‹ Leçons de la physiologie opératoireChapitre 92 sur 152 · ETUDE DU SANG · texte numérisé non relu

ETUDE DU SANG

fonction de cet élément anatomique et les autres éléments au contact desquels il est naturellement amené dans l’organisme complet. Ici la section, en tant que vivisection, ne se contente pas de séparer les éléments à étudier; elle les isole et, par suite, détruit les rapports dont la connaissance nous est précisément là plus précieuse.

Il nous faut donc ici une nouvelle méthode d’expérimentation, grâce à laquelle, comme dans une vivisection ordinaire, nous supprimons le rôle de tel ou tel élément anatomique, mais en conservant l’ensemble des autres éléments, de façon à pouvoir observer les troubles produits par la suppression que nous avons artificiellement provoquée, dont nous sommes maîtres, que nous pouvons volontairement faire cesser ou reproduire alternativement.

Dans les leçons précédentes, nous avons eu pour objet principal l’étude des phénomènes circulatoires ; ce sont ces phénomènes que nous devons continuer à analyser : c’est en eux précisément que nous allons trouver des éléments propres à bien faire comprendre les principes généraux que je, viens de vous énoncer, et la nécessité de la nouvelle méthode dont je viens, d’une manière générale, de vous montrer le besoin.

La vivisection dans les mains de divers expérimentateurs, et surtout de Harvey, nous a fait découvrir les grands phénomènes de la circulation ; mais vous avez vu que l’étude des grands phénomènes de la circulation, rôle du cœur, rôle. des artères, rôle des veines, ne nous fournissait aucune notion suffisante sur les actes

intimes que le cours du sang vient effectuer au niveau des éléments anatomiques. Or, ces derniers phénomènes sont les plus importants, les plus difficiles à connaître et en même temps les moins connus : par le caractère même attaché à l’enseignement de cette chaire de médecine au Collège de France, ce sont ces phénomènes que nous devons chercher à élucider. Nous devons, je vous le disais dans la dernière séance, laissant de côté les grands mécauismes de la circulation générale, nous attacher à l’étude des circulations locales.

Ces circulations locales, sur lesquelles nous avons des premiers attiré l’attention des physiologistes, nous les étudierons à l’état de repos et à l’état de fonction des organes correspondants. A cet effet, les vivisections portées sur les nerfs nous seront et nous ont déjà été d’un grand secours; mais la section d’un nerf à l’aide d’un bistouri ne saurait être suffisante ; c’est ici que vous allez sentir les avantages de la méthode à laquelle je faisais précédemment allusion, et aux applications de laquelle j’ai dès longtemps consacré de nombreuses recherches : je veux parler de Yusage des poisons, que j’ai considérés comme de véritables réactifs de la vie, et dont l’emploi pouvait constituer une méthode nouvelle d’investigation physiologique.

Les poisons ont été étudiés au point de vue de leur action générale, on pour mieux dire de leur effet final sur l’organisme. On a décrit la rapidité de leur action et les symptômes généraux de l’intoxication qu’ils produisent. La médecine légale en a tiré de précieux renseignements ; mais la physiologie peut y trouver une

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source non moins précieuse de procédés divers pour l’institution de ses expériences. Ils peuvent nous servir comme de véritables bistouris avec lesquels nous allons atteindre tel ou tel élément anatomique, de façon à pouvoir bien constater les troubles que cette unique lésion amène dans l’harmonie de l’organisme général.

Tous les poisons sont susceptibles de devenir ainsi, entre les mains de l’expérimentateur, de véritables instruments de vivisection d’une grande délicatesse. Pour aujourd’hui, je ne m’arrêterai que sur celui qui nous servira presque seul pour disséquer les phénomènes intimes de la circulation capillaire : je veux parler du curare.

Voyons comment le curare pourra se substituer au scalpel et devenir suffisant là où l’instrument de l’anatomiste ne nous offre plus qu’un secours trop grossier.

Le curare, dont je vous rappellerai très-rapidement l’histoire, nous vient de l’Amérique du Sud ; il nous arrive sous la forme d’un extrait noir et desséché, dans des pots ou des calebasses. C’est qu’en effet il nous est fourni par les sauvages, qui ont gardé le secret de cette fabrication. Aussi ce poison, dont les indigènes de l’Amérique se servaient pour empoisonner leurs flèches de chasse, tend-il à devenir de plus en plus rare, et nous sommes menacés de ne plus pouvoir nous en procurer un jour. Mais, je le répète, le secret de sa fabrication nous est inconnu. Cependant il n’est pas douteux que cette masse noire foncée, que vous voyez ici adhérente aux débris d’une calebasse, ne soit un extrait de plante ; on a même désigné, d’après les rapports de

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quelques voyageurs, la plante qui fournit ce singulier produit : ce serait le Paullinia cururu , d’après les uns ; d’après les autres, des lianes appartenant aux genres Cocculus et Strychnos. Les voyageurs se sont trop contentés de noter fidèlement les plantes qui leur ont été désignées comme formant le principal ingrédient dans la fabrication du curare, sans s’attacher à vérifier ces assertions. Bien plus hasardés encore sont les récits qui font jouer, dans la confection du curare, un rôle important au venin de crapaud et de serpent. Le principe actif du curare paraît être un alcaloïde végétal, la curarine , que l’on est parvenu à isoler; mais l’extraction de ce principe est si laborieuse, il faut y consacrer une si grande quantité de curare, que nous préférons employer l’extrait tel que nous le recevons.

