et plus obscurs que ceux qui caractérisent la matière inorganique. Pour cette raison, et en vertu même de cette supériorité que la vie donne à la matière organisée, chaque être animé est gouverné par des lois qui lic semblent pas pouvoir être appliquées aux autres créatures vivantes de la même espèce; partant de celle idée, nous sommes conduits à supposer chez les animaux une individualité, une personnalité qui les met chacun en particulier à l'abri des influences perturbatrices qui se font sentir simultanément sur un grand nombre d'entre eux; nous croyons même que cette individualité peut être déduite de quelque loi générale.
Cependant un examen plus attentif nous montre que les animaux comme les plantes sont soumis à l'action de certahis agents physiques qui, impressionnant au même instant un grand nombre d'individus, donnent lieu aux maladies les plus diverses. Ces maladies méritent d'être l'objet d'une étude spéciale ; plusieurs d'entre elles sont, pour ainsi dire, fixes, stationnaires, et leur empire ne s'étend pas au delà de certaines localités nettement circonscrites. Ainsi, depuis les temps les plus reculés, le goitre, le tumidum sub Alpibus gutlur, est endémique dans la vallée du Rhc^ne et dans d'autres régions de la Suisse; les voyageurs modernes l'ont rencontré dans quelques contrées de l'Amérique du Sud et à Kemaon, district de l'Hindoslan, qui appartient aux terrains subalpins. Les fièvres intermittentes, le typhus, la fièvre jaune, l'éléphantiasis, le béri-béri, le ver de Guinée, le yaws, Tophtlialmle d'Egypte, appartiennent exclusivement à certains pays, et nous fournissent, avec une foule d'autres affections, de riches matériaux pour la
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qui passent de nation à nation, de tribu à tribu : tantôt ces épidémies se déplacent avec une telle rapidité, qu'elles parcourent en très peu de temps toute la surface de notre globe; tantôt elles avancent à pas lents et Furtifs; mais elles marchent, elles marchent pendant des années, jusqu'à ce que, dans leur voyage dévastateur, elles aient traversé le monde entier. Tel fut le choléra asiatique, qui a employé vingt ans pour achever sa route ; au contraire, Yinjluenza^ qui appartient aux épidémies du premier groupe, accomplit souvent le même trajet dans l'espacedequelques mois. Ainsi, lagrippeépidémiquedel 830-1 832, partie de l'Australie, était signalée quelque temps après dans l'hémisphère septentrional, à Moscou ; de là elle gagnait en huit mois Saint-Pétersbourg, Varsovie, Francfort, Paris et Londres; trois mois plus lard elle apparaissait en Italie, et peu après elle sévissait ^Gibraltar. Remarquez, messieurs, que cette épidémie a employé huit mois pour passer de Moscou à Londres, et que sept mois plus tard elle régnait dans les Etats-Unis d'Amérique; faisons la part de l'inexactitude des dates, et nous verrons qu'elle n'a guère mis moins de temps pour traverser l'Atlantique que pour parcourir le continent.
Si nous comparons cette marche de la grippe de Moscou à Londres, avec celle du choléra de l'Angleterre à Québec, nous arriverons à un singulier contraste : or, ce fait est d'une valeur considérable, lorsqu'il s'agit de décider si le choléra, comme la grippe, est propagé par l'influence atmosphérique.
Vtnfluenza de 1833 a présenté dans sa course une rapidité plus grande que celle de 1832 ; elle était née dans le nord-est, et c'est à peine s'il s'écoula quelques jours entre ses apparitions successives à Moscou, à Odessa, à Alexandrie et à Paris.
L'épidémie de 1867 paraît avoir marché plus promptement encore. D'après les rapports adressés au directeur général de la marine, sir William Burnett, la maladie régnait en janvier et en février sur le littoral du Portugal et sur les côtes méridionales de l'Espagne ; en janvier, en février et mars, elle ravai^eait Terre-Neuve et la Nouvelle-Zélande ; en février et mars, elle était à Vaiparaiso ; en avril, elle atteignait les côtes de Syrie; en juillet, août et septembre, elle sévissait au midi de l'équateur, sur la côte occidentiile de l'Afrique, et au mois d'août elle entrait à Hong-kong !
Ce n'est pas seulement par la rapidité de leur course, c'est aussi par leur généralisation (|ue les diverses épidémies de grippe {liHèrenl entre
50â CLINIQOE MÉDICALE.
tous les pays ha1)itcc> de l'Asie, de l'Europe et de l'Amérique ; mais la grande grippe de 1837 n!a pas touché le nouveau monde, quoiqu'elle ait dépassé la ligne équinoxiale, et qu'elle ait Trappe le cap de Bonne- Espéran(5c et rAuslralte. Ces faits sont bien suHisants, ce me semble, pour stimuler notre curiosité, et pour engager les savants et les médecins à étudier de près les endémies et les épidémies. Ces études sont loin d'être sans résultats au point de vue pratique, car si les souverains d«s nations civilisées instituaient un certain nombre d'observatoires mé^ dicavx où l'on pût observer et noter les caractères et les symptômes des maladies épidémiques, bien des détails curieux sur leur origine et sur leur marche seraient mis au jour, et alors peut-être nous pourrions saisir quelques-unes des lois générales qui président à leur évolution. Nous pourrions alors conslaler si Vinfluenza, comme on la dit, marche toujours de Test à l'ouest, et jamais en sens opposé; nous saurions également s'il est vrai que, née d'un côté de l'équateur, elle passe le plus souvent de l'autre côté.
