ALEXANDRIE
La première ville de l'empire après Rome était Alexandrie. C'était la seconde capitale du monde; elle pouvait même, à cette époque, prétendre à une sorte de primauté; car si Rome avait ses empereurs, Alexandrie avait ses philosophes ; et dans l'état des esprits au troisième siècle , en présence de la fortune impériale qui penchait ébranlée à chaque secousse prétorienne , en face des doctrines spiritualités dont l'Orient conquis inondait l'Occident vain-
queur, comme pour le dominer à son tour, la puissance avait passé des armes aux idées. Alexandrie possédait donc une prééminence marquée sur les autres cités du monde , parce qu'en elle résidait , comme en un sanctuaire, le dépôt des traditions antiques de Memphis et de Thèbes , qui semblaient s'être rapprochées de la mer, afin qu'il fût plus facile à tous les peuples, que le soin du commerce attirait dans ce port, de puiser à pleines mains dans ces trésors de science amassés et légués par les descendants du grand Hercule. Ce dépôt même s'était enrichi par une sorte d'échange continu avec les mythes des autres nations, surtout depuis la communication des saintes écritures , faite aux gentils, par la traduction des Septante \ et ce retentissement de la parole divine , qui , propagée par les disciples du Christ , remplissait le monde depuis deux siècles. Aussi le teins était venu, pour la sagesse égyptienne, de ne plus demeurer stationnaire; et son destin était de s'épurer et de s'élever jusqu'à ce qu'elle vînt se confondre et se perdre dans cette sagesse suprême d'où elle émanait, et que Jésus , sur la montagne , avait hautement proclamée.
Sous le rapport de ses mœurs, Alexandrie n'appartenait en quelque sorte ni à l'Europe, ni à l'Asie, ni même à l'Afrique. Vaste bazar ouvert à toutes les nations, ce qu'il y avait d'africain dans son soleil, dans l'ardeur ou les caprices de ses habitans , se modifiait singulièrement par le frottement des mœurs indigènes contre celles de tous les autres peuples , presque aussi nombreux que celui d'Egypte dans sa spacieuse enceinte. Ce n'était ni la rudesse emportée de la populace de Carthage, ni la mollesse de celle d'Antioche, ni l'insolente gravité de celle de Rome: c'était un peu de tout cela, mais surtout une rare inconstance, une incroyable facilité de passer du rire à la fureur, de la débauche aux graves entretiens, du calme le plus philosophique à la plus effrénée turbulence.
Ce qui fesait de ce peuple un peuple à part dans
TABI.E.U'X. Gl
tout l'empire, c'est que si ailleurs ou s'excitait , on se divisait, on luttait pour des intérêts ou des avantages matériels, là, on se passionait pour des idées et des systèmes; et toute cette violence populaire s'attachait, le plus souvent, à la défense d'un point de doctrine, au triomphe d'une abstraction. Ces habit tiuies d'un exercice intellectuel, cette, juste appréciation des hommes et des choses , que donnaient., à cette population mélangée, les leçons des philosophes, la rendaient parfois insolente et moqueuse envers la fortune et la puissance: aussi Caracalla, qui prenait au sérieux tout ce qui attaquait sa divinité, lui fit chèrement payer quelques railleries piquantes. Toute la jeunesse assemblée dans le stade, tous les possesseurs de maisons où l'on avait logé des troupes, tout ce qui se trouva dans les rues, femmes, enfants ou vieillards, tout fut égorgé, à jour marqué, à heure fixe, pour l'expiation d'un mot plaisant. Caracalla lui-même se lassa de compter les morts; et il écrivit au sénat, en lui annonçant le châtiment qu'il avait infligé, que peu importait le nombre des citoyens immolés , puisque tous avaient mérité de l'être.
Mais, comme toutes les villes du monde fournissaient à la population d'Alexandrie, le passage d'un empereur, tout sanglant qu'il put être, ne pouvait guère y laisser de longs vides: et peu après le carnage, ses écoles, ses théâtres , ses cirques , ses bibliothèques, ses quatre mille bains, étaient assiégés, comme auparavant, de curieux, de savants, de philosophes et de voluptueux.
A Alexandrie, comme à Rome, tous les dieux étaient accueillis, parce que là, plus qu'en aucun lieu du monde, toute divinité, quel que fût son nom ou sa iîgure, n'était qu'un symbole, un hiéroglyphe à forme humaine , dont les seuls prêtres et quelques initiés avaient le secret. A Alexandrie, le dieu principal, le gran dieu s'appelait Sérapis, comme Osiris ou Horus, en d'autres cités de l'Egypte; mais le Sérapis alexandrin, que le soleil saluait à son lever , en le
baisant sur la bouche, comme pour lui rendre hommage, ce dieu- géant, à la formation duquel la terre avait fourni tous ses métaux, et la mer, ses coraux et ses perles, dominait tous les autres dieux, quoique le plus moderne, ou peut-être comme le plus moderne, car le symbole en était plus complet. Son temple , qu'entourait la plus vaste bibliothèque du monde, sous les portiques duquel la philosophie platonicienne s'était développée et transformée, était le dernier boulevard où se retranchait l'orgueil humain, s'étayant de sa science traditionnelle et surtout de celle acquise par les travaux et les méditations de l'esprit antique; et la base en semblait si solidement établie qu'il ne fallait rien moins pour l'ébranler et le ruiner que cette puissance irrésistible de la parole divine, dont un seul cri, poussé sur le Calvaire, fendit les rochers et fit trembler au loin toute la terre de Judée.
Alex. Guiràud. Flavien.