PREMIÈRE LEÇON
Définition de la Géographie physique. — La Géographie physique doit être, par raison d'étymologie, la description du globe terrestre, exclusivement basée sur les caractères naturels que présente la surface de notre planète. Tandis que Fancienne géographie accordait une place prépondérante à tout ce qui est du fait de rhomme, non seulement la nouvelle doctrine écarte cet ordre de éonsidérations, mais elle prétend subordonner l'action humaine à rinfluence de la nature, en cherchant, dans les particularités du milieu, Tune des principales parmi les causes d'où résultent les différences qu'on observe entre les divers groupes de populations*
D'ailleurs, la géographie physique entend ne pas demeurer une science purement descriptive. Il ne lui suffît pas de définir et de classifier de son mieux, d'après les apparences extérieures, l'ensemble des détails qui constituent ce qu'il est permis de nommer la morphologie terrestre. Elle sait maintenant que ces formes ont une raison d'être, tirée des vicissitudes par lesquelles a passé, durant une longue suite de siècles, la surface de ce globe, dans Fhistoire duquel les annales de l'humanité ne tiennent qu'une place presque insignifiante. C'est pourquoi, sans se confondre avec la science qui a ces vicissitudes pour objet propre, c'est-à-dire avec la
DE LAPPARENT. — IjCçods clo géogT. phys, 2» édit. i
géologie, la géographie physique est de plus en plus amenée à reconnaître la nécessité d'être au courant des données principales de la science géologique. Là seulement elle peut acquérir la notion de ces structures internes, qui commandent jusqu'à un certain degré les formes extérieures, et dont elle est obligée de tenir compte, au même titre et dans la même mesure que la peinture et la sculpture ont le devoir d'observer les règles de Tanatomie.
Mais cela ne suffit pas encore; car l'état présent du globe est la résultante d'une superposition compliquée de phénomènes, qui ont agi successivement, tantôt dans le même sens, tantôt en sens contraires ; de telle façon que les structures et les formes actuelles ont une histoire, qui seule les rend pleinement intelligibles. Si le géographe n'est pas tenu de déchiffrer lui-même cette histoire, du moins est-il forcé d'y avoir égard, absolument comme l'ethnographe est dans l'obligation de ne pas ignorer le passé des peuples dont il veut faire comprendre les mœurs et les caractères physiques. C'est en se conformant à ces exigences que la description du globe acquiert une base solide, et devient vraiment ce qu'on pourrait appeler la géographie rationnelle.
Ainsi compris, le cadre de cette science est extrêmement vaste. D'une part, elle embrasse la définition précise, au double point de vue de la forme et de la genèse, de toutes les unités homogènes entre lesquelles peut se diviser la surface du globç. D'autre part, il lui appartient de rechercher comment la forme de ces unités réagit sur la distribution de conditions physiques, dont le principe est extérieur à notre planète, et d'où dépendent ici-bas les réactions de tout ordre qui s'accomplissent à la surface, soit dans le règne minéral, soit dans le monde organique. Après quoi la science achève son œuvre, en traçant le tableau des résultats définitifs qu'engendre cette combinaison d'éléments divers, et où l'activité humaine intervient pour sa grande ^ légitime part.
C'est à ce dernier chapitre, essentiellement descriptif, que se sont surtout appliqués jusqu'ici les efforts des géographes, même de ceux qui ont le mieux senti la nécessité de rompre avec les conventions arbitraires du passé.
A la vérité, de louables tentatives ont été faites par eux, surtout depuis cinquante ans, pour asseoir la classification des formes de la surface sur des considérations purement naturelles. Mais les œuvres inspirées par cette tendance sont restées incomplètes, parce qu'elles n'étaient pas suffisamment imprégnées de la notion des causes profondes auxquelles tient la variété des tableaux de la
nature. Faute de cette initiation préalable, on s'est trop souvent laissé guider par des homologies plus apparentes que réelles, s'exposant ainsi, suivantune juste comparaison de M. W. M. Davis*, à des méprises comme celles que commet le vulgaire, quand il se croit autorisé à classer les baleines avec les poissons, ou les chauves-souris avec les oiseaux.
Pour obvier à cet inconvénient, il est indispensable de mettre à la disposition des géographes des règles fondées sur une exacte apprécialibn des circonstances qui ont présidé à la genèse des formes terrestres. C'est à cette tâche, qui réclame plus particulièrement la compétence du géologue, que nous comptons nous appliquer ici. L'honneur d'avoir ouvert le chemin dans cette direction revient à Élie de Beaumont, qui en exposait magistralement le principe, dès 1835, dans sa mémorable description des Vosges, bientôt suivie par Y Introduction à Veœplication de la carte géologique de France, où les rapports de la formé avec la structure sont esquissés en traits saisissants. Plus d'un auteur s'en est heureusement inspiré depuis lors ; et cependant la semence a été lente à germer, tant était puissante l'influence du préjugé qui, sous prétexte de rompre définitivement avec l'ancien régime, avait été jusqu'à proscrire, en géographie, l'emploi des noms de provinces et de pays !
