‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 30 sur 145 · DES RACINES RACHIDIENNES · texte numérisé non relu

DES RACINES RACHIDIENNES

l'expérience, soit en ouvrant les méninges rachidiennes pour mettre à nu ces paires nerveuses, soit en les respectant et en prenant la racine en dehors de la dure-mère, ce qui vaut beaucoup mieux ; mais si l'on opère sur un animal chez qui les deux racines, sensilive et molrice, sont emprisonnées dans une seule et même gaine fibreuse, il devient impossible de ne point l'inciser pour isoler l'un de l'autre ces deux cordons nerveux et mettre en lumière leurs propriétés différentes. C'est, par exemple, ce qui existe chez l'homme ; mais chez le chien chacune des deux racines possède une gaine spéciale de la dure-mère; on peut donc opérer sans déchirer l'enveloppe des nerfs, ni répandre le liquide céphalo-rachidien. La même disposition existe chez le chat; mais les racines sont moins longues que chez le chien.

L'opération peut aussi se pratiquer sur la deuxième paire cervicale, grâce à une disposilion particulière qui permet, chez le chien, d'agir sur elle, etc.^ sans ouvrir le canal vertébral. On doit éviter le plus possible d'opérer sur la région dorsale qui réunit toutes les conditions les plus favorables.

Après avoir choisi le point sur lequel on veut opérer, on ouvre le canal rachidien en divisant les lames vertébrales des deux côtés, et en enlevant les uns après les autres les arcs osseux des vertèbres ; en répétant cette opération sur plusieurs vertèbres, on peut mettre à nu la moelle épinière avec les racines qui en émanent sur une très grande étendue. Mais, en opérant ainsi, de vastes dégâts sont inévitablement produits ; des hémorrhagies ont presque toujours lieu, et l'animal, simultanément affaibh

176 PATHOLOGIE EXPÉRLME.MÀLE.

par la douleur et la perte de sang, demeure quelquefois insensible aux excitations portées sur les nerfs.

L'expérience m'a démontré qu'il convient de limiter le plus possible l'étendue de cette ouverture, en n'attaquant le canal rachidien qu'au niveau des dernières vertèbres lombaires. On divise d'un trait de scie les lames de ces deux vertèbres d'un seul côté, en ayant soin de n'enlever que la partie de l'os voisine du trou de conjugaison ; par cette opération^ on se procure quatre racines nerveuses enfermées dans leur gaine ; on passe alors délicatement un fil sous chacune d'elles pour la soulever,, et l'on peut alors en étudier facilement les propriétés, l'animal ayant été peu fatigué par l'opération ; cependant, si l'on veut obtenir de bons résultats, il faut lui laisser quelques heures de repos; la sensibihté, d'abord amortie, revient peu à peu, ce dont on s'assure en pinçant la peau; l'animal, souvent impassible, aussitôt après l'opération, ne tarde pas à manifester une douleur assez vive ; l'innervation de l'enveloppe cutanée a repris ses fonctions momentanément suspendues.

Voyons maintenant quelles sont les expériences dont les racines rachidiennes peuvent devenir l'objet. La plus ancienne de toutes est celle de Magendie, qui consiste à couper la racine postérieure et à constater ensuite par les excitations de tout genre, que la sensibilité a disparu dans les parties correspondantes de la surface du corps, ainsi que dans la portion périphérique du tronc nerveux luimême; tandis que la section des racines antérieures produit une paralysie du mouvement. Cette expérience donne des résultats plus nets chez les batraciens que chez

les mammifères, car chez ces derniers, le délabrement des muscles qui s'insèrent à la colonne vertébrale amène toujours une gêne dans les mouvements des membres, ce qui n'a pas lieu au même degré chez les grenouilles.

Comme complément de cette expérience on peut, à l'aide du galvanisme, démontrer la difïérence des propriétés dont jouissent les deux ordres de racines ; pour les racines antérieures, la galvanisation du bout périphérique produit des convulsions dans le membre correspondant, tandis que celle du bout central ne donne lieu à aucun phénomène appréciable. L'inverse a lieu pour les racines postérieures coupées; si vous en galvanisez le bout périphérique, vous n'obtenez aucun efïet ; si c'est le bout central, au contraire, une douleur vive se manifeste sur-le-champ.

On a beaucoup reproché à Magendie de s'être contredit dans ses expériences sur la sensibilité des nerfs rachidiens ; il avait affirmé, en effet, que les racines antérieures, tantôt insensibles, tantôt douées de sensibihté, offraient quelquefois à un très haut degré cette dernière propriété. Mais la contradiction signalée par Magendie dans les résultats de ses expériences, existe très réellement dans les faits ; elle s'exphque, comme vous allez le voir, par le phénomène actuellement connu sous le nom de sensibilité récurrente. Le fait physiologique résulte ici d'une condition purement expérimentale. Un animal qui vient de subir une aussi grave opération que l'ouverture du canal vertébral, a besoin de repos avant de recouvrer d'une manière complète l'exercice de ses fonctions nerveuses. Le cardiomètre nous annonce quelquefois une

c. BERNARD. Path. exp. 12

diminution de près d'une moitié dans la pression du sang à l'intérieur des vaisseaux, sans qu'il y ait eu d'hémorrhagie notable ; à quoi pourrions-nous attribuer un phénomène si frappant, si ce n'est au profond affaissement du système nerveux? La digestion s'arrête sous l'influence de cette opération ; enfin il n'est pas rare de voir certains animaux, le lapin, le cheval, par exemple, succomber brusquement au moment où l'on vient de terminer l'expérience. Quoi d'étonnant en pareil cas, si l'on trouve les racines postérieures insensibles et, à plas forte raison, les racines antérieures, dont la sensibihlé n'est pour ainsi dire qu'un reflet de celle de leurs congénères?

