SIXIÈME LEÇON
Sommaire : Opérations préliminaires à toutes les vivisections. — Choix des animaux destinés aux vivisections. — Préhension des animaux. — Chiens : manière de les saisir (pince à collier, nœuds coulants, etc.) ; manière de les museler. — Chats : manière de les saisir (emploi du chloroforme); manière de les museler. — Lapins et autres animaux de petite taille. — Oiseaux.
Messieurs,
Nos études devant porter sur des animaux vivants, notre premier soin doit être de nous procurer ces sujets d’expérience. A cet effet, la meilleure manière défaire serait d’élever des animaux, ainsi que cela se fait dans les annexes des somptueux laboratoires établis dans quelques pays étrangers, car le déterminisme expérimental porte non-seulement sur les conditions mêmes de l’expérience, mais encore sur lés conditions antérieures des animaux, et souvent, pour faire parallèlement des recherches de contrôle, des contre-épreuves, nous devons agir, par exemple, sur des chiens d’une même
portée, atin d’avoir des sujets exactemeut comparables. D’autre part, il est des animaux’ qu’on perdrait beaucoup de temps à rechercher, si des installations particulières ne les mettaient constamment à notre disposition ; tels sont les animaux marins. Aussi avons-nous en France des laboratoires établis aux bords de la mer, à Concarneau, a Roscoff par exemple, où les poissons, les mollusques, leséchinodermes, etc., etc., sont élevés dans d’immenses aquariums et peuvent être étudiés aux diverses époques de leur développement. A Naples, une institution de ce genre a été fondée sur un pied infiniment grandiose et est devenue le rendez-vous d’expérimentateurs qui y accourent de tous les points de l’Europe.
Mais en somme, pour les besoins de la médecine expérimentale, nous n’avons que très-rarement recours aux animaux marins; les animaux domestiques, chien, chat, lapin, cheval, nous suffisent la plupart du temps, etcomme notre installation ne nous permet pas d’élever ces animaux, nous nous les procurons, on le devine, soit en achetant ceux qui se trouvent dans le commercé, soit en nous faisant céder ceux qui, par mesure de police ou pour toute autre cause, sont destinés à être abattus. Ainsi les chiens errants sont ramassés pour être mis en fourrière et détruits par pendaison si leurs propriétaires ne les ont pas réclamés au bout fie vingtquatre heures. C’est donc à la fourrière que nous cherchons les chiens nécessaires à nos expériences.
Pour agir sur ces animaux, il faut que le physiologiste, au point de vue de sa propre sécurité, ait recours
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à certaines mesures de prudence, absolument comme le chimiste prend les précautions necessaires pour éviter des explosions ou autres accidents dangereux. Quoique, la plupart du temps, les chiens venus de la fourrière soient très- abattus et par suite 'très-doux, il en est cependant qui résistent, qui ne se laissent pas saisir; en tout cas, ils se défendent violemment pendant les expériences. Les chats sont, cela va sans dire, plus difficiles encore à saisir et à maîtriser. Nous devons donc vous indiquer en deux mots les moyens de préhension et de contention des animaux.
Les préceptes d’expérimentation relatifs au choix et à la disposition des animaux suivant le but spécial que l’on se propose d’atteindre se trouveront plus utilement placés à propos de chaque expérience particulière. Il n’en est pas de même des préliminaires opératoires qui vont suivre, et qui se rapportent à la préhension et à la contention des animaux, aux dispositions générales de l’instrumentation. Ces moyens, s’étendant à l’ensemble des vivisections, doivent être exposés ici, une fois pour toutes, dans leur généralité.
Les animaux sont toujours plus ou moins indociles quand on pratique sur eux des opérations douloureuses. Il arrive alors que l'opérateur ou ses aides, s’ils n’ont pas pris les précautions nécessaires, sont exposés à être blessés par ces animaux qui usent de leurs moyens naturels de défense. La condition principale de sécurité que je ne cesse de recommander aux élèves qui servent
d’aides ou qui expérimentent, c’est le sang-froid, qui permet de considérer toutes les précautions à prendre et fait qu'on n’en néglige aucune. Quand on reste calme et qu’on a tout calculé pour éviter le danger, on a le courage réfléchi fondé sur la confiance, et dans cet état d’esprit on peut aborder hardiment les opérations les plus périlleuses ; tandis que je tremble toutes les fois que je vois des expérimentateurs emportés par ce courage irréfléchi qui consiste à ne pas avoir peur de braver le danger, et qui , dans leur imprévoyance , courent risque d’être blessés même dans les opérations les plus simples.
J Chien. — A raison de leur docilité, les chiens se I laissent généralement prendre sans résistance. Mais, comme les chiens sur lesquels on expérimente dans les laboratoires n’ont plus de maîtres, en ce sens que ce sont souvent des chiens errants pris et amenés dans un laboratoire où ils sont dépaysés, il arrive que ces animaux U sont ou intimidés, comme cela a lieu chez les races de Ichiensde chasse, ou bien qu’ils sont irrités, défiants, et se tiennent toujours sur la défensive, ainsi que cela se voit chez certaines races de bouledogues. Il faut, dans ce dernier cas, prendre certaines précautions pour se rendre maître de ces animaux.
