‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 20 sur 187 · PRIÈRE DU SOIR A BORD D?UN VAISSEAU · texte numérisé non relu

PRIÈRE DU SOIR A BORD D?UN VAISSEAU

Le globe du soleil , dont nos yeux pouvaient alors soutenir l'éclat, prêt à se plonger dans les vagues étincelantes , apparaissait entre les cordages du vaisseau, et versait encore le jour dans des espaces

sans bornes, On eût dit, par le balancement de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Les mats, les haubans, les vergues du navire étaient couverts d'une teinte de rose. Quelques nuages erraient sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur. Le reste du ciel était pur; et, à l'horizon du nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe chargée des couleurs du prisme s'élevait de la mer comme une colonne de cristal supportant la voûte du ciel.

Il eût été bien à plaindre celui qui, dans ce beau spectacle, n'eût pas reconnu la beauté de Dieu! Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque tous mes compagnons, otant leur chapeaux goudronnés, vinrent à entonner, d'une voix rauque , leur simple cantique à Notre-Dame-dé- Bon- Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante la prière de ces hommes qui, sur une planche fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient un soleil couchant sur les flots! Comme elle allait à l'àme cette invocation du pauvre matelot à la Mère de douleur! Cette humiliation devant celui qui envoie les orages et le calme ; cette conscience de notre petitesse à la vue de l'infini; ces chants s'étendant au loin sur les vagues; les monstres marins étonnés de ces accents inconnus, se précipitant au fond de leurs gouffres; la nuit s'approchant avec ses embûches; la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles; un équipage religieux, saisi d'admiration et de crainte; un prêtre auguste en prière, Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune à l'horizon opposé, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à la faible voix de sa créature: voilà ce qu'on ne saurait peindre et ce que tout le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir.

Chateaubriand. Génie du Christianisme*

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