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PRÉFACE
de la topographie calorifique les développements qu’elle devait comporter.
Dans la pensée de Claude Bernard, après l’étude de l’appareil circulatoire devait venir celle de l’appareil de la digestion, et les leçons de l’année 1877-1878 devaient être consacrées à ce sujet : on sait que cette série de leçons fut à peine commencée, et qu’après avoir donné dans quelques séances les considérations générales et historiques du sujet, notre regretté maître dut interrompre son Cours pour ne plus le reprendre.
Mais dans une série de leçons précédentes, recueillies et publiées en anglais dans le Medical Times and Gazette par M. le professeur Benjamin Bail, Claude Bernard avait déjà traité de la technique opératoire spéciale aux recherches sur la physiologie du tube digestif; ces cours, publiés d’abord à l’étranger, se composaient en effet de deux ordres de leçons alternatives et distinctes : les unes, de pathologie expérimentale , ont depuis été publiées en français sous ce titre; les autres, consacrées à la physiologie opératoire des glandes salivaires, de l’œsophage, de l’estomac et du pancréas, n’étaient connues que des lecteurs du journal anglais. M. Gaston Decaisne, interne distingué des hôpitaux de Paris, en a fait la traduction avec un soin qui sera apprécié. En les reproduisant aujourd’hui, nous complétons heu-
préface.
reusemeDt ce volume, daus l’ordre et avec les matériaux dont Claude Bernard se proposait de le remplir.
Quelque différent que soit ce volume de ce qu’il devait être s’il nous eût été donné de l’achever sous la dictée du maître, nous nous sommes fait un devoir de le publier, composé des éléments que nous venons d’indiquer. En effet, ce traité de Physiologie opératoire était l’une des œuvres projetées sur lesquelles C’aucle Bernard reportait le plus constamment sa pensée : il en avait, à notre connaissance, refait quatre ou cinq fois le plan; il avait écrit pour lui uu nombre égal d’introductions et de préfaces, laissées incomplètes, jetées par fragments épars ; l’une de ces introductions nous a cependant paru assez complète pour être conservée et servir d’introduction à ces leçons ; sans doute les considérations générales, qui sont indiquées sous forme de notes concises bien plutôt que développées dans ces pages rapides, ces considérations, par la hauteur de vue à laquelle elles s’élèvent, paraîtront singulièrement en disproportion avec les sujets techniques traités dans ce volume; mais n’oublions pas qu’en réalité cette introduction était destinée à un ouvrage en trois parties, dont les deux dernières devaient entrer dans les questions les plus délicates de l’analyse de la vie.
PRÉFACiS-
Sans ajouter à la gloire de Claude Bernard, ce volume contribuera à propager les principes de critique et de discipline expérimentale dont depuis longtemps il se préoccupait dans son enseignement; aussi le sentiment d’avoir contribué à la vulgarisation des idées de l’illustre physiologiste sera-t-il toujours le plus glorieux et le plus cher souvenir de son élève.
Paris, le 15 décembre 1878.
Mathias DUVAL.
INTRODUCTION
L’expérimentation est indispensable pour connaître les phénomènes de la vie; l’observation ne saurait suffire. L’observation et l’expérimentation ne se distinguent pas en réalité; elles se succèdent : l’observation commence et l’expérimentation pousse plus loin l’étude du phénomène jusqu’à la connaissance de ses. causes immédiates ou de son déterminisme.
L’observation comme l’expérimentation a un double
but : *
1° Localiser les phénomènes de la vie (géographie
des fonctions) ; '
2° Les expliquer.
C’est comme dans l’ histoire : il faut décrire la scène, le théâtre des événements (géographie) , puis exposer les événements et le rôle des acteurs qui s’y meuvent.
^ — Les anciens physiologistes semblaient croire que la localisation des fonctions était tout. Quand on avait localisé anatomiquement une fonction ou une maladie, on croyait avoir atteint le but suprême. La fonction s’expliquait ensuite par une entité, force vitale, propriété vitale, etc...
B. — La science moderne a montré qu’il n en est
XII INTRODUCTION
point ainsi. Quand on a localisé la fonction, il faut descendre dans son explication qui est d’ordre physicochimique spécial. C’est là, pour ainsi dire, que la physiologie commence réellement et que la physiologie générale a son domaine. Ici l’histologie est une science nécessaire, car il s’agit de la physiologie des éléments, de leurs phénomènes de nutrition, etc.
L’expérimentation appliquée aux sciences biologiques présente à considérer plusieurs principes fondamentaux.
1° Le déterminisme existe dans tous les phénomènes de la vie comme dans ceux dont les corps bruts sont le théâtre.
Par conséquent, la méthode expérimentale qui sert à l’investigation physiologique repose sur les mêmes principes que celle qui sert à l’investigation des phénomènes physico-chimiques.
2° Le but de l’expérimentation biologique est de localiser, décrire et expliquer les phénomènes de l’organisme vivant.
Les localisations sont des nécessités des mécanismes organiques : mais elles ne sauraient être absolues. En effet, dans les organismes inférieurs, où il n’y a pas de mécanismes organiques, rien n’est localisé, tout se réduit aux propriétés nutritives générales. Dans les organismes supérieurs, il n’en est plus de même; mais encore là il y a des vicariats. Ainsi le rein expulse 1 urine, mais l’intestin pourrait le suppléer ; d’autre part, les organes se régénèrent, c’est-à-dire que l’organisme tend toujours à reconstituer son unité. Dans les
INTRODUCTION
systèmes vasculaire, nerveux, les localisations sont parfois très-difficiles. C’est là une question importante en médecine et en physiologie. Les localisations sont le but poursuivi, parce qu’on croit à la relation entre la forme et la fonction, ce . qui n’est pas absolu.