Aujourd'hui que les moyens de communication sont si rapides, il nous est parliiitenient possible de connaître le caractère et le traitement d'une épidémie longtemps avant qu'elle nous atteigne : nous étions renseignés sur les symptômes de la grippe de 1837, et sur le meilleur traitement à lui opposer, plusieurs semaines avant son arrivée parmi nous, et nous étions familiarisés depuis plusieurs années avec jes symptômes du choléra , lorsque nous avons pu juger par nous* mêmes de ses épouvantables effets. J'ai encore chez moi la copie d'une leçon que j'ai faite en 1826 à Meatli Hospital; je décrivais alors, d'après les auteurs orientaux, îe choléra spasmodique, et j'annonçais la venue prochaine de la maladie en Angleterre : l'honneur de cette prédiction ne m'appartenait pas , il revenait tout entier à un savant illustre, le docteur Brinkley, alors président de l'Académie royale de l'Irlande.
C'est précisément sur l'origine et la marche du choléra spasmodique que je veux aujourd'hui vous présenter quelques remarques. Dans l'Inde, ou pour parler plus exactement, dans l'Hindostan, ce nest point une maladie nouvelle ; depuis que celte contrée est ouverte à l'Angleterre, ellea subi à plusieurs reprisesdes épidémies partiel les. Mais comme ces épidémies sévissaient unicjuenient sur les indigènes, comme elles étaient très limitées dans leur étendue et dans leur durée, elles n'ont pas attiré l'allention des écrivains européens.
M En 1762, le choléra régnait dans le haut Hindostan, et au rapport
de Lebègue de Presie, il tua trois mille nègres et huit cents Européens. Dans une lettre datée de Madras, en 177^, le docteur Paisley écrit que cette maladie est souvent épidénrique , surtout parmi les noirs. M. Sonnerat, dans les récUs de ses voyages dans l'Inde, de 1774 à 1781 , signale le choléra sur la côte de Coromandel, et ajoute que pendant un certain temps il a été épidémiquo et très grave. Gurtis, dans son travail sur. les maladies de Tlnde, et Girdleston dans son essai sur les affections spasinodiques de ce pays, rapportent qu'il a été beaucoup plus fréquent que d*habilude pendant les années 1781 et 1782. Au commencement de 1781, il régnait chez les Circars du Nord, et à la Tm de mars il atteignait à Gangam une division des troupes du Bengale, composée de cinq mille hommes. Cette division était en marche^ sous les ordres du colonel d'artillerie Pears, pour rejoindre sur les c<')tes Tarrnée de sir Eyre Coote. Ces hommes, dorft l'état sanitaire îivait été jusque-là excellent, tombaient par douzaines, et ceux-là même qui étaient le moins gravement affectés étaient perdus en moins d'une heure. Plus de cinq cents entrèrent à l'hôpital dans l'espace d'unejournée, et au bout de trois jours la moitié de la division, et au delà, était atteinte.
ï En avril 1783, le choléra se déclarait à Hurdwar, sur le Gange, une station que les Hindous tiennent pour sacrée; et il y avait là une foule immense composée de plus d'un million d'individus, accourus de toutes parts pour faire leurs ablutions dans les eau^ saintes. Ces pèlerins ont rhabitude de s'établir sur le bord du lleuve, et d'y passer la nuit sans aucun abri. A peine les cérémonies étaient-elles commencées, que le choléra se développa dans celte multitude, tuant, à ce qu'on suppose, vingt mille personnes en moins de huit jours. Toutefois, dans cette circonstance, la maladie fut tellement circonscrite, qu'elle n'atteignit même pas le village de Jawalpore, à 7 milles (1) de distance 2). »
En Europe, on ne connaissait alors aucune maladie semblable au choléra spasmodique: quoique contredite par plusieurs autorités, cette assertion peut être tenue pour vraie, et pour mon compte je ne doute pas un seul instant de son exactitude. Chez nous, le choléra spasmodique.est une maladie importée ; dans l'Hindostan, c'est une épidémie née sur place. Quelles causes ont transformé cette maladie, habituellement confinée dans la péninsule indienne, en un fléau dévastateur
qui M exercé ses ravnges sur toute lu surface du globe, sans disUnclion (le natiunelilé ni de langage? C'est ce ((u'il serait superllu de reclierclier, tant est grande l'obscui'ilé qui environne celte question; bornonsnous à espérer que celte épidémie ne laissera pas derrière elle une addition définitive à la nosologie de chaque pays, et que le choléra se renfermera bientôt dans ses limites primitives.C'estaupriritenipsdelSl? que la maladie indienne a pris un caractère plus menaçant; c'est alors qu'en vertu de propriétés nouvelles, elle a commencé cette marche progressive qui ne devait avoir d'autres bornes que les contins du monde habité.en dépit de tous lesubstiicles apportés par le sol et par le climat (1). Ce fut d'abord dans les districts riverains du Gange, et sur les bords de quelques-uns de ses affluents, que le choléra devint épidémique et nomade; ces régions étaient éloignées de Calcutta d'une distance de 80 à 150 milles (2j. Cela se passait iiu printemps ei au commencement
(1) Cette asserlio II D'cttpMparniilemeiit exacte. La Suiiaeeat restée jUEi]u'ici à l'abri du cliolÉrs aiialique, et, en présente de celle im muni ta, je ne puis m'empfcher de eonger h la doctrine éliotngiquc de Pellenkofer, Cet observateur a TaîL de nombrauMS recherches dans le but de délermiiier les causes nui flivoriscnl le développemenl àa cbuléra ; il s'est appliqué lurtuul !i étudier les condi lions en vertu desquelles cerliiites localités échappent a l'épidémie su moment niCnie où lei contréei voitiues en «abiMent les ilteintet, et il a trouvé dan* les qualité" du sol la raison de ces dilTéreiices. PcUenkorer a Tait ses ubservations en Bavière, mais je ciois que ses conrlusious soiil ju«temc»t applicables à la Suicse : d'après lui, eu elTet, ta porosité du sul, sa perméabilité à l'air et k l'eau, la présence des [eaux souterraines à une prorondeur relativement ptu considérable, sont les causes les plus eSIcacet de la propagalion du cboléri. Diai ioules les parties do la Bavïércqui sont reBtt^es indemnes, le soi présente les caractirai précisément inverses : il est compacte, à peu prés imperméable, et les eauK souterraines se rencontrent â une profondeur bejiucuup plus grande. Je ne puis entrer ici dans tous les détails de celle doctrine qui a élâ accueillie en Allemagne avec une grande faveur ; je me bornerai à taire rema rquer que ces conditions préservatrices du soi sont complètement réalisées dans les terrains granitiques et jurassiques, qui entrent pour une part considérable dans la coristïlulion géolugiquo de la Suisse. Jusqu'ici on avait atlribué l'immuailé de ce pajs k son altitude ; mais cette manière de voir était inacceptable, carie Népaul, qui est à 51100 pieds au-dessus du niveau de la mer; Ereeroum, en Arménie, qui en est à 70DO pieds; les plateaux do la Tartane, élevis de près de 10 000 pieds, ont été cruellemeal visités par le choléra. Il resterait à rechercber aujourd'hui quelle est la naluro du sol de ces contrées, qui se rapprochent da la Suisse par leur allitude.