C’est vers 1760 que ce poison fut apporté en Europe par la Condamine : la curiosité fut grandement excitée par les récits sur la manière dont les sauvages l’employaient pour leurs chasses ; aussi le poison fut-il étudié par nombre d’expérimentateurs qui désiraient en constater les terribles et mystérieux effets. Mais cette étude n’alla pas au delà de la satisfaction d’une curiosité plus ou moins banale. Fontana émit l’hypothèse que le poison agissait sur le sang ; il le compara au . venin de la vipère, et en effet on croyait que divers venins étaient mélangés pour sa confection. Ce fait que le toxique devait ses effets à un venin n’était pas sans importance aux yeux de Fontana : il s’expliquait ainsi comment le curare n’a pas d’action lorsqu’il est introduit dans le tube digestif ; comment les chasseurs pou-

vaient impunément se nourrir de la chair des animaux tués avec des flèches empoisonnées. Le principe actif aurait, d’après cette théorie, été digéré, et, par suite, détruit comme tous les venins de nature animale, c’està-dire albuminoïde, par l’action des liquides digestifs. Les expériences deBrodie, de Müller lui-même, ne donnèrent pas de plus heureuses tentatives d’analyse physiologique.

En 1844, avec du curare que je tenais de M. Pelouze, qui l’avait reçu d’un voyageur français, M. Goudot,Je commençai la série d’expériences qui me démontrèrent d’abord que tous les curares ne se ressemblent pas. Les uns ont une action bien plus énergique que les autres: ainsi j’ai trouvé, entre certains curares du Para et d’autres du Venezuela, une différence de 4 à 5 ; de plus, on a parfois livré aux Européens, sous le nom de curare, de simples venins dont sé servent quelquefois les sauvages pour empoisonner leurs flèches. Mais je ne m’arrêterai pas sur ces détails secondaires, dont j’ai tracé ailleurs l’histoire complète (voy . Leçon sur les substances toxiques , p. 238).

Ce qui me frappa surtout, et ce que je veux reproduire aujourd’hui sous vos yeux, c’est la série des phénomènes intéressants qu’il est facile d’analyser sur une grenouille empoisonnée par le curare.

Tout le monde sait ce qu’on entend par une grenouille préparée à la manière de Galvani. La circonstance fortuite qui, en 1789, fit découvrir à Galvani l’excitabilité des muscles lorsqu’il venait à toucher les nerfs qui se distribuent dans ces organes, fut, vous le

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savez, le point de départ de la découverte de X électricité de contact , de l’électricité de la pile. Voici une grenouille normale préparée à la manière de Galvani (fig. 99) : la partie postérieure du corps a été isolée et dépouillée de sa peau; les nerfs lombaires

sont à nu, isolés et rattachés seulement au fragment postérieur de la colonne vertébrale. Voici une seconde grenouille préparée de la même manière, mais alors qu’elle était empoisonnée par une forte dose de curare introduit sous la peau à l’état sec ou à l’état de solution.

En comparant la manière dont ces deux moitiés postérieures de grenouilles vont réagir à l’excitation électrique, vous allez être témoins des phénomènes qui me frappèrent dès mes premières recherches sur le curare, et m’ont amené à employer ce poison comme un de nos plus délicats instruments de vivisection.

Sur la première grenouille, dont nous excitons avec l’électricité les nerfs ou les muscles, nous observons des contractions dans l’un comme dans l’autre cas. Chez cet animal, les nerfs aussi bien que les muscles ont leurs propriétés et par suite leurs fonctions.

Sur la seconde grenouille, empoisonnée par le curare, rien ne se produit lorsque nous portons l'excitation sur les nerfs : nous avons beau augmenter la force du courant, aucune convulsion ne s’observe, comme dans le cas précédent ; les muscles des membres postérieurs restent parfaitement immobiles. Mais si nous portons directement l’excitation électrique sur les muscles, nous voyons ceux-ci réagir immédiatement et se contracter avec violence, absolument comme sur la grenouille saine.

Ainsi, les nerfs moteurs, par l’action du curare, ont perdu leurs propriétés ; les muscles ont conservé les leurs; le muscle est excitable directement, mais il ne l’est plus par l’intermédiaire du nerf. Depuis que j’ai fait connaître cette expérience, personne n’a pu la contredire, car elle est trop simple et trop constante dans ses résultats. Seulement on en a proposé des explications différentes, comme je vous le dirai bientôt.

