‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 32 sur 187 · LA MORT DU TAUREAU · texte numérisé non relu

LA MORT DU TAUREAU

Pour quelqu'un qui entend un peu la tauromachie, c'est un spectacle intéressant que d'observer les approches du matador et du taureau, qui, comme deux généraux habiles , semblent deviner les intentions l'un de l'autre, et varient leurs manœuvres à chaque instant. Un mouvement de tète, un regard de coté, une oreille qui s'abaisse, sont pour un matador exercé autant de signes non équivoques des projets de son ennemi. Enfin le taureau impatient s'élance contre le drapeau rouge dont le matador se couvre à dessein. Sa vigueur est telle qu'il abattrait une muraille en la choquant de ses cornes: mais l'homme l'esquive par un léger mouvement de corps ; il disparait comme par enchantement, et ne lui laisse qu'une draperie légère quil enlève au-dessus de ses cornes en défiant sa fureur. I/impétuosité du taureau lui fait dépasser

de beaucoup son adversaire; il s'arrête alors brusquement en raidissant ses jambes i, et ces réactions brusques et violentes le fatiguent tellement que, si ce manège était prolongé $ il suffirait seul pour le tuer. Aussi Romero, le fameux professeur, dit-il qu'un bon matador doit tuer huit taureaux en sept coups d'épée. Un des huit meurt de fatigue et de rage.

Après plusieurs passes , quand le matador croit bien connaître son antagoniste , il se prépare à lui donner le dernier coup. Affermi sur ses jambes , il se place bien en face de lui, et l'attend, immobile, à la distance convenable. Le bras droit , armé de l'épée, est replié à la hauteur de la tète; le gauche, étendu en avant, tient la muleta, qui, touchant presque à terre, excite le taureau à baisser la tête. C'est dans ce moment qu'il lui porte le coup mortel , de toute la force de son bras., augmentée dit poids de son corps et de l'impétuosité même du taureau. L'épée, longue de trois pieds, entre souvent jusqu'à la garde; et si le coup est bien dirigé , l'homme n'a plus rien à craindre. Le taureau s'arrête tout court; le sang coule à peine; il relève la tète; ses jambes tremblent, et tout d'un coup , il tombe comme une lourde masse. Aussitôt de tous les gradins partent des vivats assourdissants; les mouchoirs s'agitent; les chapeaux des majos volent dans l'arène , et le héros vainqueur envoie modestement des baise-mains de tous les côtés.

Autrefois, dit-on^ jamais il ne se donnait plus d'une estocade: mais tout dégénère, et maintenant il est rare qu'un taureau tombe du premier coup. Si cependant il paraît mortellement blessé, le matador ne redouble pas; aidé des chulos, il le fait tourner en cercle en l'excitant avec les manteaux de manière à l'étourdir en peudetems. Dès qu'il tombe, un cïiulo l'achève d'un coup de poignard assené sur la nuque; l'animal expire à l'instant.

Dernièrement un picador, nommé Juan Séviîla, fut renversé et son cheval éventré par un taureau andalous, d'une force et d'une agilité prodigieuses. Ce

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taureau, au lieu de se laisser distraire par les chulos, s'acharna sur l'homme n le piétina et lui donna uu grand nombre de coups de cornes dans les jambes; mai s'aperecvant qu'elles étaient trop bien défendues par le pantalon de cuir garni de fer, il se retourna et baissa la tète pour lui enfoncer sa corne dans la poitrine. Alors Sévilla-, se soulevant d'un effort désespéré, saisit d'une main le taureau par l'oreille ; de l'autre il lui enfonça les doigts dans les naseaux, pendant qu'il tenait sa tète collée sous celle de cette bète furieuse. En vain le taureau le secoua, le foula aux pieds, le heurta contre terre; jamais il ne put lui faire lâcher prise. Chacun regardait avec un serrement de cœur cette lutte inégale. C'était l'agonie d'un brave; on regrettait presque qu'elle se prolongeât; on ne pouvait crier, ni respirer, ni détourner les yeux de cette scène horrible: elle dura près de deux minutes. Enfin le taureau vaincu par l'homme dans ce combat corps à corps , l'abandonna pour poursuivre des chuios. Tout le monde s'attendait à voir Sévilla emporté à bras hors de l'enceinte. On le relève; à peine est-il sur ses pieds 5 qu'il saisit une cape et veut appeler le taureau , malgré ses grosses bottes et son incommode armure de jambes, îl fallut lui arracher la cape, autrement il se faisait tuer à cette fois. On lui amène un cheval; il s'élance dessus, bouillant de colère, en attaque le taureau au milieu de la place. Le choc de ces deux vaillants adversaires fut si terrible que cheval et taureau tombèrent sur les genoux. Oh! si vous aviez entendu les vivats, si vous aviez vu la joie frénétique, l'espèce d'enivrement de la foule, en voyant tant de courage et tant de bonheur, vous eussiez envié, comme moi, le sort de Sévilla! Cet homme est devenu immortel à Madrid....

P, périmée. Contes.

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