l'ollenLufer a consacré plusieurs tiaïaux à l'exposé de a doctrine Vuyci, entre autres : Fiagen ausdtr ActioUigie der Choiera {Pappenheim't Monalsrhrîfl, t859, et Vonalyit d'Eiienmann dans CansiaU's /ahresbfricM, Wiinburg, )800).
(Kate do Taui.)
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de l'été, mais généralement on rapporte le début de l'épidémie au moment où le choléra apparut à Jessore, c'est-à-dire au 19 août 1817. Le docteur Tyler, le premier, observa et décrivit la maladie, mais il l'attribua à tort à la consommation d'un riz de mauvaise qualité. Jessore est située sur le delta du Gange, à 100 milles nord-est de Calcutta (1). On remarqua dès ce moment que le choléra se propageait en suivant le cours des fleuves ; il entra peu de temps après à Calcutta, en septembre 1817, et il décima la population presque jusqu'à la fin de 1818.
« Dans les derniei's jours de septembre, l'épidémie sévissait sur toute la province du Bengale, depuis les territoires de Pumea, de Dinajepore et Silbet, situés à Textrême orient, jusqu'aux régions reculées de Balasore et de Cutlak ; de lenibouchure du Gange au confluent de la Jumna, sur un espace de plus de 600 milles, bien peu de villes échappèrent au fléau : les cités florissantes de Dacca et de Patna, les villes de Balasore, de Burrissaul, de Rungpore et deMalda eurent particulièrement à soufl'rir. Mais à côté de cela, chose remarquable, la grande et populeuse cité de Mooshedabad , qui, en raison de son étendue et de sa situation, semblait exposée plus que toute autre aux atteintes de l'épidémie, fut ttès légèrement éprouvée, tandis que toutes les contrées d'alentour étaient profondément ravagées.
» Durant l'automne de 1817, le choléra gagnait Muzufferpore, franchissait les limites du Bengale, et apparaissait à Chuprah et dans le canton de Gazeepore ; toutefois, dansées provinces, il n'atteignait que les villes elles-mêmes, ou les villages qui en étaient immédiatement voisins ; de sorte qu'à cette époque la plus grande partie du pays fut préservée. Au commencement de novembre, la maladie se développa dans la grande armée qui était en garnison à Bundlecnnd, dans la province d'Aliahabad. Cette armée avait été réunie en vue d'une guerre avec les Pindares, et la division du centre, forte de 10 000 combattants, et de 80 000 valets de camp, était établie sur les bords du Sinde, sous le commandement du marquis de Haslings. Le choléra y exerça d'épouvantables ravages. Pour la date exacte des premiers cas on hésite entre le 6, le 7 et le 8 novembre. Quoi qu'il en soit, la maladie s'introduisit d'abord insidieusement parmi les serviteurs de l'armée; puis, au bout de quelques jours, prenant tout à coup un nouvel essor, elle s'élança avec une irrésistible violence dans toutes les directions ; avant
le 14 du mois, elje avait envahi toute retendue du eamp. Jeunes el vieux^ Européens et indigènes, combattants et serviteurs, tous étaient également exposés, et une fois frappés, tous succombaient également et en peu d'heures à l'influence pestilentielle. Les sentinelles tombaient souvent coname foudroyées, et il fallait employer trois ou quatre hommes pour remplir une factioil de deux heures. Beaucoup de malades mouraient avant d'avoir atteint les infirmeries, et les hommes qui les transportaient étaient fréquemment pris, pendant lé trajet, des premiers symptômes de la maladie. Enfin, la mortalité devint telle, que le temps et les bras manquèrent pour inhumer les corps ; on les jetait péle-méle dans les ravins du voisinage, ou on les enterrait précipitamment sur place, et môme autour des tentes des officiers. Du 15 au 20 novembre, le nombre des morts s'éleva à 5000. Les indigènes, voyant dans la fuite leur unique moyen de salut, désertaient en masse ; à plusieurs milles de distance, les routes et les champs étaient jonchés des cadavres de ceux qui avaient emporté avec eux le germe de la maladie. Le camp était alors encombré de malades, et le marquis de Hastings résolut de le lever pour chercher un air meilleur.
Malgré tous les moyens de transport qu'on mit en usage, on fut contraint de laisser en arrière un certain nombre d'hommes. « De plus, » beaucoup de soldats, pressés par les premières atteintes du mal, » étaient obligés de descendre des charrettes, et n'avaient plus ensuite » la force d'y remonter ; chaque jour on en abandonnait ainsi des cen- » taines, et les derrières étaient couverts de morts et de mourants : » l'emplacement du camp ressemblait à un champ de bataille, et à voif » la route qu'on avait suivie pour le quitter, on eût dit une armée » fuyant après une effroyable défaite (1). » On n'a pu déterminer exactement le nombre des victimes ; mais il paraît avéré que sur les 10 000 combattants, 7064 périrent, et l'on estime que 8000 servants, c'est-àdire un dixième du nombre total, tombèrent sous les coups de l'épidémie. Une fois arrivée à Erich, sur les plateaux élevés et secs qui bordent la Belwah, l'armée fut délivrée du fléau, et au bout de peu de temps l'état sanitaire était très satisfaisant.