Pour vous montrer l’importance de cette expérience, il me suffira de vous rappeler qu’à l’époque où je la signalai aux physiologistes , on discutait encore sur le fait de Y irritabilité hallérienne , c’est-à-dire sur la question de savoir si le muscle est en lui-même excitable, ou s’il ne doit son excitabilité qu’aux nerfs qui le pénètrent, se ramifient et se terminent dans

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son intérieur. La vivisection pure et simple, celle qui fait usage pour tout moyen d’analyse de l’instrument tranchant, avait bien essayé de résoudre la question. Millier, Longet, avaient montré qu’un nerf moteur, séparé de l’axe cérébro-spinal, perd, après quatre jours, chez le chien, toute excitabilité ; que le muscle, au contraire , précédemment innervé par ce nerf demeure encore directement excitable plus de trois mois après (si toutefois il a gardé ses connexions avec les nerfs sensitifs et vaso-moteurs qui président à sa nutrition). Mais comme on savait que la perte d’excitabilité du nerf est due à sa dégénérescence, et que celle-ci se produit graduellement de haut en bas, du centre nerveux vers le muscle, on se demandait si l’excitabilité présentée par ce dernier au bout de plusieurs mois ne tiendrait pas à ce que la dégénérescence n’avait pas encore atteint les dernières ramifications nerveuses qu’il renferme. Avec le curare, cette objection ne paraissait plus possible; la démonstration de l’excitabilité propre du muscle est immédiate, irréfutable, et vous voyez que le poison nous la donne d’une manière bien plus nette, et, permettez-moi l’expression, bien plus élégante que la section au moyen du scalpel.

L’état de la grenouille curarisée persiste assez de temps pour que nous puissions répéter sur elle l’expérience un nombre presque indéterminé de fois. Vous voyez que nous pouvons ici, sur le même animal qui nous a servi il y a un instant, mettre de nouveau en jeu la contractilité musculaire en agissant sur le muscle lui-même, taudis que l’excitation portée sur le nerf reste

comme précédemment sans effet. Ce ne sont donc pas là des phénomènes fugaces ; ils se prêtent longuement à l’analyse, et par eux la question de l’excitabilité hallérienne est bien définitivement tranchée.

Mais ce poison qui vient de nous servir à distinguer si délicatement et à isoler les propriétés du muscle et du nerf va nous permettre de distinguer les nerfs entre eux, et, grâce à lui, nous pourrons pousser l’analyse bien plus loin qu’on ne le croirait possible à priori.

Nous savons, par le résultat des mémorables vivisections de Magendie, qu’il y a tout d’abord à distinguer deux espèces de nerfs à fonctions tout à fait opposées : les nerfs moteurs et les nerfs sensitifs. Mais même pour établir cette distinction, la vivisection pure et simple ne saurait aller aussi loin que l’expérimentation instituée avec le curare comme instrument.

Voici une grenouille intacte, mais empoisonnée par le curare ; l’animal est complètement immobile, inerte, parce qu’il est complètement paralysé. Cette grenouille paraît au premier abord ne pas sentir, mais nous ne pourrions juger du fait d’une sensation perçue par elle que par les mouvements réactionnels que provoquerait cette sensation ; or tout mouvement lui est impossible.

Il semble donc difficile de constater quel est l’état des nerfs sensitifs* Cependant nous avons des récits d’individus qui, ayant été inoculés avec du curare, mais à un degré qui n’avait pas arrêté la respiration et avait, par suite, permis à l’individu de revenir à la vie, je veux dire au mouvement, ont pu raconter que pendant

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leur période de paralysie , ils avaient eu cependant conscience de leur existence et de toutes les impressions qui venaient exciter leurs sens. Il nous est facile de mettre une grenouille en état de nous révéler la persistance de sa sensibilité malgré l’empoisonnement curarique ; il nous suffit pour cela de placer un certain nombre de nerfs moteurs à l’abri du contact du poison, qui, ainsi que je l’ai montré, ne peut empoisonner les nerfs que par l’extrémité périphérique. Lorsque des excitations seront portées sur des parties paralysées, si les muscles dont les nerfs fonctionnent encore se contractent, il sera bien évident que les nerfs sensitifs des parties paralysées ont transmis à la moelle les impressions reçues par leurs extrémités périphériques.

L’expérience que j’ai instituée à cet effet est devenue aujourd’hui classique : je vous en rends témoins afin de vous faire bien comprendre les précieux avantages que nous pouvons tirer de l’usage du curare comme instrument de vivisection. Nous plaçons sur une grenouille, au niveau du bassin, une ligature qui serre étroitement toutes les parties, moins les nerfs — lombaires. Nous injectons alors quelques gouttes de curare sous la peau du train antérieur de l’animal; vous voyez bientôt cette partie immobile et que l’on croirait en apparence privée de sensibilité aussi bien que de mouvement. Cependant, dès que nous pinçons l’une des pattes antérieures, nous voyons le train postérieur, qui n’a conservé que par des nerfs ses connexions avec le reste de l’animal, nous voyons ces pattes postérieures s’agiter, l’animal sauter et s’efforcer d’ac-

complir des mouvements de fuite. Il y a là un acte réflexe dont l’existence implique l’intégrité aussi bien des nerfs sensitifs du segment antérieur que des nerfs moteurs du segment postérieur. Nous avons donc pu avec le curare établir la distinction aussi délicate que possible des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs.

Mais nous pouvons faire bien plus encore ; nous pouvons, soit en employant des doses différentes de cê poison, soit en suivant attentivement les périodes successives d’un empoisonnement complet, distinguer les nerfs moteurs entre eux ; nous pouvons produire un degré d’empoisonnement dans lequel les nerfs volontaires seuls sont atteints ; à un degré plus élevé, nous paralyserons de plus les nerfs qui président aux mouvements réflexes involontaires de la respiration ; mais toute une série de nerfs moteurs aura encore conservé ses fonctions, comme nous pourrons nous en assurer en prolongeant la vie de l’animal par la respiration artificielle. Ces nerfs sont les vaso-moteurs. Parmi les vasomoteurs, les uns président à la dilatation, les autres au resserrement des vaisseaux. Eh bien ! c’est encore le curare qui nous permettra d’isoler chacun de ces ordres de nerfs vasculaires, car nous le verrons paralyser, c’està-dire supprimer les uns, avant d’entraver en rien la fonction des autres.

