NEUVIÈME LEÇON
Sommaire : Appareils et instruments d’un usage général dans les vivisections. — Scalpels, pinces, crochets, scies. — Appareils pour les injections — Seringues à vis. — Perce-plèvre de Magendie. — Canules diverses.
Messieurs,
De même que les anciens anatomistes commençaient toujours leurs études par parler de T administration anatomique , c’est-à-dire des instruments et des appareils les plus généraux, de même que dans l’étude de la chirurgie on commence par s’occuper de l’arsenal chirurgical, de même nous devons entrer ici dans quelques considérations de ce genre, sans cependant aborder de trop près des détails que nous réservons pour les étudier au fur et à mesure des expériences particulières. Il est bien entendu que nous nous occupons ici particulièrement des vivisections : c’est là ce qui constitue la partie spéciale à la physiologie opératoire.
Les instruments essentiels aux vivisections sont de nature assez diverse, destinés les uns à entamer simplement les tissus, les autres à y faire pénétrer, par une ouverture plus ou moins étroite, des substances dont on veut étudier l’action; c’est à ces deux grands groupes que se rapportent les instruments d’un usage général, et qui doivent être connus avant que nous abordions
l’étude d’opérations particulières. Nous passerons donc rapidement en revue, d’une part, les instruments tranchants ; d’autre part, les canules et les seringues à injections.
1° Instruments tranchants . — Nous ne faisons, en somme, en fait de vivisections, que des opérations semblables à celles que pratique l’anatomiste; comme lui nous disséquons, mais des sujets vivants. Nous nous servons donc des mêmes instruments que les anatomistes pour saisir et sectionner les parties molles et pour couper ou scier régulièrement les os. Nous avons donc à étudier les pinces et les crochets, les scalpels ou bistouris et les ciseaux; puis les scies et les tenailles incisives ou ostéotomes.
Pinces et crochets. — Pour saisir et soulever un pli de peau ou un organe plus ou moins profondément placé, sur lequel doit porter la section, on se sert le plus généralement de pinces composées de deux branches, dont les extrémités libres sont garnies d’aspérités; ces instruments sout trop connus pour que nous ayons à nous arrêter ici sur leur description. Les nos 6, 7 et 8 de la. figure 37 suffisent du reste pour donner une idée des pinces que nous mettons le plus souvent en usage ; le n° 8 est la pince la plus ordinaire, dite pince à dissectionou à ligature; le n° 7 diffère de l’instrument précédent en ce que ses mors sont courbés; c’est la pince courbe; enfin le n° 6 présente à son extrémité libre un genre particulier d’aspérités : ce sont des griffes, dont deux appartiennent à l’une des branches, tandis que l’autre n'en possède qu’une; lorsque l’on serre la pince, cette dernière
184 instrumentation générale.
griffe vient s’emboîter entre les deux premières. C’est ce qu’on nomme la pince à griffes, très-utile pour saisir et maintenir solidement un organe mobile et qui glisse facilement, comme par exemple un tendon.
Fig. 37. — Pinces, ciseaux et sondes cannelées.
•1, ciseaux ordinaires; 1', ciseaux courbes sur le plat; 2, 3, 4, 5, diverses formes et dimensions de ciseaux ; 6, pinces à griffes ; 7, pinces courbes ; 8, pinces ordinaires ou droites ; 9, petites pinces ; 10, sonde cannelée.
A côté des pinces nous devons citer les crochets ou ér ignés, qui servent aussi bien pour soulever une partie que l’on veut couper que pour écarter les lèvres d’une
incision cutanée, lorsque la dissection doit se continuer dans la profondeur. La figure 39 nos 1 et 1' montre que ces instruments se composent d7un manche en bois, portant une tige d’acier, laquelle se termine par une ou deux griffes (érigne à manche). Nous nous servons d’ordinaire de crochets à griffes pointues comme ceux de la figure 39, n’ayant, pas à observer les ménagements qui forcent les chirurgiens à se servir de crochets mousses.
Lorsque l’on opère seul ou que Ton n’a pas un nombre d’aides suffisant pour tenir les érignes, on peut se servir très-utilement d’un crochet, auquel est attaché, par un fil solide, un petit sac contenant quelques balles de plomb (fig. 39, n° 2) ; la partie que l’on veut écarter étant saisie dans le crochet a , on laisse pendre le petit sac c, qui tire surl’érigne par le fil b , et la seule force de la pesanteur suffit pour maintenir l’écartement.