» Pendant le mois de décembre le choléra diminua beaucoup de violence, et au mois de janvier 1818 il paraissait presque complètement éteint. Mais, à la fin de février, il revenait avec une nouvelle intensité, et avant que l'année fût accomplie, toute la péninsule in-
(1) Bengal Report, p. 12-15. (I/Auteur.)
dienne, de Silhet à l'orient jusqu*à Bombay à l*occident, de Deyrah au nord jusqu'au capComorin au midi, avait encore une Tois souffert des ravages de répidémie(l). »
Du reste, la marche envahissante du choléra fut singulièrement favorisée par la superstition du peuple : aveuglés par les brahmines, les Indiens se réunissaient en foule pour accomplir des pèlerinages à quelque autel sacré; là ils suppliaient le ciel de mettre fin à la bataille que se livraient depuis si longtemps le dieu et la déesse, auxquels étaient commis le bonheur et la tranquillité de cette partie du monde. Cette bataille était, à leurs yeux, la cause de l'épidémie.
Pendant l'année 1818, le choléra se propagea dans une triple direction. Remontant d'abord le Gange et la Jumna, il envahit les provinces septentrionales de THindostan, puis, retardé dans sa marche pendant quelques années par les montagnes du Népaul, il fut définitivement arrêté par la chaîne de l'Himalaya. Le petit nombre des habitants, la rareté des communications entre ces hautes régions et les basses terres, rendent compte de ce fait. Dans les Indes, le choléra ne s'est jamais élevé à plus de tiOOO pieds au-dessus du niveau de la mer (2); en juin 1818, il atteignit les hauteurs situées entre le Népaul et l'Hindostan ; en octobre, il était déjà à Schaurapoor, à plusieurs centaines de milles au nord-ouest ; et avant la fin de l'année, il avait ravagé les vastes plaines arrosées par le Gange, la Jumna et leurs affluents. Cette contrée, remarquable par le nombre de ses villes et de ses villages, est une des plus populeuses de la péninsule, et la mortalité y fut épouvantable.
Dans sa seconde direction, la maladie marcha vers le sud en suivant les côtes ; elle allait d'un port à un autre, et le 20 octobre 4 818 elle entrait à Madras, où elle frappait tout d'abord vingt médecins : treize d'entre eux succombèrent.
Sadras, Pondichéry et toute la Carnatie furent envahies pendant
(1) American choiera Gazette^ p. 19. (L'Auteur.)
(2) La fièvre jaune n'a jamais atteint cette hauteur. Humboldl dit qu'au Mexique sa limite en altitude est de 3243 pieds ; mais Gibbs, dans son intéressant travail sur les maladies épidémiques, pense que cette limite est déjà trop élevée. Dans les États- Unis, quelles que soient d'ailleurs les autres conditions de la localité, la fièvre jaune n'a jamais dépasse la hauteur de 400 pieds ; le point le plus élevé qu'elle ait visité est Memphis, ville située à 400 pieds au-dessus du golfe du Mexique. — Ou sait que la peste ne s'élève guère plus haut.
Gibbs, A Report on épidémies and endémies {the North American med.-chir . Reviewj
Tannée suivante; mais, dès le mois de décembre 1818, le choléra avait atteint Jaffnapatam, la ville la plus septentrionale de Ceylan : il y était arrivé en suivant le littoral du Coromandel. Le 10 janvier 1819, il éclata à Ck)lombo, et commit ensuite d'effroyables dévastations sur la côte occidentale de Ceylan. Sur ce point, la maladie parut épuisée ; mais au même instant elle renaissait avec une nouvelle violence à Candie, ville capitale située à 2500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Ce n'est qu'en 1820 que l'épidémie atteignit la côte orientale de nie ; elle fut iniportée, dit-on, à Trincomale par le vaisseau pavillon le Léandre. Le choléra arriva sur les côtes occidentales de la presqu'île indienne, soit par mer, en doublant le cap Comorin^ soit en suivant les grandes voies de communication qui unissent la présidence de Bombay à celles de Madras et de Bengale. Il apparut à Bombay le 9 août 1820, et dans cette seule province il tua 150 000 personnes.
Quant à la troisième route de l'épidémie^ je l'ai déjà indiquée ; elle traversa la péninsule de Test à l'ouest. Passant par Nagpoor, Ellishpoor, Aurengabâd, Siroor et Pooiflah, elle atteignit la côle de Bombay, où elle fut apportée, soit par les troupes, soit par les voyageurs.
De Ceylan le choléra gagna Maurice et l'île de France^ où il fit sa première apparition le 27 octobre 1819. La distance qu'il avait ainsi franchie d'un seul bond était de 3000 milles (1). Bientôt après, il passa à l'ile Bourbon , et en 1820 il arrivait à Zanguebar, sur la côte orientale de l'Afrique. Il est bon de noter qu'il ne se montra jamais au cap de Bonne^Espérance, où l'on observait la plus stricte quarantaine.
Voici les dates de son arrivée dans quelques contrées : empire Birman, Aracan, Ava, 1819. — Malacca, 1818. — Sumatra, 1819. — Java, Batavia (il y fut très meurtrier), 1821. — Madura, Macassar, après Batavia ; Amboine, dans les îles Moluques, 1823. C'est le point le plus reculé qu'il ait atteint au sud-est.