Il est évident que la vivisection à l’aide de l’instrument tranchant serait impuissante à réaliser avec une telle précision des distinctions aussi nettes, des délimitations physiologiques aussi délicates. Ajoutons encore que l’action du curare se porte non-seulement sur les

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vaso-moteurs proprement dits, mais que ce poison agit encore sur les nerfs de l’organe central de la circulation, sur les pneumogastriques et sur les nerfs du cœur.

Tout ici est une question de dose : il en est, dans cette ' étude, de la dose de poison comme du degré de température employé par les chimistes dans les distillations successives des substances complexes pour isoler divers corps volatiles confusément inclus dans un même mélange : à telle température, la distillation donne un tel produit; à une température plus élevée, tel autreproduit.

Vous savez que l’excitation du pneumogastrique a pour effet d’arrêter les mouvements du cœur. Le curare,, qui abolit les fonctions des nerfs centrifuges, agit-il de même sur le pneumogastrique : les premières expériences tentées dans ce sens ont répondu tantôt par l’affirmative, tantôt par la négative. C’est qu’en effet il s’agit surtout de savoir quelle dose de poison a reçue l’animal. Voici une grenouille faiblement curarisée; son cœur bat régulièrement. Nous galvanisons les pneumogastriques à leur origine à la moelle allongée ; vous voyez le cœur s’arrêter : c’est ce que j’avais observé dès mes premières expériences sur l’action du curare. Voici d’autre part une seconde grenouille très-fortement curarisée; son cœur bat régulièrement. Nous excitons les pneumogastriques : le cœur continue à battre. En faut-il conclure que l’expérimentation n’a rien de défini; que l’un peut observer la conservation de l’action des. pneumogastriques, et l’autre l’abolition de cette action.

sous l’influence du curare ? Non, certes. Il en faut conclure qu’à faible dose, ainsi que je l’avais fait dans mes premières expériences, le curare n’atteint pas encore le pneumogastrique; mais qu’à forte dose, ce poison se fait sentir jusque sur ces nerfs, dont dès lors l’excitation ne produit plus l’arrêt du cœur.

Ainsi c’est en graduant rigoureusement les doses de poison que nous arriverons à cette forme presque idéale de vivisections, grâce auxquelles nous pourrons distinguer, parmi les nerfs centrifuges et moteurs, des groupes divers dont les sections nous auraient à peine permis de soupçon n er l’ex iste nce .

Grâce au curare, nous distinguons donc aujourd’hui, dans l’intimité des tissus, les nerfs sensitifs des nerfs moteurs; dans les muscles, nous distinguons les nerfs vaso-moteurs des nerfs musculaires proprement dits. Parmi les nerfs vaso-moteurs, nous reconnaissons des nerfs vaso-moteurs constricteurs, des vaso-moteurs dilatateurs. Le curare paralyse successivement tous les nerfs moteurs en commençant par les nerfs moteurs volontaires, et en finissant par les nerfs vaso-moteurs. La vivisection ordinaire, d’ailleurs, vérifie toutes ces distinctions que le curare établit à son tour d’une façon plus subtile. J’ai pu arriver dans mon expérience du grand sympathique à démontrer la propriété des nerfs vaso-moteurs de constriction, dans mon expérience de la corde du tympan, j’ai démontré la propriété des nerfs dilatateurs. Mais, ainsi que je l’ai déjà dit, ce ne sont pas là des exemples isolés de faits particuliers, ce sont des faits généraux. Dans toutes les parties de l’écono-

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niie, dans tous les organes, dans tous les tissus, il y a des nerfs constricteurs et des nerfs dilatateurs des vaisseaux; j’ai émis cette opinion et je la démontrerai quand je reprendrai ces expériences dont j’ai donné les premiers résultats il y a plus de vingt ans.

Tels sont en résumé les résultats des analyses expérimentales que j’ai pu réaliser à l’aide du curare. Les faits sont faciles à voir et à constater ; leur exactitude n’a jamais été contestée par aucun expérimentateur, et il doit toujours en être ainsi, parce que les faits restent immuables quand ils sont bien observés ; seulement on peut varier sur les interprétations à leur donner et discuter sur les explications. C’est ce qui est en effet arrivé. J’ai déjà examiné ces diverses objections , et j’y reviendrai, s’il est nécessaire, dans le cours de nos études de critique expérimentale ; mais quelque divergence qu’il puisse exister entre les explications, il n’en reste pas moins prouvé, comme je l’ai établi : 1° Que le curare détruit l’action des nerfs moteurs sur [es muscles et conserve celle des nerfs sensitifs sur la moelle épinière pour produire des actions réflexes comme à l’état normal. 2° Que le curare paralyse d’abord les nerfs de la vie animale, puis les nerfs vaso-moteurs, etc., et c’est le seul point qu’il nous importe de bien fixer aujourd’hui.

