LA MORT
Nous la portons tous en naissant dans le sein. Il semble que nous ayons sucé, dans les entrailles de nos mères, un poison lent, avec lequel nous venons au monde, qui nous fait languir ici-bas, les uns plus, les autres moins, mais qui finit toujours par le trépas. Nous mourons tous les jours; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avance d'un pas vers le tombeau. Le corps dépérit, la santé s'use, tout ce qui nous environne nous détruit, les aliments nous corrompent, les remèdes nous affaiblissent, ce feu spirituel qui nous anime au dedans, nous consume, et toute notre vie n'est qu'une Ion-
gue et pénible agonie. Or, dans cette situation, quelle image devrait être plus familière à l'homme que celle de la mort? Un criminel condamné 'à mourir, quelque part qu'il jette les yeux, que peut-il voir que ce triste objet? Et le plus ou le moins que nous avons à vivre fait-il une différence assez grande pour nous regarder comme immortels sur la terre?
Il est vrai que la mesure de nos destinées n'est pas égale: les uns voient croître en paix, jusqu'à l'âge le plus reculé, le nombre de leurs années; et, héritiers des bénédictions de l'ancien tems, ils meurent pleins de joie, au milieu d'une nombreuse postérité; les autres , arrêtés dès le milieu de leur course, voient les portes du tombeau s'ouvrir en un âge encore florissant, et cherchent en vain le reste de leurs années. Enfin, il en est qui ne font que se montrer à la terre, qui finissent du matin au soir , et qui, semblables à la fleur des champs, ne mettent presque point d'intervalle entre l'instant qui les voit éclore, et celui qui les voit sécher et disparaître. Le moment fatal, marqué à chacun, est un secret écrit dans le livre éternel.
Nous vivons donc tous, incertains de la durée de nos jours; et cette incertitude, si capable toute seule de nous rendre attentifs à cette dernière heure, endort elle-même notre vigilance. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons pas où la placer dans les différents âges de notre vie. Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme du moins sûr et inévitable. Le doute si l'on y parviendra, qui devrait, ce semble, borner en deçà nos espérances, fait que nous les étendons même au delà de cet âge. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n'est plus qu'un sentiment vague et confus qui ne porte sur rien du tout; de sorte que l'incertitude, qui ne devrait tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même.
Massillon.