L'épidémie visita aussi Bornéo et les Célèbes, et en 1820 elle sévit avec une violence extraordinaire dans les îles Philippines, surtout à Manille. Les indigènes, s'imaginant qu'ils étaient victimes d'un poison administré par les Européens et les Chinois, se soulevèrent en masse ; de là un combat qui coûta la vie à 15 000 individus. Des préventions analogues eurent plus tard pour résultat la mort de plusieurs personnes, môme à Paris et à Pélersbourg. C'étaient déjà les mômes soupçons qui,
(1) 4800 kilomètres.
aveuglant les Européens dans la {^ste noire du iiv** siècle, avaient fait massacrer un si grand nombre de juifs. Je ne sache pas que dans la Grande-Bretagne, Tapparition du choléra ait inspiré au peuple des idées aussi absurdes ; tout au moins n'en avons-nous pas vu le moindre vestige en Irlande, et quoiqu'on se plaise à nous qualifier de peuple barbare, cruel et grossier, l'invasion du fléau ne fut envisagée nulle part avec plus de fermeté et de résignation que dans notre pays natal. Lorsque la maladie se déclarait dans une ville , on ne voyait pas les personnes des classes élevées chercher à y échapper par 1^ fuite; on ne les voyait pas émigrer à la campagne, en abandonnant leurs infortunés concitoyens. Non, et je me le rappelle encore avec orgueil, chacun restait à son poste, prêt à remplir son devoir et à subir son sort. A Dublin, et généralement dans toute notre île, on croyait au caractère contagieux du choléra, et malgré cela, les malades n'étaient point abandonnés chez eux par leurs amis, et dans les hôpitaux ils étaient soignés avec la plus vive sollicitude.
En 1719, l'épidémie apparaissait à Siam, à Bankok, àTonkin, dans laCochinchine, et laissait à Cambodgia des milliers de victimes. La même année elle arrivait à Macao, apportée, dit-on, par quelques navires ; puis elle passa en Chine, visita Nankin en 1820, et pénétra à Pékin en 1821. Dans le céleste empire, la mortalité fut considérable, en raison du nombre immense des habitants.
Jusqu'ici nous avons vu le choléra marcher vers le sud et vers l'orient ; mais plus tard il se dirigea vers le nord : après avoir atteint le 10* degré de latitude au midi de l'équateur, il changea de direction, et remonta jusqu'à Pékin, au ^O*" degré de latitude nord.
Ici encore l'étude de la marche de la maladie conduit forcément à cette conclusion, qu'elle suivait les routes commerciales, soit sur terre, soit sur mer, et que sa propagation ne dépendait ni du climat, ni des simples influences locales. On a dit, et cette idée est devenue populaire, que le choléra se dirige toujours vers l'occident; il en a été ainsi en Europe, mais dans la plus grande partie de l'Asie, il a marché vers l'orient.
Je vous ai déjà dit, messieurs, que l'Himalaya limita au nord les ravages de l'épidémie , et qu'elle ne dépassa pas une altitude de 6000 pieds. Cependant un de mes amis, le capitaine Mérédith, du 4 y régiment, m'a dit que le choléra s'est déclaré en 1838 dans le poste
5i2 CLINIQUE MÊQIGALE.
occupât plusieurs iles situées au nord de l'Australie : Bornéo et les Célèbes^ par exemple ; mais il est bon d'ajouter qu'il existe fort peu ^e communications entre ces îles et le continent australien.
Voyons maintenant la marche de la maladie à l'ouest de l'Hindostan. En Perse, on croit généralement qu'elle a é|é importée par les vaisseaux de Bombay à Mascate, Bender-Abbassy et Bassora;.elie apparut presque simultanément dans ces trois villes au. printemps de 1821.
En quittant Ba^sora et Bender-Abbassy, l'épidémie suivit très visiblement le cours des fleuves, et les routes commerciales les plus fré^ quentées. Ainsi de Bassora elle se dirigea le long de l'Eùphrate et du Tigre, et au mois d'août 1821 elle arrivait à Bagdad : elle fit de grands ravages dans l'armée persane qui assiégeait cette ville. Continuant à suivre l'Eùphrate, elle gagna les ruines de Babylone ; puis, traversant le désert par la grande route des caravanes, elle atteignit Alep. lÀ elle ne fit pas beaucoup de victimes, et elle disparut au mois de décembre ; mais quelque temps après, elle sévit dans différentes villes de TAsie Mineure, à Mossul, à Merdin, à Diarbékir. Le choléra n'arriva à Alexandrelte, sur le golfe de Scanderoon, qu'en 1823 ; il est bien étrange qu'il n'ait pas fait un plus long séjour en Asie Mineure et en Syrie, et qu'il n'ait pas alors pénétré en Egypte.
De Bender-Abbassy en Perse, l'épidémie, suivant les roules commerciales, gagna Schirazau mois d'août 1821, puis elle atteignit Yezd vers la fin de septembre ; assoupie pendant l'hiver, elle se réveilla plus forte que jamais au printemps de 1822, et, s'élançant au nord-ouest, elle frappa toutes les villes, tous les villages situés sur le chemin des caravanes. Tauris, Korbia, Ardabil, eurent particulièrement à souflrir, et les provinces de Kalkhaï, de Mazendéran et de Ghilan (sur la mer Caspienne) furent bientôt envahies. Dans quelques-unes de ces contrées, la maladie sembla disparaître pendant quelque temps , mais elle se montra de nouveau vers le milieu de l'année 1823; longeant la rive persiquede la mer Caspienne, elle ravagea la province de Schirwan, mais elle recula devant la Russie. Elle remonte alors le fleuve Cur, atteint en suivant les hauteurs la forteresse de Buku, et entre, le 21 septembre 1823, à Astrakhan. Au mois de juin de la même aimée, le choléra avait apparu dans le voisinage de Laodicée et d'Antioche (noms modernes), et avait gagné par deux voies dilfêrenles les côtes de la Méditerranée; bientôt il les avait abandonnées, ainsi que les rives de
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Eu somme, à la iln de 18*23, l'épidémie, née en 1817, avait parcouru 19 degrés de longitude et 66 degrés de latitude : dos îles Philippines elle avait gagné la côte de TÂsie Mineure ; de Tile Bourbon elle était arrivée à Astrakhan et sur les bords de la mer Caspienne.
