‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 133 sur 187 · CONSTANTIN · texte numérisé non relu

CONSTANTIN

Deux partis , opposés par une animosité de religion , ont laissé des monuments sur la vie de Constantin : il a été mal connu; la passion aveuglait également les panégyristes et les détracteurs.

Les uns le représentent comme un homme inspiré ; les autres comme un impie. Les premiers lui donnent la gloire d'avoir recréé l'empire : les seconds lui imputent la dissolution du corps politique. Ceuxci lui reprochent les vices les plus honteux; ceuxlà le vantent comme le modèle de toutes les vertus. On le voit tantôt clément, bienfaisant, magnanime ; tantôt injuste, prodigue, lâche.

Il faut se garder de ces deux excès. Il fit des fautes, sans être méprisable; il fut un grand prince, sans être un prince vertueux , ou plutôt il y eut

deux hommes dans Constantin. Les vingt premières années de son règne, il égala les plus illustres empereurs; les dix dernières, il fut à peine comparable aux médiocres: il se livra aux favoris, aux courtisans, mais ce n'est pas dans la décrépitude qu'on doit le juger. Son art était de bien connaître les mœurs et l'état des peuples de l'empire romain ; son avantage était de rester maître de lui-même et sans passions. îl sut dissimuler et attendre.

L'impassibilité qui, dans un esprit ordinaire, n'est que de l'inertie, dans un caractère d'une trempe forte , est sûreté. L'objet auquel tendit sans cesse Constantin, était de devenir maître unique et absolu de l'empire romain ; mais l'ambition , chez lui , ne fut point une passion, ce fut une volonté; et la force de cette volonté , s'appliquant à toutes ses actions et à toutes ses démarches, lui donnait toute l'énergie d'une passion, sans en avoir l'emportement.

On trouve dans sa vie des choses qui semblent disparates, et qui cependant partaient du même principe, et concouraient à la même fin.

Il se contint huit ans tranquille dans des limites étroites; une fois qu'il les eut franchies, il ne cessa pas de négocier et de combattre qu'il n'eût conquis le monde.

Pendant vingt ans il vainquit tous les ennemis qu'il eut à combattre, et il combattit sans cesse, ou avec les barbares , ou avec ses compétiteurs ; et , dans les dix dernières années de sa vie, il ne mania plus les armes, et ne s'occupa de 1 état militaire que pour l'abaisser.

Il pardonna quelquefois à plusieurs particuliers des injures qu'un tyran aurait punies comme des crimes de lèse-majesté , mais qui ne pouvaient que l'offenser sans l'inquiéter ; et il fit périr sans pitié sa femme et son fils qui lui fesaient ombrage.

Constantin sut vouloir toujours ce qu'il croyait utile à sa grandeur. Il fit deux choses très-belles: venant après Galère, Maximien, Maxence, Licinius, à peine au sortir de l'embrasement des guerres ci-

>i!es, il reprit et continua la constitution de Diocléticn. C'était le conseil d'un esprit juste et sage , mais ce n'était point une création. Il sentit que la constitution politique ne suffisait pas pour rattacher à lui tant de peuples divers, il voulut alors se faire un parti qui pût s'étendre dans toutes les provinces, dans toutes les villes, dans tous les hameaux, dans 1 intérieur même des familles , enfin qui pût tenir tout l'empire. Le christianisme devint la religion de l'état, et Constantin eut le titre de fondateur. Il avait vu avec quel ascendant les évèques et les prêtres dirigeaient les opinions, les sentiments, ies affections des fidèles; il avait vu le nombre des chrétiens et leur accroissement journalier: il plaça les chrétiens dans l'administration des provinces ; alors, évoques, prêtres, gouverneurs, particuliers, tous les chrétiens le servaient avec le zèle de l'esprit religieux, et surveillaient tout le reste, qui n'avait ni la même énergie, ni le même accord. Auparavant, un prince élu par une armée déplaisait aux autres: un empereur tlirace ou pannonien ne pouvait compter sur l'attachement des Africains ou des Asiatiques ; mais un empereur chrétien était sûr que tous les %chréliens en orient, en occident, au midi , au nord , seraient dévoués d'intérêt et de cœur à son règne. Constantin avait trouvé le seul lien social qui pût suppléer à l'unité de la patrie. Si dans la suite l'esprit disputeur des Grecs changea en levain de discorde un principe de régénération, ce n'est pas lui qu'on doit blâmer.

Il comprit aussi qu'il était nécessaire de donner à l'état civil plus de consistance et de dignité, et d'ôter à l'état militaire la force d'opprimer. Mais il alla trop loin: il fallait affaiblir et abaisser l'orgueil et la violence des armées, et non pas avilir et corrompre l'état militaire. C'est une faute grave dont on doit l'accuser ; on doit encore lui reprocher de n'avoir pas tenu assez fermement la main à l'exécution de ses lois sur les finances, et d'avoir souffert des désordres dans les dernières années de sa vie.

Mais il mérite d'être loué pour avoir détruit cette férocité du gouvernement militaire , et pour avoir consolidé une monarchie plus tranquille, fondée sur l'hérédité de la couronne , la distribution des pouvoirs , et l'esprit de la religion.

Naudet.

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