Une expérience de Legallois mérite à cet égard d'être rapportée ; il avait souvent essayé de détruire, à l'aide d'un stylet, la moelle épinière chez de jeunes lapins^ à l'exception de la région respiratoire de l'axe nerveux ; une mort subite en était fréquemment la conséquence. Legallois en avait conclu que la destruction de l'axe médullaire, dans une grande étendue, produisait directement la mort. Cela était dû sans doute à l'intensité de la douleur, car en éthérisant les animaux, on parvient à leur faire subir cette mutilation sans les tuer. La douleur est donc en pareil cas la cause directe de la mort ; et il est aisé de comprendre à plus forte raison que la sensibilité puisse être modifiée dans des opérations de ce genre. L'éthérisation est donc une précaution uliJe à prendre lorsqu'on veut ouvrir le canal rachidien ; elle tend à conserver au système nerveux la sensibihté qui lui appartient à l'état physiologique.

En pratiquant l'expérience avec toutes les précautions

qui viennent d'être indiquées, on peut constater aisément tous les phénomènes de la sensibilité récurrente. L'opération doit en outre être aussi limitée que possible, et il suffit que l'on mette à nu deux paires de racines nerveuses, et l'on voit que lorsqu'on excite ces racines, soit antérieures, soit postérieures, l'animal pousse des cris de douleur. Cela démontre qu'avant toute solution de continuité, les deux ordres de racines sont sensibles ; mais, si vous pratiquez isolément la section de la racine antérieure, vous verrez se produire un singulier phénomène. L'extrémité périphérique du nerf coupé reste douée d'une sensibilité très vive, tandis que le bout central en est complètement privé ; tel est le phénomène singulier connu sous le nom de sensibilité récurrente^ et qui se rattache à l'influence des branches sensitives sur les branches motrices ; en effet, si vous coupez la racine postérieure, toute sensibilité disparaît ; le bout périphérique du nerf sensitif lui-même est devenu insensible, et le bout central conserve seul la propriété de transmettre au centre nerveux les impressions produites par les excitations.

Rien ne démontre mieux l'indépendance complète de chaque paire nerveuse, prise dans son ensemble^ que la persistance de la sensibihté récurrente des racines antérieures, après que le tronc postérieur de la paire au-dessus et celui de celle au-dessous ont été coupés ; tant que sa propre racine sensitive demeure en communication avec le centre nerveux^ le nerf moteur correspondant conserve en entier la sensibilité qui lui appartient.

QueUe est donc la source de cette propriété singuhère qui semble transformer par un emprunt fait à son con-

génère, le nerf moteur en un nerf sensitif ? Nous avons vu que c'est du centre à la périphérie que se dirige cette sensibilité particulière, dans une direction inverse à celle des fibres postérieures ; nous avons vu qu'elle est dérivée en entier des racines postérieures dont la section l'abolit instantanément; elle semblerait donc provenir d'une fusion des fibres sensitives avec les nerfs moteurs, par des anastomoses ou par le retour en arrière de quelques filaments sensitifs parvenus à la périphérie du corps. Il est certain du moins, que ce n'est point au niveau de la fusion des deux racines en un nerf mixte qu'a lieu cet échange, mais au delà ; car si l'on divise un nerf mixte, peu après sa sortie du trou de conjugaison, la propriété sensitive d'emprunt delà racine antérieure disparaît ; c'est donc sur un point plus éloigné que l'anastomose s'est effectuée.

C'est dans des anastomoses périphériques du centre nerveux qu'il faut probablement chercher la source de la sensibilité récurrente ; c'est là sans doute que les fibres sensitives se recourbent en arrière pour suivre la direction des faisceaux moteurs. Cependant, il semblerait que des anastomoses moins éloignées peuvent devenir la source de cette propriété ; en effet, si, après avoir convenablement préparé les racines de la dernière paire lombaire, vous divisez la racine antérieure^ elle offre une sensibihté fortement développée à son extrémité périphérique ; si maintenant vous divisez le nerf sciatique qui représente ces deux racines nerveuses ; si, disonsnous, vous le divisez au sortir du bassin, au niveau de l'échancrure sciatique, vous verrez la sensibilité récur-

rente, bien que très affaiblie, persister encore; ce qui semblerait prouver que tout, dans cette propriété conférée aux nerfs moteurs par les racines sensitives, ne vient pas de la périphérie, ni des extrémités du système nerveux ; des anastomoses plus voisines du point de départ peuvent y participer ; car, dans le cas dont il s'agit, on est forcé de recourir aux rameaux sensitifs émanés du plexus hypogastrique pour expliquer la persistance de cette propriété.

La sensibilité paraît d'ailleurs s'affaiblir à mesure qu'on s'éloigne de son point de départ. Chez un animal qu'on éthérise après avoir mis à nu une paire nerveuse, la sensibilité s'éteint d'abord dans la racine antérieure, plus tard à la périphérie du corps, et en dernier lieu dans la racine postérieure. Lorsque l'animal revient à lui-même elle reparaît dans l'ordre inverse ; on est donc autorisé à penser que la sensibilité est plus vive près du point d'origine que vers la terminaison du nerf.

Dans la prochaine séance, messieurs, nous vous rendrons témoins des expériences qui servent de base aux notions physiologiques qui viennent de vous être exposées.

TROISIÈME LEÇON

Page 1