Il est bien étonnant que le choléra ne soit pas entré en Europe par l'Asie Mineure; c'est peut-être parce qu'il avait respecté Smyrne, ville qui est le centre des principales relations entre ces deux pays. Si l'Egypte avait été envahie à cette époque, il n'est pas probable que l'Europe eût été aussi longtemps épargnée. Quoi qu'il en soit, depuis la On de 1823 jusqu'au moment où elle se déclara à Orenbourg, en 1829, la maladie sembla faire une halte aux confins extrêmes de l'Europe, de sorte que nous pouvons considérer la période de 1817 à 1823 comme la première étape de l'épidémie.
Du reste, quoique le choléra ait beaucoup moins préoccupé les Européens de 1823 à 1829, nous n'en devons pas conclure qu'il fût entièrement éteint; loin de là, il continuait ses ravages dans les Indes et envahissait de nouveau l'Asie Mineure, la Perse et la Chine, après avoir traversé les plaines immenses des deux Tartaries.
C'est sans doute à la rareté de la population qu'il faut attribuer la lenteur avec laquelle l'épidémie a parcouru ces régions à moitié désertes; d'un autre côté, l'absence de communications même entre cantons voisins a pu arrêter la marche du fléau, et le retenir au delà des frontières russes. Toujours est-il que la marche du choléra dans la Perse, la Tartarie, la Mongolie et le Tibet, pays privés de routes régulières, contraste étrangement, soit avec la rapidité de ses progrès darjs les contrées populeuses et bien cultivées, soit avec la promptitude de sa propagation d'un pays maritime à un autre, de la Germanie en Angleterre, de l'Angleterre au Canada, des Indes orientales à l'île de France. La maladie, franchissant les mers, sautait directement d'un pays à l'autre; mais^ fait remarquable^ en traversant l'Océan, elle na iamais distancé les vaisseaux.
Nous voici maintenant à la seconde période de l'histoire du choléra* Au mois d'août 1829 il éclate à Orenbourg, y commet de grands ravages et désole toute cette province russe ; après avoir longtemps séjourné dans le nord de la Perse, il se répand, cette même année, dans tout le royaume, et bientôt après il atteint les côtes occidentales do la mer Caspienne, arrive à Salian, et envahit la province de Schirwan en juin 1830; sans ralentir sa marche, il visite successivement Bakou, Kuba, Sheki, ChomathTali.sh, et le district d'Elisabethpol. A partir de ce mo-
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meiu répidémie prend une double direction. En suivant la Kura, elle entre à Tiflis, où elle fait 5000 victimes ; elle parcourt les bords de la mer Noire et de la mer Caspienne, et arrive pour la seconde fois à Astrakhan : beaucoup plus meurtrière qu'en 1823, elle fait périr dans cette ville plus de 8000 personnes.
De là le choléra remonte le Volga, visitant successivement toutes les villes riveraines, et suivant toujours les routes du commerce. Du reste, soit qu*il franchit de hautes montagnes, comme dans l'Inde, soit qu'il traversât l'Océan pour arriver à Tile Bourbon, soit qu'il suivit les caravanes dans rimmensité du désert pour envahir la Mecque et Médine, soit enfm qu'il remontât les fleuves, pn prenant pour étapes les diffé* rentes cités qu'ils arrosent, le choléra, indépendant de toute condition physique, ne parut influencé que par le commerce et les relatiotis des peuples: sous tous les autres rapports, les routes qu'il a suivies diffèrent complètement entre elles. En 1830, la maladie arrive à Saratow, gagne peu de temps après Kasan, Nijni-Novgorod, Kostroma, Jarislaw, et atteint enfln le district de Tischwin, dans le gouvernement de Novgorod : elle était alors à 250 verstes de Saint-Pétersbourg, et cette annéelà elle ne s'éleva pas plus au nord.
Des bords de la Caspienne et de la mer Noire, l'épidémie, traversant le Caucase, apparut sur les rives du Don, et remonta ce fleuve tout en ravageant, en septembre et octobre 1830, Odessa et la Chersonèse.
Vous voyez, messieurs, que le choléra, qui était entré en Russie par les provinces septentrionales de la Perse, fut bientôt rejoint par celui qui était arrivé à Orenbourg, à travers les plaines de la Tartarie.
Dans le milieu du mois de septembre 1830, l'épidémie apparaît dans le gouvernement de Moscou, et le 20 du mois elle entre dans la ville même, où elle séjourne jusqu'au mois de mars suivant. A partir de la fln de novembre, il tombe une grande quantité de neige; la gelée est très forte, mais la violence et la diffusion du choléra n'en sont point diminuées : c'est môme un fait important à noter que cette persistance de la maladie malgré les rigueurs d'un hiver moscovite. Au rapport de Jahnichen, la proportion des malades fut de 30 à 40 pour iOO parmi les personnes que leurs devoirs appelaient dans les hôpitaux, tandis que pour la population prise en bloc, la proportion ne fut que de 3 pour 100. 11 en a été de même à Dublin : le choléra fit beaucoup de victimes parmi les médecins et les employés des hôpitaux; toutefois un traitement opportun en sauva un grand nombre. 11 n'est pas tout à fait exact de dire que l'épidémie abandonna Moscou au mois de mars^
car pendant l'automne de 1831, elle frappa encore plus de lOUO personnes.
Durant Thiver et le printemps 1830-1831, le choléra se dirigea vers Toccident et vers le sud, dévastant successivement Kaluza, Tula, Pultawa, Kiew, la Podolie, la Bessarabie, la Bulgarie, la Silislrie, et ravageant les provinces riveraines du Dnieper, du Bug et du Dniester.
