‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 151 sur 187 · LE DELUGE · texte numérisé non relu

LE DELUGE

Tous les vents mugissaient, les montagnes tremblè- Des fleuves arrêtés les vagues reculèrent, (renî, Et du sombre horizon dépassant la hauteur,

2o*ï DESCRIPTIONS.

Des vengeances de Dieu l'immense exécuteur,

L'Océan apparut. Bouillonnant et superbe,

Entraînant les forets comme le sable et l'herbe.

De la plaine inondée envahissant le fond i,

il se couche en vainqueur dans le désert profond,

Apportant avec lui comme de grands trophées

Les débris inconnus des villes étouffées ,

Et là, bientôt plus calme en son accroissement,

Semble dans ses travaux s'arrêter un moment,

Et se plaire à mêler , à briser sur son onde

Les membres arrachés au cadavre du monde.

Ce fut alors qu'on vit des hôtes inconnus Sur ces bords étrangers tout à coup survenus; Le cèdre jusqu'au Nord vint écraser le saule; Les ours noyés, flottant sur les glaçons du pôle, Heurtèrent l'éléphant près du Nil endormi; Et le monstre, que l'eau soulevait à demi, S'étonna d'écraser, dans sa lutte contre elle, Une vague où nageaient le tigre et la gazelle. En vain des larges flots repoussant les premiers, Sa trompe tournoyante arracha les palmiers; Il fut roulé comme eux dans les plaines torrides, Regrettant ses roseaux et ses sables arides, Et de ses hauts bambous le lit flexible et vert, Et jusqu'au vent de flamme exilé du désert.

Dans l'effroi général de toute créature, La plus féroce même oubliait sa nature, Les animaux n'osaient ni ramper ni courir; Chacun deux résigné se coucha pour mourir. En vain fuyant aux cieux l'eau sur ses rocs venue, L'aigle tomba des airs repoussé par la nue. Le péril confondit tous les êtres tremblants. L'homme seul se livrait à des projets sanglants. Quelques rares vaisseaux, qui se lésaient la guerre, Se disputaient longtemps les restes de la terre; Mais pendant leur combat, les flots non ralentis Effaçaient à leurs yeux ces restes engloutis. Alors un ennemi plus terrible que l'onde Vint achever partout la défaite du monde;

DESCRIPTIONS. 2*o5

La faim de tous les cœurs chassa les passions: Les malheureux 4 vivants après leurs nations 4 ]N l'avaient qu'une pensée, effroyable torture, L'approche de la mort, la mort sans sépulture. On vit sur un esquif, de mers en mers jeté, L'œil affamé du fort sur le faible arrêté; Des femmes, à grands cris insultant la nature, Y réciamaient du sort leur humaine pâture ; L'athée, épouvanté de voir Dieu triomphant , Puisait ira jour de vie aux veines d'un enfant; Des derniers réprouvés telle fut l'agonie. L'amour survivait seul à la bonté bannie: Ceux qu'unissaient entre eux des sermens mutuels Et que persécutait la haine des mortels, (quille, S'offraient d'eux-même à l'onde avec un front tran- Et contre leurs douleurs trouvaient un même asile.

Alfred de Vigny.

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