Il n’arrive pas ordinairement que le chien se jette sur l’homme qui ne lui dit rien; ce n’est qu’au moment d’être saisi que ranimai cherche à mordre la main qui veut le prendre. Si l’animal est simplement un peu effa- I jrouché, on peut souvent, par des moyens de douceur et | en caressant l’animal de la voix, arriver à l’approcher
suffisamment pour le saisir rapidement et solidement par la peau du cou. 11 ne faut jamais dans ces cas essayer de saisir le chien par une autre partie du corps parce que l’on serait inévitablement mordu. Dans toutes ces manœuvres, il ne faut pas avoir l’air d’être hésitant et il ne faut pas, ce qui effraye le chien et l’irrite encore, faire de mouvements inutiles.
Enfin, si l’animal, trop féroce, gronde, montre les dents et ne se laisse pas approcher, on en vient à l’emploi de moyens qui permettent de saisir l’animal sans être exposé à être mordu. Un des moyens les plus connus est une pince à collier , qui sert à se rendre maître des chiens enragés. Ce n’est autre chose qu’une longue pince en fer, dont les mors, disposés en croissant, forment par leur rapprochement un collier dans lequel on étreint le cou de l’animal, sans excès, mais suffisamment pour qu’il ne lui soit pas possible de se dégager. L’animal ainsi saisi doit être maintenu solidement, pendant qu’une autre personne s’occupe à le museler, en ayant soin de ne pas trop approcher les doigts de la gueule et en se tenant en garde contre les griffes des pattes antérieures.
Quand on n’a pas de pince à collier, on peut y suppléer par deux longs bâtons portant l’un et l’autre un nœud coulant. Ces nœuds étant jetés avec habileté et serrés autour du cou de l’animal, les bâtons servent à le maintenir à distance, immobile entre deux aides.
Enfin si l’animal, à raison de sa force et de sa fureur, ne peut pas être maîtrisé on en vient à un moyen extrême qui réussit toujours. Ce moyen consiste à jeter
autour du cou du chien, soit directement, soit au moyen d:un long bâton, une corde avec un nœud coulant; alors on serre le nœud coulant, soit en s’arc-boutant contre le pied d’une table, soit en suspendant l’animal contre une porte. On étrangle ainsi l’animal; et le chien, bientôt à demi asphyxié , tombe dans une résolution et une insensibilité complètes. On profite de cet instant pour le museler rapidement, pour lui lier les pattes de devant, avec lesquelles il chercherait ensuite à se démuseler, et aussitôt après on desserre le nœud coulant ; après quelques minutes le chien revient à la vie, muselé et garrotté de façon qu’on en soit complètement maître.
Musèlement du chien. — On pourrait faire usage de muselières semblables à celles que l’on mettait jadis aux
Fie. 2. — Musèlement du chien à l’aide d’une simple corde rattachée sur la nuque.
chiens pendant les grandes chaleurs de l’été ; mais pour les usages physiologiques ces moyens sont souvent incommodes et trop compliqués, car il faudrait avoir des muselières à la taille de tous les chiens — Le pro-
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cédé de musèlément physiologique le plus simple consiste à faire d’abord sur le museau un ou deux tours avec un ruban de fil, ou même une petite corde, que l’0n noue solidement sous la mâchoire et dont on vient ensuite (voy. fig. 2) attacher les deux chefs sur la nuque, en arrière des oreilles, pour empêcher la ligature antérieure de glisser. Ou bien l’on fait d’abord passer la corde dans la gueule de l’animal , puis on entoure le museau et- on lie sur celui-ci : les dents canines empêchent ainsi laligature de glisser en avant. Ou bien encore on place un morceau de bois derrière les dents canines, et l’on empêche ainsi le glissement de la ficelle dont on entoure le museau comme précédemment. En se rapportant à la figure empruntée à Régnier de Graaf (fig. 5 ci-après), on voit que cet opérateur agissait un peu différemment : il faisait un tour de ficelle' derrière le cou, puis il en entourait le museau, et venait enfin fixer la ficelle à un clou fiché dans la table.
Chat. — Les chats sont plus terribles que les chiens, en ce qu’ils sont armés de griffes et de dents, et que leur souplesse et leur agilité les rendent difficiles à contenir. Aussi serait-il à peu près impossible de se rendre maître d’un chat furieux : il fait des bonds comme un tigre et déchire ce qui se trouve sous ses griffes. On peut facilement approcher les chats domestiques et on les adoucit parles caresses; mais aussitôt que l’animal se sent saisi et qu’il voit qu’on veut s’en rendre maître, sa férocité se réveille instantanément, et ses griffes et ses dents font des blessures cruelles qui forcent de le lâcher. Il s’agit donc de saisir le chat subitement, de manière à être à
l’abri de ses griffes et de ses dents. Autrefois, avant l’empli des anesthésiques, je faisais usage de procédés plus ou moins compliqués et difficiles que je ne décrirai pas.