Dans les gouvernements du nord et de Torient , l'épidémie était épuisée; mais elle sévissait encore, quoique avec moins de violence, dans les provinces de Nicolajaw, de Crakow, de Tauris, et parmi les Cosaques de la mer Noire. Pour la seconde fois, la ville de Pétersbourg fut respectée, quoique le choléra fût arrivé jusqu'à Tiscliwin, à 100 milles de la capitale. Cette immunité s'explique par le cordon sanitaire dont on avait entouré la ville pour en protéger les habitants. 11 est juste d'ajouter que l'empereur Nicolas ne bénéficia pas de cette mesure, car il s'était rendu à Moscou dès qu'il avait été informé de l'existence du choléra dans cette cité; il voulait contribuer par luimême à soulager les souffrances de ses sujets, et la crainte de l'infection ne l'empêcha pas de s'acquitter de cette glorieuse mission.
La guerre de Pologne hAta certainement l'arrivée du choléra danj^ cette malheureuse contrée. L'armée russe y entra par trois colonnes le 5 février 1831, et plusieurs bataillons arrivaient des provinces dans lesquelles régnait l'épidémie. Les gouvernements de Volhynic , de Crodno et de Wilna furent gravement éprouvés pendant le printemps de 1831. Le choléra fit subir à l'armée russe des pertes considérables, et le maréchal Diebitch lui-même mourut à Pultusk, le 10 juin 1831, après quelques heures de maladie : circonstance qui fit soupçonner bien à tort un empoisonnement. Les détails de ce fait ont été publiés par un témoin oculaire, le docteur Koch, qui était au service du roi de Prusse. Le 1^ avril, l'épidémie éclata à Varsovie, où les Polonais avaient amené un grand nombre de prisonniers après la bataille d'Iganie. En Pologne, la marche de la maladie fut subordonnée d'une manière très remarquable à celle des armées. A l'ouest et au sud de Varsovie, le choléra s'avançait lentement vers les contins de la Prusse ; le 23 juin, il arrivait à Kozieglow, petite ville située à 9 milles au midi de Czenstochowa, et distante de 2 milles germani(|ues de la frontière
cruellement visitée ; car la situation de la première de ces villes parait bien plus favorable au développement des miasmes.
La Moldavie fut atteinte au printemps de 1831. A Jassy, sur une population de 27 000 âmes, il y eut plus de 6000 victimes. Le choléra y écllita en juin, et sa diffusion fut certainement favorisée par la position insalubre de la ville, et par Teutassement d*une misérable population de juifs et de bohémiens dans des rues sales et étroites. Tous les médecins, à Texception de trois, périrent avec leurs familles. Bucharest, juillet 1831. — Bulgarie, juillet 1831. — Constantinople, juillet 1831, — Andrinople, Gallipoli, Philippopoli, septembre 1831.
La peste se déclara à Constantinople en même temps que le choléra mais celui-ci disparut vers la fin de septembre, tandis que la peste régna encore pendant plusieurs mois. Pour la seconde fois alors le choléra envahit l'Asie Mineure, et y causa avec la peste d'effroyables dévastations. Corfou , octobre 1831. — Monastori en Grèce, novembre 1831.
La destruction des mahométans en pèlerinage à la Mecque fut véritablement quelque chose d'horrible. Cette ville ressemblait à un champ de bataille, tant était grand le nombre des cadavres abandonnés sans sépulture; en face d'un tel spectacle, le fanatisme des musulmans finit par céder, et les survivants cherchèrent leur salut dans une fuite précipitée et tumultueuse. On pense que pendant les trois jours qu'ils passèrent à la Mecque, les trois quarts des pèlerins ont péri ; quant aux fugitifs, 10 000 restèrent en route. Le pacha d'Egypte prescrivit alors les mêmes mesures qui lui avaient si bien réussi en 1823, mais elles restèrent stériles : peut-être avaient-elles été prises trop tard. Le choléra se déclara d'abord dans les deux stations où les pèlerins d'Arabie étaient retenus en quarantaine; et au milieu du mois d'août 1831, il arrivait au Caire et à Damiette ; avant la fin du mois il ravageait Alexandrie, puis il remonta le Nil, et <à la fin de septembre il était à Louqsor, sur l'emplacement de l'ancienne Thèbes. En Egypte, 150 000 personnes tombèrent sous les coups de l'épidémie.
Quelque temps après, nous trouvons le choléra en Angleterre : le \U novembre il entrait h Sunderland, port situé directement en face de la ville de Hambourg, avec laquelle il a de nombreuses relations de commerce. Il visita ensuite plusieurs villes du nord do l'Angleterre, mais dans aucune d'elles il ne se montra très violent ; ce qu'il faut peut-être attribuer à ce que les familles de la Grande-Bretagne vivent beaucoup plus isolément querelles du continent. Lv. 27 janvier 1832,
Texistence de la maladie était annoncée à Edimbourg, et le 10 février on la signalait h Londres. Les ravages de Tépidértiie dans la métropole furent relativement insignifiants, puisque pendant toute sa durée elle ne fit périr que. 1500 personnes.
Du reste, et j'appelle expressément votre attention sur ce fait, plusieurs des grandes villes de l'Angleterre échappèrent complètement ; d'autres furent quittes à très bon compte (1). Au 26 juin 1832 (c'est-àdire huit mois après l'apparition du choléra à Sunderland), le nombre total des cas s'élevait dans la Grande-Bretagne, Londres comprise, à \U 796 ; sur ce chiffre de malades il y avait eu 5632 morts (2). Il est vrai que la maladie continua à séjourner dans certames villes pendant un temps assez long , et qu'elle reprit même dans quelques-unes la forme épidémique en 1833 et en 1836; mais en tenant compte de tous ces faits, nous sommes autorisés à conclure que, dans la Grande-Bre" tagne et en Irlande, le choléra n'a pas fait plus de 30000 victimes.