Nous avons dit qu’indépendamment des nerfs vasomoteurs de deux ordres, nous avons encore à distinguer les nerfs musculaires proprement dits. J’ai établi ce fait pour les muscles des membres (1). J’ai établi aussi que

. ,(lj Voyez Claude Bernard, Recherches sur les nerfs vaso-moteurs et calorifiques ( Compt . rend, de l'Académie des sciences, 1862).

pour la glande sous-maxillaire, il y a des, nerfs vasoconstricteurs venant des ganglions sympathiques et des nerfs vaso-dilatateurs venant de l’axe spinal. C’est un fait général que je démontrerai pour tous les organes du corps à l’aide d’expériences encore inédites ; mais y a-t-il dans les glandes salivaires, outre les deux ordres de nerls vaso-moteurs, un nerf glandulaire ou sécréteur proprement dit? On pourrait croire qu’il en est ainsi. Heidenhain a injecté sur un chien une dose d’atropine suffisante pour paralyser tout à fait les filets du nerf . sécréteur. L’excitation de la corde du tympan n’aurait plus déterminé alors la moindre sécrétion ; il y avait cependant alors une accélération du courant sanguin veineux qui ne différait pas essentiellement de celle qu’on observait avant l’empoisonnement par l’atropine.

Ce fait fournirait la preuve la plus concluante que la sécrétion produite par l’excitation de la corde du tympan est entièrement indépendante des modifications qui ont lieu dans la circulation de la glande, et que, par suite, des fibres nerveuses seraient affectées d’une manière distincte à la sécrétion et à la circulation de cet organe. Ces faits ont trop d’importance pour que nous les admettions sans contrôle. Mais avant même de répéter sous vos yeux ces expériences délicates, je tenais à vous citer ces travaux comme un nouvel exemple de tout le parti qu’une expérimentation délicate est appelée à tirer de l’usage des poisons. Aux considérations générales précédentes j’ajouterai encore une simple remarque, c’est que l’action du curare n’est au fond elle-même qu’une action physiologique. Les nerfs meurent par le curare

comme ils meurent naturellement par simple soustraction du sang à leur extrémité périphérique.

A la suite du curare, je désire vous entretenir, d’une manière incidente, d’un autre poison qui peut faire l’étonnement des physiologistes, non-seulement par l'énergie de son action, mais aussi par la diversité que cette action offre chez des animaux différents.

Nous aurons, à ce sujet, à écarter des croyances à une action merveilleuse, inexplicable, auxquelles pourrait amener au premier abord la constatation de ces effets rapides et singuliers : je veux parler de l’acide prussique ou acide cyanhydrique.

Ce poison est le plus violent, le plus dangereux que le physiologiste ait à manier : il suffît de déposer une goutte d’acide cyanhydrique anhydre sur la membrane conjonctive d’un cheval, pour voir en quelques secondes l’animal tomber comme foudroyé. Il suffit de faire une inspiration un peu vive sur un flacon contenant ce poison, pour en sentir aussitôt les terribles effets. Autrefois j’ai failli être empoisonné pour avoir respiré trop énergiquement sur un verre qui contenait un cyanure dans lequel on avait ajouté un acide. Les pharmaciens et les chimistes ont parfois été victi mes de ce poison manié avec trop peu de précaution. Scheele serait mort, dit-on, pour avoir respiré accidentellement de l’acide cyanhydrique (1). L’acide cyanhydrique que nous allons employer aujourd’hui n’est pas tout à fait aussi dange-

(1) Voyez A. N. Gendrin, Note sur V empoisonnement de sept malades par l’acide hydrocyanique, et remarques sur les préparations cyaniques (Journ. gêner, de méd. et de pharm., 1828, chap. ra, p. 367).

reux : c’est une solution aqueuse qui ne contient que 1 /7e de substance toxique ; néanmoins vous allez être témoins de ses effets foudroyants sur certains animaux.

Voici un oiseau (verdier) dans le bec duquel nous laissons tomber une seule goutte de cet acide prussique : l’animal tombe, quelques convulsions se produisent; il est mort.

Voici une grenouille sous la peau de laquelle nous injectons un demi-centimètre cube du même acide prus= sique, c’est-à-dire au moins 40 fois plus de poison que ce qui nous a suffi pour foudroyer un oiseau. Cependant la grenouille continue à se mouvoir, elle saute; elle reprend sa pose naturelle; au bout de cinq minutes, elle paraît aussi vivante qu’il y a un instant. Dans quelques heures elle sera encore dans le même état.

Que devons-nous dire en présence de deux résultats si différents en apparence? Penserons- nous qu’avec les animaux les effets des poisons sont complètement dissemblables, et en conclurons-nous (ce qui, à mon sens, serait une hérésie physiologique) que d’une action observée sur une grenouille nous ne pouvons rien conclure à ce qui pourra arriver sur un animal à sang chaud? Nous joindrons-nous enfin à ceux qui condamnent la physiologie expérimentale et lui refusent toute portée dans la médecine, parce que, disent-ils, nous expérimentons sur des animaux, et qu’il n’est pas légitime de conclure des animaux à l’homme?