L’ explication des phénomènes vivants doit toujours être ramenée à des lois, à des propriétés, à des conditions, à des 'phénomènes physico-chimiques. Seulement ces phénomènes physico-chimiques sont de nature spéciale. Ils ont des organes spéciaux, quoiqu’ils rentrent dans les lois physico-chimiques générales. Ce sont des ferments, des noyaux de cellules, etc., en un mot des instruments chimiques qui n’existent que dans les êtres vivants.
Pour les phénomènes organiques ou histologiques, il il n’v a pas nécessairement relation entre la morphologie et la phénoménalité. De même que la vie reste identique dans toutes les formes d’organismes, de même les propriétés de la vie sont identiques dans des éléments organiques de forme différente, ce qui prouverait que ce n’est pas à la morphologie, mais à la fonction chimique que la propriété se trouve liée. La forme, en effet, ne saurait rien dire pour caractériser les ferments , les agents les plus importants de l’économie vivante. Le protoplasma, qui paraît être la substance vitale par excellence, n’a aucune forme déterminée. Je pense même que les liquides organiques sont vivants, à moins qu’il n’y ait des granulations moléculaires d’une ténuité extrême.
XIV INTRODUCTION
Il y a daus les organismes deux côtés essentiels à considérer, au point de vue des phénomènes dont ils sont le siège.
1° Il y a une force atavique , vitale, comme on voudra l’appeler, en vertu de laquelle les organismes se succèdent, se répètent, vivent sans que nous puissions saisir l’origine de cette force première. Le Darwinisme, en admettant que les mécanismes vitaux peuvent avoir une évolution qui les fasse tous procéder les uns des autres, n’explique rien et ne dit rien relativement à cette force première, qui reste tout aussi incompréhensible pour nous. Le Darwinisme , c’est la théorie cellulaire appliquée aux organismes. Tous les tissus proviennent d’une cellule ; on voudrait que tous les organismes procédassent d’un proto-type. 11 ne s’agit que de le prouver.
On ne peut échapper à l’idée que cette force atavique, vitale inconnue est la cause cachée de tous les phénomènes de la vie. Mais c’est là une cause à' ordre métaphysique qui n’a aucune action par elle-même. Elle pourrait à la rigueur être regardée comme une résultante ; mais elle ne possède aucun effet rétroactif sur l’organisme qui l’aurait engendrée.
2° Toutes les causes ou toutes les conditions actives sur l’organisme sont d ’o rd re 'physico-chimique . Sans ces conditions matérielles, la condition atavique d’ordre métaphysique reste inerte, cachée et comme si elle n’existait pas : c’est une force dormante. Dans la médecine, il y a une foule d’entités métaphysiques, fièvre, génie morbide, etc. ; on ne peut pas agir sur ces entités,
INTRODUCTION'
ou ne peut agir que sur le physique et par le physique.
On peut dire, en un mot, qu’il y a dans les organismes deux forces : La force législative, métaphysique ; la force exécutive , physico-chimique.
Or, nous ne pouvons saisir dans nos études que les forces exécutives physiques, les autres étant purement subjectives, en dehors de notre portée ët sans effet rétroactif.
On peut dire comme conséquence de la proposition précédente : La physique agit sur la métaphysique , mais jamais la métaphysique réagit sur : la physique.
Critique expérimentale. — C’est en vertu des principes indiqués ci-dèssus qu’on peut essayer de fonder aujourd’hui la critique expérimentale qui repose : 1° sur le déterminisme , comme principe scientifique absolu, tandis que les théories sont relatives. 2° La critique repose également sur un autre principe fondamental : la spécialité des agents physico-chimiques dans l’organisme. C’est le principe que j’appellerai : principe du vitalisme physico-chimique. 3° Un troisième principe est celui de la mobilité excessive des phénomènesvitaux, qu’il faut distinguer en phénomènes synthétiques et en phénomènes analytiques ou fonctionnels. Cette mobilité des phénomènes exige l’instantanéité et la simultanéité dans les expériences comparatives, qui sont toujours le critérium le plus sûr. 4° Il faut savoir aussi que, lorsque l’organisme est disloqué, troublé par une maladie ou autrement, les phénomènes synthétiques
INTRODUCTION’
s'arrêtent, tandis que les phénomènes analytiques ou de décomposition continuent et même s’accélèrent. Il en est de même après la mort : les phénomènes synthétiques s’arrêtent, mais les phénomènes de désassimilation continueDt. Ex. : foie, ferments digestifs, etc. ; c’est là un principe important. 5° Il y a autonomie. des tissus et des éléments, mais in situ , ce qui prouve qu’il y a des territoires spéciaux dans l’organisme. Là-dessus sont fondées des méthodes expérimentales : circulations artificielles, empoisonnements partiels, etc.
Conclusion. — Aujourd’hui il faut fonder la critique expérimentale pour débarrasser la physiologie des expériences qui l’encombrent et qui retardent sa marche. Magendie a été l’initiateur de l’expérimentation sur les êifres vivants; aujourd’hui il faut créer la discipline, la méthode. Elle repose sur les principes que nous avons exposés et qu’on pourrait développer beaucoup plus. Ce livre ne sera que le développement des idées contenues dans cette Introduction.
Claude BERNARD.