ET MORCEAUX ORATOIRES
pour leur faire part en mourant de ses derniers avis. Ils se rendent de toutes parts sous le vaste abri d'un champignon; et le sage moribond s'adresse à eux de la manière suivante:
« Amis et compatriotes, je sens que la plus longue vie doit avoir une fin. Le terme de la mienne est arrivé; et je ne regrette pas mon sort, puisque mon grand âge m'était devenu un fardeau , et que pour moi il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil. Les révolutions et les calamités qui ont désolé mon pays, le grand nombre d'accidents particuliers auxquels nous sommes tous sujets, les infirmités qui affligent notre espèce , et les malheurs qui me sont arrivés dans ma propre famille, tout ce que j'ai vu dans le cours d'une longue vie, ne m'a que trop appris cette grande vérité, qu'aucun bonheur, placé dans les choses qui ne dépendent pas de nous, ne peut être assuré, ni durable. Une génération entière a péri par un vent aigu ; une multitude de notre jeunesse imprudente a été balayée dans les eaux par un vent irais et inattendu. Quels terribles déluges ne nous a pas causés une pluie soudaine ! Nos abris même les plus solides ne sont pas à l'épreuve d'un orage de grêle. Un nuage sombre fait trembler tous les cœurs les plus courageux.
« J'ai vécu dans les premiers âges , et conversé avec des insectes d'une plus haute taille, d'une constitution plus forte, et je puis dire encore d'une plus grande sagesse qu'aucun de ceux de la génération présente. Je vous conjure d'ajouter foi à mes dernières paroles, quand je vous assure que le soleil, qui nous paraît maintenant au delà de l'eau, et qui semble n'être pas éloigné de la terre , je l'ai vu autrefois fixé au milieu du ciel, et lancer ses rayons directement sur nous. La terre était beaucoup plus éclairée dans les âges reculés, Tair beaucoup plus chaud, et nos ancêtres plus sobres et plus vertueux,
« Quoique mes sens soient affaiblis, ma mémoire ne l'est pas; je puis vous assurer que cet astre glorieux a du mouvement. J'ai vu son premier lever
sur le sommet de celte montagne, et je commençai ma vie vers le teins où il commença son immense carrière. Il a, pendant plusieurs siècles, avancé dans le ciel avec une chaleur prodigieuse , et un éclat dont vous ne pouvez avoir aucune idée, et que sûrement vous n'auriez pu supporter; mais maintenant, par son déclin, et une diminution sensible dans sa vigueur , je prévois que toute la nature doit finir en peu de tems, et que ce monde va être enseveli dans les ténèbres en moins d'une centaine de minutes.
h Hélas! mes amis, combien ne me suis-je pas autrefois flatté de l'espérance trompeuse d'habiter toujours cette terre! quelle magnificence dans les cellules que je me suis moi-même creusées ! quelle confiance n'avais-je pas mise dans la fermeté de mes membres et les ressorts de leurs jointures, et dans la force de mes ailes! Mais j'ai assez vécu pour la nature et pour la gloire, et aucun de ceux que je laisse après moi n'aura la même satisfaction en ce siècle de ténèbres et de décadence que je vois commencer ".
anonyme.
UN VIEILLARD DE SYRACUSE, AU PEUPLE ASSEMBLE POUR DÉLIBÉRER SUR LE SORT DES PRISONNIERS ATHÉNIENS.
Vous voyez un père infortuné , qui a senti plus qu'aucun autre Syracusain les funestes effets de cette guerre qui lui a ravi deux fils , la consolation et l'espoir de sa vieillesse. Je ne puis point , à la vérité, ne point admirer leur courage et leur bonheur d'avoir sacrifié au salut de la République une vie que la loi commune de la nature leur aurait tôt ou tard enlevée; mais je ne puis aussi ne pas sentir la plaie cruelle que leur mort a faite à mon cœur, et ne point haïr et détester les Athéniens , auteurs
ET MORCEAUX ORATOÎRFS. 181
de cette malheureuse guerre, comme les homicides et les meurtriers de mes enfants!
Cependant, je ne puis le dissimuler, je suis moins sensible à ma douleur qu'à l'honneur de ma pairie; et je la vois prèle à se déshonorer pour toujours , par le cruel avis qu'on vous propose. Les Athéniens, il est vrai, méritent toutes sortes de mauvais traitements et de supplices pour l'injuste guerre qu'ils nous ont déclarée ; mais les Dieux, justes vengeurs du crime, ne les ont-ils pas assez punis, et ne nous ont-ils pas assez vengés? Quand leurs chefs ont déposé leurs armes et se sont rendus à nous, n'était-ce pas dans l'espérance de conserver leur vie? Et pouvons-nous la leur ôter, sans encourir le juste reproche d'avoir violé le droit des gens, et d'avoir déshonoré notre victoire par une barbare cruauté? Quoi ! vous souffrirez que votre gloire soit ainsi flétrie dans tout l'univers, et qu'on dise qu'un peuple qui, le premier, a dans sa ville érigé un temple à la Misericorcle, n'en a point trouvé dans la vôtre! Sont-ce donc les victoires et les triomphes seuls qui rendent une ville à jamais illustre? Non , non, c'est la clémence pour des ennemis vaincus; c'est la modération dans la plus grande prospérité; c'est, enfin, la crainte d'irriter les Dieux par un orgueil fier et insolent. Vous n'avez point sans doute oublié que ce même Nicias, sur le sort duquel vous allez prononcer, est celui qui plaida votre cause dans l'assemblée des Athéniens; et qui employa tout son crédit et toute son éloquence pour les détourner de vous faire la guerre. Une sentence de mort, prononcée contre ce digne chef, est-elle donc une juste récompense du zèle qu'il a témoigné pour vos intérêts ? Pour moi, la mort me sera moins triste que la vue d'une telle injustice commise par ma patrie et par mes concitoyens.
Rqllin. HUloire ancienne 3 liv. vw.