Non, messieurs; nous analyserons plus exactement les phénomènes, et alors, sous une différence apparente, nous constaterons une similitude complète d’action;

mais les mécanismes ne sont pas atteints de même. La grenouille, surtout pendant l’hiver, présente, lorsque la respiration ou la circulation sont interrompues par l’extirpation du cœur, par exemple, pendant longtemps encore les apparences de la vie, non-seulement par la conservation des propriétés de ses tissus, mais aussi par la conservation des mouvements harmoniques de sa sensibilité, de sa volonté. Un oiseau ou un mammifère, au contraire, meurent dès que la respiration ou la circulation s’est arrêtée, et c’est certainement sur l’un de ces deux appareils essentiels que l’acide prussique porte son action, comme nous le dirons bientôt.

La rapidité foudroyante avec laquelle l’acide cyanhydrique agit sur les animaux à sang chaud est assez difficile à comprendre. Nous savons, par les expériences dont vous avez été témoins dans les leçons précédentes, combien sont rapides les phénomènes de transport, mais cette rapidité semble encore insuffisante pour expliquer les effets foudroyants du poison. A une époque où les hypothèses ingénieuses tenaient, en physiologie, plus de place que les expériences, nous voyions ces effels expliqués par un reflux du sang veineux, comme si un courant en retour était capable de revenir vers les éléments anatomiques plus rapidement que le torrent sanguin suivant sa direction normale. « J’ai enfin découvert, disait P. Bérard (1), en parlant des animaux foudroyés par une goutte d’acide prussique portée sur la conjonctive, j’ai enfin découvert l’explication de ce phénomène

(1) P. Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1849, t. II, p. 661. cl. bernard. — Physiol. opér.

nouveau. Le sang de la conjonctive ne revient qu’en très-petite partie par la veine faciale ; il entre à plein canal, par la veine ophthalmique, dans le sinus caverneux. Admettez le plus petit mouvement de reflux et le sang chargé de principes délétères va pénétrer les parties les plus importantes du centre nerveux. » \\ suffît, pour juger l’hypothèse, de montrer l’extension exagérée et inadmissible que lui donne son auteur. « Ce reflux, continue plus loin P. Bérard, que je vous ai montré borné aux veines afférentes aux sinus inférieurs du crâne, se fait certainement sur une plus grande échelle. De l’acide prussique anhydre est instillé dans la veine jugulaire d’un animal. Il est tué comme s’il eût été frappé d’un boulet de canon. Reconnaissez le reflux du sang chargé de poison, ou renoncez à la théorie de l’empoisonnement. Une goutte d’acide prussique concentrée est mise sur la langue d’un chien ; il fait rapidement trois inspirations et tombe mort. C’est dans les veines jugulaires que l’absorption a d’abord porté une partie du poison, et tout s’est passé ensuite comme dans les cas précédents. »

Nous devons avouer que, dans l’état actuel de nos connaissances, la rapidité de cette action a quelque chose d’embarrassant. Sans doute le poison agit d’une manière complexe : il fait sentir ses effets sur le bulbe, comme du reste sur tout l’axe gris de la moelle ; c’est ce que tendent à démontrer les nombreuses recherches de Preyer (1). Peut-être l’acide cyanhydrique agit-il

(1) Voyez W. Preyer, Die Blausciure, physiologisch. Untersuch. Bonn, 1870, IIe part., p. 145:

sur les centres réflexes par l’intermédiaire direct des nerfs sensitifs; j’examinerai d’une manière particulière cette question. Mais il est des expériences montrant qu’en même temps il agit sur le sang, sur le globule rouge, et cette action serait jusqu’à un certain point à comparer à celle de l’oxyde de carbone. C’est ce que montrerait l’analyse spectrale : l’hémoglobine formerait avec l’acide prussique une combinaison cristallisant sous la même forme que l’hémoglobine oxygénée, et dont le spectre serait tout à fait semblable à celui que donne cette dernière. Cette combinaison est modifiée par les agents réducteurs. Nous devons dire que nous n’avons pas réussi à vérifier ces résultats publiés par quelques auteurs. Dans tous les cas, cette action de l’acide prussique sur le sang ne nous paraîtrait pas de nature à expliquer la mort dans le cas où l’animal est foudroyé par une goutte d’acide anhydre placée sur la conjonctive.

Nous n’insisterons pas sur ces différentes questions qui demandent de nouvelles recherches : toujours est-il que l’acide prussique est toxique pour tous les êtres de l’échelle organique ; il tue même les végétaux : la sensitive perd son irritabilité par son contact. Parmi les animaux, ce sont ceux à sang chaud qui en ressentent le plus vivement les atteintes. Chez eux, la mort est instantanée. Lorsqu’on fait respirer l’acide anhydre ou qu’on le dépose sur la conjonctive ou dans la bouche, après quatre ou six secondes l’animal fait quelques inspirations larges et profondes, pousse des cris violents, se roidit et meurt. La circulation et la respiration

s’arrêtent, la sensibilité paraît être atteinte, et les animaux périssent comme s’ils étaient tués par l’excès de la douleur, qui épuiserait la sensibilité et arrêterait dans le bulbe les facultés respiratoires ou circulatoires, et cela d’autant plus énergiquement que l’animal est plus sensible.

Nous pouvons prouver notre proposition ou notre hypothèse par une expérience très-curieuse.

