LE BEL-ESPRIT
C'est un feu qui brille sans consumer, c'est une lumière qui éclate pendant quelques momentc, et qui s'éteint d'elle-même par le défaut de nourriture; c'est une superficie agréable, mais sans profondeur et sans solidité; c'est une imagination vive, ennemie de la sûreté du jugement; une conception prompte, qui rougit d'attendre le conseil salutaire de la réflexion :
une facilité de parler qui saisit avidement les premières pensées, et qui ne permet jamais aux secondes de leur donner leur perfection et leur maturité.
Semblable à ces arbres dont la stérile beauté a chassé des jardins Futile ornement des arbres fruitiers, cette agréable délicatesse , cette heureuse légèreté d'un génie vif et naturel , qui est devenue Tunique ornement de notre âge, en a banni la force et la solidité d'un génie profond et laborieux ; et le bon esprit n'a point eu de plus dangereux ni de plus mortel ennemi que ce que Ton honore dans le monde du nom de bel-esprit.
C'est à cette flatteuse idole que nous sacrifions tous les jours, par la profession publique d'une orgueilleuse ignorance. Nous croirions faire injure à la fécondité de notre génie, si nous nous rabaissions jusqu'à vouloir moissonner pour lui une terre étrangère. Nous négligeons même de cultiver notre propre bien ; et la terre la plus fertile ne produit plus que des épines, par la négligence du laboureur qui se repose sur sa fécondité naturelle.
Que cette conduite est éloignée de celle de ces grands hommes, dont le nom fameux semble être devenu le nom de l'éloquence même!
Ils savaient que le meilleur esprit a besoin d'être formé par un travail persévérant et par une culture assidue; que les grands talent deviennent aisément de grands défauts, lorsqu'ils sont livrés et abandonnés à eux-mêmes, et que tout ce que le ciel a fait naître de plus excellent dégénère bientôt, si l'éducation, comme une seconde mère, ne conserve l'ouvrage que la nature lui confie aussitôt qu'elle l'a produit.
D^guesseau. Décadence du barreau.