Aujourd’hui que les anesthésiques sont connus, le moyen le plus simple de se rendre maître d’un chat consiste à prendre l’animal par les caressés et à le jeter brusquement dans une boîte ordinaire ou dans une boître vitrée à éthérisation (voy. plus loin l’appareil à ? éthérisations) que l’on referme immédiatement. On introduit une éponge imbibée de chloroforme et bientôt | ie cbat tombe anesthésié. On profite de cet instant pour | s’en rendre maître, c'est-à-dire pour lui attacher les ' pattes et le museler.
Musèlement du chat. — Le musèlement du chat est loin d’ètre facile, parce que ces animaux ont le nez très-
Pig. 3. — Chat muselé.
Le corps de l’animal est placé dans la gouttière (voy. plus loin fig. 16) dont on n’aperçoit ici que l’extrémité ; dans la bouche se trouve le mors en fer annexé à cette même gouttière dont on trouvera plus loin la description.
court et que la corde tend à glisser, ou bien suffoque le chat en aplatissant les cartilages nasaux. Aussi Walter faisait-il une suture aux lèvres, de sorte que la bouche
était cousue. Mais il est plus convenable de museler le chat en liant la mâchoire inférieure, qui n’échappe pas si l’on place un bâillon qui sert de mors (voy. fig. 3).
Lapins et autres animaux rongeurs. — Les rongeurs ne sont pas, comme les carnassiers, féroces de leur naturel; cependant il est certaines précautions qu’il convient de prendre quand on doit opérer sur eux.
Les lapins sont faciles à saisir par les oreilles, et leur nature, en général inoffensive, paraît devoir dispenser de toute précaution. Cependant il arrive souvent que les lapins mordent ou cherchent à se débarrasser avec leurs griffes aiguës des mains qui les contiennent. Il faudra donc en tout cas saisir uu lapin de manière à avoir la main en dehors des atteintes des dents et des griffes. De plus, il faudra se tenir pour averti que le lapin fait des mouvements extrêmement subits et violents qui le font échapper et exposent alors les opérateurs à manquer les expériences et à être blessés.
Les cobayes ou cochons d'Inde se servent quelquefois aussi de leurs dents ; mais il suffît de les saisir et de les maintenir par la peau du cou pour être en dehors de leurs atteintes.
Les marmottes , hors l’état d’hibernation, si elles ne sont pas apprivoisées, sont des animaux très-difficiles à saisir en se mettant à l’abri de leurs griffes. Elles font des morsures qui sont très-profondes. Le meilleur moyen consiste à les faire passer dans une boîte ou dans un sac, et à les éthériser comme les chais.
Les rats blancs apprivoisés sont très-doux ; mais les surmulots non apprivoisés sont redoutables par leurs
deDts; pour les museler, il faut les éthériser ou les saisir par la peau du cou avec de longues pinces analogues aux anciennes pinces des chimistes. On les musèle avec un mors et on les fixe comme les chiens et les chats.
Animaux divers. — Le chevreau , X agneau, le mouton, sur lesquels le physiologiste a parfois l’occasion d’expérimenter, sont des animaux doux et inoffensifs qui n’offrent en général aucune difficulté dans leur mode de préhension.
En France, on opère assez rarement sur les singes. Je n’ai eu qu’une fois l’occasion d’expérimenter sur cet animal. Quand il est irrité, il est redoutable par ses dents et par ses mains. Les dents font des morsures profondes, et les mains, armées d’ongles aigus quand le singe est grand, saisissent celles de l’opérateur avec une vigueur telle qu’on a de la peine à s’en débarrasser. Cependant, avec les précautions convenables,' on parvient assez facilement à maîtriser cet animal.
Il est certains animaux qui présentent quelques particularités, tel le hérisson , qui se roule en boule et ne peut être saisi dans cet état. Il suffit de l’éthériser pour le faire dérouler. Quant à beaucoup d’autres petits animaux mammifères, tels que les chauves-souris, sur lesquels on peut encore opérer, pourvu qu’on connaisse leurs mœurs il sera facile de s’en rendre maître, d’après tout ce qui a été dit précédemment.
Oiseaux . — Les oiseaux sur lequels on opère le plus ordinairement sont les gallinacés de basse-cour, puis le dindon, le canard, le pigeon, etc. Leur préhension
H2 PRÉHENSION DES ANIMAUX
o’offre aucune difficulté. Cependant les oies et les dindons font quelquefois des morsures assez profondes, si l’on n’y prend garde.
Quant aux oiseaux de proie , tels que la chouette, l’effraie, etc., il faut se garer de leur bec et de leurs serres. Le meilleur moyen est de se garantir les mains avec des gants très-épais. Du reste, quand on leur a couvert ou enveloppé la tète de manière à leur enlever toute perception lumineuse, il devient assez facile de les maintenir et de les fixer de façon à s’en rendre maître.