En Irlande, et surtout à Dublin et à lligo, la mortalité a été plus grande qu'en Angleterre ; peut-être faut-il accuser ici les mauvaises conditions hygiéniques des Irlandais de la classe pauvre, et l'insalubrité de leurs demeures : vous savez que dans les mauvais quartiers de la ville, plusieurs familles demeurent au môme étage, et que souvent la même chambre abrite plus d'un individu. « A Londres, dit le docteur Elliotson (3), les gens du peuple sont bien nourris, ils le sont même mieux que dans aucune autre partie du monde; ils mangent plus de viande , et elle est meilleure que partout ailleurs ; en outre ils sont plus confortablement vêtus, et au lieu de mauvais vins, ils boivent de l'aie, du porter d'excellente qualité et de la boisson tl'orge. A Paris, au contraire, l'eau destinée à la consommation est très malsaine ; dans la basse classe, les familles vivent entassées danr> dos maisons mal ventilées. Les rues sont étroites, les maisons sales. Los ouvriers n'ont ni roastbeef, ni mouton ; ils vivent de ce que les Anglais considèrent conmie de la drogce, ils mangent des espèces do ragoûts fabriqurs avec du pain et des végétaux, ou bien un peu de viando qu'ils font bouillir dans de l'eau pour lui donner de la couleur et de la saveur; au lieu de boire de bonne bière, ils consomment du vin détestable. »
(1) Le choléra apparut à Liverpool le 12 mai, et il visita en même temps HuU, York,
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Le fait certaiu, quelle que soit d'ailleurs rexplication qu*on propose, c'est que le choléra a été beaucoup plus meurtrier à Paris qu'à Londres: dans la première de ces ville$, il y eut en un seul jour 585 décès, c'était le 8 avril 1832. Rien n'a causé tant de surprise aux médecins du continent que cette immunité relative de l'Angleterre : ils avaient, annoncé bien haut qu'elle serait, plus que toute autre contrée, éprouvée par l'épidémie; il existait, disaient-ils» dans les villes anglaises une foule de circonstances qui devaient favoriser les progrès do la maladie ; ils mettaient en avant le grand nombre des habitants, la pauvreté et le mauvais régime des classes inférieures, l'humidité du climat, et les brouillards presque continuels. Or, quant à la misère des basses classes, je crois l'assertion mal fondée, si du moins on met en parallèle avec les nôtres les classes indigentes du continent ; et quant au régime, je suis convaincu qu'il est encore meilleur chez le pauvres de l'Angleterre que chez ceux des villes continentales. En présence des faits qui venaient renverser leurs hypothèses, les médecins étrangers ont torturé leur esprit pour trouver une explication à cet affaiblissement du choléra dans la Grande-Bretagne: quelques-uns l'ont attribué à l'usage du thé, d'autres à la grande quantité de viande qui est consommée chez nous, plusieurs enfin aux vapeurs abondantes de nos feux de houille Mais chacune de ces interprétations est passible de quelque objection : les Chinois, qui sont les plus grands buveurs de thé de l'univers, ont été étrangement décimés par le choléra; la ville de Halle, en Allemagne, qui a été plus éprouvée que toute autre, n'emploie que la houille pour alimenter ses foyers. Cest à notre alimentation substantielle, à notre propreté excessive, et à la séparation des familles, que nous devons rapporter l'immunité comparative dont nous avons joui ; prérogative d'autant plus remarquable, qu'en Angleterre les relations de ville à ville sont dix fois plus rapides et plus fréquentes que sur le continent.
Le choléra apparut pour la première fois à Paris le 2^ mars 1832. Ceux qui nient le caractère contagieux de cette maladie et son importation du dehors, n'ont pas manqué de faire observer qu'en France elle a soudainement éclaté au centre même du royaume, et qu'en conséquence elle a dû naître spontanément dans la métropole. Avant de peser la valeur de cet argument, voyons d'abord si les faits sur lesquels il s'appuie sont véritables. Or, il est fort surprenant que le choléra ait été oriiciellement signalé à Calais, huit jours seulement après qu'il s'était montré à Paris; et si nous songeons à la répugnance avec
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laquelle les autorités des ports de mer consentaient à reconnaître l'existence du choléra, il devient fort probable qu'il a existé à Calais avant d'arriver à Paris. Cette supposition est confirmée par le rapport d'Arnaud, de Moribaud et deGendrin (i), qui ont observé dans la ville de Calais, à la fin de l'année 1831, plusieurs cas d'un choléra très violent, qui ressemblait au choléra asiatique ; de plus, alors même que l'épidémie était devenue évidente à Calais, un grand nombre de personnes soutenaient encore que les malades succombaientà une entérite commune.
il est donc probable que le choléra, après avoir été introduit à Calais par la voie de l'Angleterre, se dirigea immédiatement après vers Paris; rayonnant de là comme d'un centré, il fit sentir son influence meurtrière dans tout le royaume. C'est à cause de sa position et de ses relations quotidiennes avec la Grande-Bretagne, que la ville de Paris fut en France la première victime de la maladie. Le choléra se propagea ensuite dans toutes les directions : suivant constamment les grandes voies de communication, il bravait toutes les lois qui régissent les épidé, mies dépendantes des perturbations atmosphériques, et dans sa course à travers la France il présentait une marche précisément opposée.
Une fois en Angleterre, le choléra atteignit bientôt l'Irlande. Voici les dates de son arrivée dans les difTérentes villes de notre pays; elles m'oïit été communiquées par le docteur Barker, qui, en raison de sa position officielle dans le service de santé, était plus que tout autre à même de connaître les progrès de l'épidémie :
ÉPOOl'ES DE l'invasion .