Enfin nous devons encore indiquer ici la sonde cannelée (fig. 37, n° 40), instrument qui rend à tout instant des services considérables et qu'il faut avoir toujours sous la main quand on entreprend une vivisection. Elle se compose essentiellement d’une tige de fer longue de 15àl6 centimètres, et creusée en gouttière; l’évasement cordiforme qui termine une de ses extrémités n’est pas d’une grande utilité en physiologie opératoire, mais il est cependant à conserver, car il permet de bien tenir lasoude et de la manier avec précision. Nous citons ici cet instrument, parce qu’il sert à tout instant à soulever et à fixer au dehors d’uue plaie un organe ou une partie d’organe que l’on veut sectionner ; il est encore plus
Fig. 38. — Différentes formes de scalpels, alpels ou couteaux à cartilages; 4 et 5, scalpels ordinaires ; 6, scal tranchants; 7, 8, 9, 10, différentes formes de scalpels de dimension l, 12, 13, 14, petits scalpels pour des sections délicates.
utile lorsque l’on veut couper avec soin une lamelle aponévrotique ou une membrane quelconque, de manière à ménager les parties sous-jacentes ; nous y reviendrons en parlant des incisions.
Instruments 'pour couper les parties molles. — On se sert à cet effet de bistouris ou de scalpels ; ces deux ordres d’instruments tranchants se composent d’une lame semblable dans les deux cas et de manches différents : dans les scalpels , le manche et la laine sont invariablement fixés dans la position de l’instrument ouvert ; dans les bistouris, au contraire, la lame est articulée sur une châsse formée de deux jumelles de bois ou de corne ; un mécanisme variable, parfois compliqué, permet de fixer la lame tranchante entre les deux jumelles, c’est-à-dire de fermer ou bien d’ouvrir l’instrument. Nous nous servons peu du bistouri; outre que cet instrument est plus difficile à nettoyer, le scalpel est bien plus sûr, bien préférable comme solidité. Nous avons des scalpels droits , convexes et concaves , ainsi nommés selon la forme de la lame. La figure 38 montre les principales variétés le plus souvent mises en usage dans les laboratoires. On voit que parmi ces instruments les uns sont forts, à lame épaisse et tranchante d’un seul côté (nos 1, 2, 3) : on les nomme en anatomie couteaux à cartilage ; ils sont nécessaires pour désarticuler des os et sectionner des parties très -résistantes. Le n° 5 représente le scalpel ordinaire, nécessaire pour les dissections les plus vulgaires; il en est de même des nos 7, 8, 9 et 10. Pour des opérations plus finies et plus délicates, nous employons des instruments plus petits, que l’on tient
plus délicatement et de plus près, tels que les nos 11, 12, 13, 14. Enfin le n° 6, dont la lame est tranchante des deux côtés, avec une extrémité très-effilée, sera employé de préférence lorsqu’on voudra, par une ponclion, pénétrer dans une cavité close.
Les ciseaux représentent en somme deux lames tranchantes croisées et tournant sur un axe, de manière à venir se rencontrer par leur partie affilée et à couper ainsi ce qui se trouve interposé entre les deux tranchants. Ils servent à sectionner les parties molles, surtout quand elles sont minces et libres par un bord. 11 serait tout au moins superflu de s’étendre ici sur la description des ciseaux de formes et de dimensions différentes : la figure 37 (nos 1, 1', 2, 3, 4, 5) donnera une idée suffisante des divers instruments de ce genre que doit posséder un laboratoire de physiologie. Les uns sont droits, à extrémités mousses ; les autres à extrémités très-pointues; d’autres enfin sont courbés sur le plat (n° 1') ou bien sur le tranchant. De très-forts ciseaux sont indispensables pour décapiter des grenouilles ou de petits animaux ; par contre, une paire de ciseaux fins, comme ceux représentés n° 5, sont également de toute nécessité pour disséquer et sectionner des parties délicates, comme des racines nerveuses ou les organes et les vaisseaux abdominaux d’un petit batracien.
Instruments pour couper les parties dures . — Pour sectionner les os, nous nous servons ou des scies ou des tenailles incisives ; souvent ces deux ordres d’instruments sont mis à la fois et successivement en usage, comme lorsqu’il s’agit de mettre à nu les organes nerveux centraux et pour les autopsies.
i; Scies, crochets et érigi
(avec double griffe) ; 4'» J?
; 2, crochet avec ül et P de l’articulation de la lame contant mobile b.
e avec simple grif pesant (voy. page scie à manche, d<
1, crochet manche J
: n’est pas représen
ordinaire; 3', det est soutenue par
Les scies sont de deux ordres : 1° la plus simple est ce que l’on nomme la scie à main (fig. 39, n° 4), faite à peu près comme un couteau plat ; la lame (a) est soutenue du côté du dos par un montant {b) que l’on peut soulever quand on est assez avancé dans la section d’un os pour que la lame y pénètre tout entière. Les autres scies, plus fortes et plus volumineuses, se composent d’une lame mobile (n° 3) que l’on place dans une monture métallique en arc ; la lame représente alors comme la corde de cet arc, et, quand elle a été mise en place et fixée par chacune de ses extrémités (voy. 3'), elle peut être tendue au moyen d’un pas de vis placé à l’extrémité la plus voisine du manche.