Nous chloroformisons un animal (chien ou lapin), et lorsque l’anesthésie est complète, si l’on fait respirer ou si l’on injecte sous la peau, ou même dans les veines, de l’acide prussique en quantité suffisante pour tuer l’animal, il en ressent beaucoup moins les effets apparents tant qu’il est sous l’influence de l’anesthésie complète; car si l’anesthésie est incomplète, il éprouvera, à des degrés divers, les effets toxiques qui ne sont pas neutralisés d’une façon absolue. Quant à l’action intérieure du poison, ses effets sont masqués au moins dans leur manifestation extérieure relativement à la sensibilité et à la douleur; si le poison a le temps de s’évaporer, alors l’animal peut n’en ressentir aucunement les effets. L’animal anesthésié à sang chaud est alors devenu plus ou moins semblable à l’animal à sang froid. Toutefois nous avons vu l’acide prussique anhydre déposé sur la conjonctive chez un animal anesthésié produire la mort rapidement, tandis que l’action du poison était bien moins énergique ou nulle quand l’acide était déposé sous la peau du dos, par exemple.

Ainsi ce n’est pas en étudiant l’effet général des poisons que nous pourrons acquérir des notions exactes sur

leur mode d’action ; que le poison tue ou ne tue pas l’animal, qu’il le laisse survivre quelques secondes ou quelques heures, ce sont là des faits pour ainsi dire accessoires. Cette proposition pourrait paraître au moins singulière; elle est cependant exacte, car c’est seulement en pénétrant plus avant que nous pourrons comprendre ces anomalies suivant certains animaux, et les expliquer et nous en rendre maîtres.

Permeltez-moi de vous citer encore un exemple de ces diversités d’effets de mêmes lésions chez les animaux différents. Si l’on coupe, par exemple, le nerf moteur de la face des deux côtés, chez un chien ou chez un lapin, l’animal a la face paralysée, mais il n’en résulte rien de fâcheux pour sa vie. Si au contraire on pratique la même opération chez le cheval, il meurt très-rapidement après la section des deux nerfs. Pourquoi cette différence? Parce que les naseaux membraneux du cheval, étant paralysés, ne peuvent plus laisser passer l’air, et que le cheval, ne pouvant respirer que par les narines et non par la bouche, asphyxie après cette opération. Cependant il serait absurde de dire que la section du facial produit des effets différents. C’est toujours une paralysie et pas autre chose. Seulement chez le cheval l’appareil respiratoire présente une disposition spéciale qui donne à cette section un résultat différent et bien plus grave. Mais dès que l’on comprend le mécanisme de ce phénomène, on peut y. remédier en mettant des tubes rigides dans les naseaux de l’animal, et alors la suffocation n’a plus lieu, et le cheval survit comme le chien et le lapin à la section des deux nerfs faciaux.

Ainsi la simple observation empirique ne nous apprend rien ou nous trompe, si nous ne cherchons pas à pénétrer plus avant. Il faut chercher sur quel tissu sur quel organe a agi le toxique, et l’on verra que dans tous les cas, chez tous les animaux, cette action élémentaire est la même, qu’elle diffère seulement, quant à ses effets sur l’organisme général, selon quelques circonstances accidentelles ou selon que l’élément ou l’organe atteint arrête, par sa suppression même, l’harmonie du jeu général de la vie de l’être animé.

A propos de l’action spéciale du poison sur les éléments ou les organes, je dois vous mettre en garde contre des tendances qui frapperaient le plus souvent de stérilité nos recherches pour déterminer le lieu où le poison a porté ses effets mortels. On s’imagine à priori que, dans le mécanisme organique qui constitue la vie de l’animal, il doit y avoir, toutes les fois que la mort arrive par l’effet d’un poison ou de toute autre cause, il doit y avoir une lésion matérielle visible, une désorganisation tau gible; on cherche avec ardeur, permettezmoi l’expression, le rouage cassé. Telle est la tendance actuelle des études d’anatomie pathologique; mais cette science porte trop souvent à faux, même dans les cas où elle constate des lésions. Dans un grand nombre de cas, les lésions tangibles observées ne sont que des lésions concomitantes dans lesquelles on ne peut qu’artificiellement placer le mécanisme de la mort.

En effet, les causes de la mort ne laissent le plus souvent aucune trace anatomique, puisque nous pouvons, par des artifices expérimentaux, faire revenir à la vie

un animal qui vient de succomber à l’empoisonnement. Pour le curare, par exemple, il est bien évident que par l’action mortelle de ce poison il n’y a rien eu d’anatomiquement détruit. Quand nous tuons un animal par la section du bulbe au contraire, l’autopsie nous révèle ensuite nettement le traumatisme subi par la partie supérieure de la moelle ; mais aussi il nous est impossible, du moment que le bulbe est sectionné, de sauver la vie de l’animal et de faire disparaître la lésion que nous avons produite. Au contraire, lorsqu’un animal succombe à l’action d’un poison, du moment que nous pouvons, au plus fort, de cette action, le mettre en état, comme vous l’avez vu à plusieurs reprises pour le curare, de survivre à cette action et d'éliminer le poison, il est évident qu’il n’y a pas eu de lésion anatomique, car du moment qu’une lésion de ce genre existe, elle est irréparable. Il n’y a eu qu’un arrêt de fonction : c’est ainsi que, par exemple, nous pouvons arrêter un mécanisme d’horlogerie en arrêtant le balancier, sans rien léser dans la série des ressorts et des engrenages; mais si nous brisons une pièce quelconque, par le fait même de la destruction de cette partie, le mouvement est définitivement arrêté dans toute la machine sans que nous puissions la remettre en jeu.

