‹ Leçons de la physiologie opératoireChapitre 9 sur 152 · CL. BERNARD. — PHYS. OPÉR · texte numérisé non relu

CL. BERNARD. — PHYS. OPÉR

des siècles l’hypothèse est acceptée, jusqu’au jour où Yésale démontre qu’elle ne repose sur aucun fait anatomique; et dès lors, en cherchant le véritable mécanisme de ce passage du sang, Michel Servet, puis Harvey, arrivent à l’immortelle découverte de la circulation.

Plus tard, nous voyons Lavoisier, après avoir découvert la chimie des phénomènes de combustion, appliquer sa théorie' à l’étude des organismes vivants et ramener, par une hypothèse hardie, la vie à une série continue d’actes de combustion. Comme conception générale, cette théorie est vraie, elle rend bien compte de l’ensemble et du résultat définitif des actes chimiques de l’être vivant ; mais combien les choses sont moins simples en réalité quand on pénètre dans l’intimité des actes complexes du corps vivant. Cependant Dulong et Despretz, séduits par la conception de Lavoisier, mesurent la chaleur que produit un être vivant dans un temps donné, ainsi que les quantités de carbone et d’hydrogène que cet être rend sous la forme d’eau et d’acide carbonique pendant le même temps. Il se trouve que leurs chiffres donnent une équation parfaite, montrant que la chaleur produite correspond exactement à celle qui peut prendre naissance par la combustion directe de l’hydrogène et du carbone exhalés sous forme de produits excrémentitiels. Pouvait-on, avec la confiance qu’on avait alors dans l’application des lois les plus simples de la chimie à l’organisme vivant, pouvait-on désirer une plus rigoureuse démonstration de l’hypothèse qui assimile l’être vivant à un fourneau

à combustion simple? Et cependant les chiffres obtenus parDulonget Despretz n’étaient si confirmatifs que par le fait d’une simple coïncidence. Ces recherches reprises par Régnault ont montré que dans l’organisme il n’y a pas seulement des combustions, mais qu’il se produit une infinité d’autres phénomènes qui, en dehors des oxydations, sont des sources de calorique ou bien s’accompagnent d’absorption de chaleur : il y a les substances liquides qui passent à l’état gazeux, il y a par contre des vapeurs qui se condensent; il y a des phénomènes d’hydratation ; enfin il y a, comme nous l’avons démontré à propos de la formation de la substance glycogène, il y a des actes véritables de réduction. De ces phénomènes complexes et incomplètement connus, les uns dégagent du calorique, les autres en absorbent, et il peut se faire que dégagement et absorption arrivent à s’équilibrer, et qu’en définitive la quantité de chaleur dégagée par l’animal pendant un temps donné se trouve égale à la quantité déterminée par le calcul, en prenant pour base le poids d’oxygène absorbé pendant ce temps, et en supposant que les oxydations sont les seules sources de chaleur de l’organisme. Mais ce ne sera là qu’une simple coïncidence, qu’il serait fâcheux de regarder comme démonstrative d’une loi aussi simple que celle posée par Dulong et Despretz ; des coïncidences bien plus frappantes se produisent parfois, et si, par la nature même des faits, nous n’étions mis en garde contre la tendance de notre esprit à généraliser, elles nous amèneraient à de bien singulières conclusions.

Il en est de même des calculs qui ont fait croire

qu’avec la simple équation de l’oxygène absorbé et de l’acide carbonique exhalé, on pouvait se rendre compte de la chaleur produite par un animal dans un temps donné. Non-seulement, je vous l’ai dit, les phénomènes sont bien plus complexes que ceux d’une combustion directe, mais même, pour ce qui est des combustions elles-mêmes, elles peuvent se produire par le moyen d’une provision d’oxygèneemmagasinée par l’organisme, de sorte que la chaleur produite ne correspond plus du tout à la quantité d’oxygène absorbé pendant la période même de cette production. C’est ce qu’on observe quand on réveille un animal hibernant, un loir par exemple: sa température monte aussi très-rapidement, et cependant si l’on a disposé l’expérience de manière à apprécier la quantité d’oxygène absorbé, on constate que l’absorption de ce gaz n’a pas été en proportion de ce rapide réchauffement. Mais nous savons que les animaux sujets au sommeil hivernal absorbent dans cet état plus d’oxygène qu’ils n’en utilisent, c’est-à-dire qu’ils emmagasinent de ce gaz dans leurs tissus.

Nous dirons donc que, s’il est vrai que les phénomènes de la vie puissent, selon la belle conception de Lavoisier, être ramenés à des actes physico-chimiques, c’est par une exacte analyse expérimentale qu’il faut arriver a préciser les détails intimes et les mille formes de Ces actes, et ne pas se laisser séduire par la simplicité de quelques formules chimiques qui, pour être souvent exactes quant aux résultats généraux qu’elles indiquent, s’écartent, par leur simplicité même, des processus complexes et si peu connus de l’organisme vivant.