Les 'pinces incisives ou ostéotomes que nous employons sont les mêmes que celles mises en usage en chirurgie , et que Liston , Colombat , Manec ont imaginées pour couper les phalanges, les côtes et même des portions d’os plus volumineux. La figure 40 représente la forme des instruments de ce genre; celui-ci peut servir encore pour couper les aiguilles et les épingles lorsqu’on pratique certaines sutures dont nous parlerons plus loin.
2° Instruments pour pratiquer les injectais. — Les injections constituent en physiologie un des moyens les plus avantageux pour introduire dans l’organisme des substances dont on veut étudier Faction. Pour fig. 40. obtenir l’absorption d’une substance mise en
Pince incisive A
ôu ostéotome. expérience, il faut absolument renoncer en
physiologie à l'absorption intestinale sur laquelle on ne peut compter, et qui ne se fait pas dans les mêmes conditions chez les différents animaux. Que l’on fasse ingérer par exemple une grande quantité de sucre à un chien et à un lapin : le sucre ne tardera pas à apparaître dans les urines du premier, mais celles du second n’en contiendront pas. C’est que chez le lapin le sucre a été très-lentement absorbé par la surface intestinale et ne s’est pas trouvé dans le sang en quantité suffisante pour produire la glycémie qui doit précéder toute glycosurie.
En médecine même, il y aurait tout avantage à renoncer dans certains cas à l’absorption intestinale, pour recourir à l’injection sous-cutanée , qui présente tant de sûreté et de précision.
Nous avons donc grand intérêt à indiquer d’une manière générale les instruments indispensables à l’application d’une méthode qui doit constituer la principale sinon l’unique voie de l’introduction expérimentale des substances dans l’organisme (fig. 41).
Magendie s’était déjà beaucoup occupé des injections expérimentales ; il les faisait soit dans les veines, soit dans la plèvre. Nous possédons encore au Collège de France tous les instruments qu’il mettait en usage à
Fig. 41. — Seringue’ avec perce-plèvre, de Magendie.
A, A, extrémité du corps de la seringue ; B. son robinet ; C, sa canule, sur laquelle on. adapte le petit (O, D) ou le grand (0' , D') perceplèvre •
cet effet : il avait, par exemple, fait construire ce qu’il appelait son perce-plèvre , et qui n’était autre chose qu’un tube en acier, tranchant et taillé en biseau à son extrémité.
Aujourd’hui nous faisons en général, à peu de chose près, comme lui; cependant nous choisissons plus rarement la plèvre comme lieu de l’injection ; ce procédé est trop peu physiologique, trop brutal : il est difficile de pénétrer dans la plèvre sans blesser le poumon, puis on a souvent des hémorrhagies dans la cavité pleurale. Les instruments qui nous servent sont aussi un peu plus délicats : ce sont des seringues analogues à celles connues sous le nom de seringues de Pravaz, mais dont le piston est mu par un mouvement de vis; c’est pourquoi je n’emploierai pas ici l’expression de seringue de Pravaz, mais celle de seringue à vis , qui est plus simple et qui en exprime l’état. D’ailleurs, la seringue de Pravaz avait un trocart , ce qui était mal commode; c’est moi qui ai inventé la seringue piquante (1) .
On peutaussi doser avecunebienplusgrandeexactitude la quantité de substance que l’on injecte : tel est le but que cherchait Pravaz, et il avait besoin, en effet, d’une grande exactitude dans les injections qu’il faisait au milieu des poches anévrysmales pour en amener l’oblitération par coagulation. Tout le monde connaît la manœuvre de la seringue de Pravaz et par suite celle de la seringue à vis : on se sert de la canule, muire
(I) Pour l’historique des seringues, voyez le tome Ier de mes Leçons de physiologie expérimentale. Paris, 1855, p. 221 , où j’ai fait Jfigurer une seringue avec un bout piquant et une tige graduée.
de son mandrin, comme d’un trocart; celui-ci étant
Fig. 42. — Seringue avec ses diverses canules.
1, ensemble de la seringue, avec coupe théorique ; 2, disposition du piston et du pas de vis de sa tige ; 3, armature de la seringue ; 5, calibre et graduation du tube de verre qui forme le corps de la seringue; 5 à 10, canules à bouts mousses; 11 et 12, canules piquantes; 13 et 14, canules piquantes à ouverture latérale; 13 et 16, petites canules minces.