D'ailleurs, à ces eflbrts partiels, il manquait un essai de codifidation dogmatique. Cette lacune a commencé à être convblée, en Allemagne, dès 1886, par la publication du livre classique de M. de Richthofen *, puis chez nous, en 1888, lors de l'apparition de l'ouvrage fondamental de MM. de la Noë et de Margerie sur les formes du terrain '. De leur côté, les Américains, dont le territoire offre, surtout dans l'ouest, des facilités absolument exceptionnelles pour la mise en évidence des rapports entre la surface et le sous-sol, donnaient à ces conceptions des développements remarquables, d'où commence à sortir, sous l'influence prépondérante de M. W. Morris Davis, un véritable corps de doctrines. Le nom de Géomorphologie a été créé aux États-Unis pour désigner le nouvel ordre de connaissances, auquel sont attachés, en Amérique, les noms de MM. Davis, Lesley, Powell, Dutton, Gilbert, Mac Gee, Hayes, Chamberlin, Diller, Lawson, Campbell, etc. Mais il est juste de rappeler l'influence exercée sur cette éclosion par un grand nombre de savants européens : en Allemagne,
1. National geogr. Magazine^ 1889. - 2. Fûhrer fur Forsckungsreisende. — 3. Paris, Imprimerie nationale, 1888.
MM. Ed. Suess s Lôwl, Penck», KircKhoff*, Hartung, Supan *, Tietze, Heim *, Rutimeyer, Philippson % Th. Fischer, etc. ; en Angleterre, MM. Ramsay, Beete Jukes, Whitaker, Topley, A. Geikie, Medlicott, Blanford, Green, Poster, Maw, Greenwood ', etc.; en France, MM. Élie de Beaumont, Dausse, Surell, Cézanne, Belgrand,* E. Reclus, etc. '.
Il est permis de penser que le caractère dé la doctrine serait encore mieux exprimé par le terme de Géomorphogéniey récemment introduit par M. Lawson. Quoi qu'il en soit, cette question de rubrique générale n'ayant qu'une importance secondaire, nous nous en tiendrons au mot, plus facile à faire accepter en France, de géographie physique. Pour qu'aucune incertitude ne pèse sur le sens qu'on y doit attacher, on ne saurait mieux faire que de recourir à la formule, vraiment saisissante, qu'en donnait il y a quelques années M. Mackinder d'Oxford *. Rappelant qu'après avoir trop souvent abusé des cataclysmes et des hypothèses extraordinaires, la géologie était entrée dans sa véritable voie le jour où elle avait pris pour base de ses spéculations la connaissance des phénomènes actuels, ce qui permettait de la définir : V étude du passé à la lumière du présent, le savant anglais disait de la nouvelle méthode géographique qu'elle devait être Vétude du présent à la lumière du passé. Ainsi s'affirme l'étroite union des deux sciences qui ont le globe pour objet. C'est une véritable alliance, et non un lien de subordination, qui les relie l'une à l'autre, et c'est en se développant librement, chacune dans leur sphère, mais sans jamais se perdre de vue, qu'elles parviendront à nous donner la pleine intelligence du milieu où doit se dérouler notre existence terrestre.
Figure et dimensionB de la terre. — La terre est un sphéroïde y c'est-à-dire un globe très voisin d'une sphère, accomplissant en vingt-quatre heures un tour entier autour d'un axe de position fixe *^. Les points où cet axe perce le sphéroïde sont les pôles.
1. Antlilz der Erde. — 2. Dos deutsche Reich, 1887; Morphologie der Erdoberflàche, Stuttgart, 1894. — 3. Lânderkunde des Erdteib Europa, 1887. — 4. Grundzùge der physischen Erdkunde, — 5. Mechanismus der Gebirgsbildungy 1878. — 6. Studien ûber Wasserscheiderit Leipzig, 1886. — 7. II n'est que juste de rappeler qu'Hutton, le célèbre géologue écossais, avait nettement proclamé le grand rôle des eaux courantes dans la genèse des formes de la surface. — 8. Qu'il nous soit permis dé mentionner ici la tentative que nous avons faite, en 1888, dans notre Géologie en chemin de fer, pour établir une classification rationnelle de tous les pays du bassin parisien. — 9. Cité par W. M. Davis, loc. cit., p. 11. — 10. Les légères variations jque peut éprouver la situation de Taxe relativement au globe peuvent être considérées comme négligeables au point de vue de la géographie.