Comme conclusion générale, nous dirons que le médecin, le physiologiste, est à la fois observateur et expérimentateur, ou qu’en tout cas du moins, en faisant de l’expérience, il fait nécessairement de l’observation. L’expérience étant instituée en vue d’une idée, il faut en effet, une fois l’expérience en train, oublier cette idée et redevenir simplement observateur. C’est leseul moyen de ne pas se laisser entraîner à forcer l’interprétation des phénomènes, en voulant quand même trouver la vérification de l’idée directrice. 11 faut, en un mot, que l’expérimentateur interroge la nature, mais il faut qu’aussitôt il la laisse parler en redevenant observateur. La plupart des erreurs viennent de la tendance à considérer une hypothèse une fois émise comme une thèse en faveur de laquelle il faut chercher des arguments, comme une cause qu’il faut plaider et gagner. Tel investigateur se sent humilié si l’expérience lui démontre brutalement que son hypothèse est fausse. L’expérimentateur doit avoir des dispositions contraires. Il ne doit pas s’attacher aux hypothèses qu’il a été amené à faire; en ne considérant ces hypothèses que comme un moyen et non un but, l’esprit sera dans les dispositions les plus heureuses pour arriver à la vérité, car il sera accessible aussi bien aux phénomènes contraires à l’idée préconçue et à ceux qui lui sont favorables. En négligeant ce précepte, en oubliant cette sorte de résignation avec laquelle il faut écouter les réponses de l’expérience, l’investigateur perd les plus belles occasions de faire des découvertes, car il se rend volontairement aveugle pour les phénomènes nouveaux, imprévus.

C’esl en effet le plus souvent par le fait des démentis donnés par l’expérience à une hypothèse, point de départ de cette expérience, c’est par un hasard heureux que les voies les plus nouvelles ont été ouvertes à l’investigation, quand l’observateur, renonçant aussitôt à son idée préconçue, s’est décidé à chercher dans le sens des phénomènes inattendus, au lieu de chercher à forcer l’interprétation de ces phénomènes pour les plier à sa théorie.

Si vous me permettez de prendre un exemple personnel, je vous rappellerai comment j’ai été amené à la découverte des nerfs vaso-moteurs. Partant de cette observation clinique, relativement ancienne, que, dans les membres paralysés, on constate tantôt un refroidissement et tantôt un échauffement, je pensais pouvoir expliquer ces observations contradictoires en supposant que, à côté du système nerveux de relation, le grand sympathique devait avoir pour fonction de présider à la production de chaleur, c’est-à-dire que, dans le cas où le membre paralysé était refroidi, je supposais qu’à la paralysie des nerfs du mouvement se joignait celle du sympathique, tandis que ce dernier nerf aurait conservé ses fonctions dans les membres paralysés non refroidis, le système nerveux moteur étant ici seul atteint.

C’était une hypothèse, c’est-à-dire une idée propre à amener l’institution d’expériences dans lesquelles il s’agissait de trouver un filet sympathique volumineux, se rendant à un organe facile à observer, et de couper ce filet pour voir ce qui se produirait dans la calorification de cet organe. Vous savez que l’oreille du lapin et le

filet sympathique cervical de cet animal nous présentaient ces conditions requises. Je coupai donc ce filet et aussitôt l’expérience donna à mon hypothèse le plus éclatant démenti : j’avais pensé que la section du nerf, en supprimant la fonction de nutrition, de calorification, à laquelle était supposé présider activement le sympathique, amènerait le refroidissement du pavillon de l’oreille, et je me trouvai au contraire en présence d’une oreille très-chaude, avec des vaisseaux très— dilatés.

Je n’ai pas besoin de vous rappeler avec quel empressement, abandonnant ma première hypothèse, je me livrai à l’étude du nouveau phénomène, et vous savez que tel fut le point de départ de toutes mes recherches sur le système vaso-moteur et thermique, dont l’étude est devenue l’un des sujets les plus riches de la physiologie expérimentale. Cet exemple vous montre que l’hypothèse est toujours utile, en ce que, si elle n’est pas confirmée par l’expérience, les faits mêmes qui la démentent deviennent aussitôt le point de départ d’une nouvelle ère de recherches.

Je pourrais multiplier les exemples de ce genre, il me suffira de vous faire remarquer que tous nous conduisent à la même conclusion générale, à savoir, qu’il n’y a pas à distinguer l’observation de l’expérience, en ce sens que l’expérience ne deviendra fructueuse que si l’investigateur y apporte le même état d’esprit et, si l’on peut ainsi dire, le même désintéressement que dans l’observation pure et simple.

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