Je n’insiste pas sur ces idées que j’ai développées déjà bien souvent devant vous en vous parlant de l’insuffisance de l’anatomie pathologique pour expliquer les maladies, et je vous répéterai ici un mot que je vous ai déjà dit : que l’anatomie n’est, par rapport aux phénomènes de la vie, que ce que serait la géographie par

rapport à l’histoire. En effet, nos connaissances anato-

mifpies ne sont que de la topographie appliquée à l’histoire des fonctions ou des maladies, ou en d’autres termes, si l’anatomie localise le phénomène, elle est insuffisante à l’expliquer.

Ces considérations me sont suggérées par l’étude même de l’action de l’acide prussique. Sous l’influence des idées anatomo-pathologiques, on a voulu trouver des lésions anatomiques pour tous les empoisonnements ; on en a même décrit pour celui qui nous arrête en ce moment : on aurait trouvé les cellules des centres nerveux dilacérées, et par cela même incapables de remplir désormais leurs fonctions. Mais ce sont là de pures vues de l’esprit, ou plutôt encore les résultats des méthodes défectueuses mises en usage pour étudier les éléments anatomiques des centres nerveux, et vous savez combien cette étude microscopique est délicate. Mais une recherche attentive et faite avec les précautions voulues ne devra révéler aucune lésion visible dans les cellules nerveuses d’un animal venant de succomber à l’empoisonnement par l’acide cyanhydrique, puisque nous pouvons, si nous voulons, ramener l’animal à la vie. Aussi la médecine légale, qui a tant d’intérêt à révéler la cause et le mécanisme de la mort, n’a-t-elle, dans les cas de ce genre, d’autre moyen de parvenir à son but que de retrouver le poison lui-même, et non la lésion anatomique.

En réalité, beaucoup d’empoisonnements n’ont pas d’anatomie pathologique. L’acide prussique est dans ce cas; car, nous le répétons, nous avons pu faire fréquem-

nient revenir à la vie des chiens qui avaient été empoisonnés par l’acide prussique, dont la respiration était arrêtée, non par une lésion anatomique réelle, mais par une sorte d’inertie survenue dans le jeu du mécanisme. Nous nous sommes servis pour cela d’un courant électrique que nous faisions passer de la bouche à l’anus. Sous cette influence, les battements du cœur se réveillaient, les mouvements respiratoires finissaient par se. rétablir, et l’animal, revenu, ne présentait plus rien de son état antérieur; il mangeait et était dans un état parfait de santé. Nous avons fait revenir trois fois, de cette manière, un gros chien qui avait été empoisonné par des doses considérables d’acide prussique. Donc, chez ce chien, on ne pouvait pas admettre des éléments brisés ou des lésions anatomiques profondes; sans cela il ne serait pas revenu.

Toutefois nous ajouterons qu’il faut avoir affaire à des animaux vigoureux, car des animaux affaiblis n’offrent pas les mêmes ressources. En effet, j’ai prouvé autrefois que toutes les douleurs, même légères, retentissent sur le cœur et ont pour premier effet de l’arrêter. Il y a donc toujours en réalité tendance à la production d’une syncope. Seulement cet arrêt du cœur chez un animal vigoureux est aussitôt suivi de la reprise et de la continuation des battements du cœur, et la circulation n’en souffre pas sensiblement; mais si l’animal est affaibli, l’arrêt du cœur peut être définitif et produire une syncope mortelle. C’est ainsi que Chossat produisait la mort subite en pinçant la patte chez des tourterelles très-affaiblies par l’abstinence. Dernièrement,

M. Tarchanoff a montré que chez des grenouilles dont le mésentère avait été irrité au contact de l’air on produisait cet arrêt du cœur en excitant très-légèrement la surface du mésentère enflammé et devenu plus sensible.

€’est dans ce même ordre d’idées qu’il faut examiner la question si importante des contre-poisons. Lorsque ,1’on voit deux agents toxiques neutraliser, en apparence, leurs effets, si l’on suppose que ces effets ont pour cause une lésion anatomique, on est forcément amené à penser que, par le fait même de l’administration simultanée des deux agents, les lésions anatomiques ne se sont pas produites, les deux agents s’étant neutralisés dans le milieu intérieur, absolument comme une base neutralise un acide. Cette manière de voir est partagée par plus d’un médecin; mais ce n’est pas ainsi que se passent les 'choses dans la plupart des cas. Nous n’admettons pas cette prétendue neutralisation, cet antagonisme des poisons, parce qu’aucun fait expérimental ne nous l’a démontré. Tout ce que nous avons vu nous a fait penser que les poisons ne se neutralisent pas, que chacun produit son effet propre, et que ces effets se superposent. Il peut résulter de cette 'superposition d’effets des conditions nouvelles pour l’organisme, conditions qui lui permettront d’éliminer les poisons, et, par suite, de survivre à l’intoxication.

En effet, nous ne connaissons jusqu’à présent qu’une manière de neutraliser un poison, c’est de le chasser de l’organisme. Vous l’avez vu pour le curare. Il en est de même pour la strychnine. On a beaucoup insisté, à l’ap-

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