RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL
cas des mathématiques pures, dans lesquelles on raisonne sur des faits idéaux dont les conditions d'existence sont créées par l'esprit. Quand on applique l'analyse mathémathique, c'est-à-dire la logique, à des faits généraux de physique, ce sont des faits si simples, qu'on peut encore les soumettre au raisonnement, et se laisser jusqu'à un certain point guider par lui. Cependant, par cela seul que ces faits sont rattachés à des conditions d'existence placées en dehors de nous et que nous n'avons pas créées à notre gré, de manière à les connaître exactement, il faut de temps en temps, lorsqu'on poursuit l'analyse mathématique, faire des expériences pour savoir si cette analyse ne s'égare point. Mais quand on arrive aux phénomènes physiologiques, c'est-à-dire aux phénomènes les plus complexes de tous, on doit sans cesse se défier du raisonnement : il faut que l'expérience serve à restreindre cette tendance naturelle que nous avons à expliquer trop vite^ et ramener constamment les conceptions logiques au contrôle des faits.
De tout ce que je viens de dire il résulte donc que dans la méthode expérimentale on doit employer à la fois les faits et le raisonnement ; mais, comme vous le voyez^ la difficulté n'est pas, à vrai dire, de bien raisonner : elle consiste bien plutôt à ne pas trop raisonner, et surtout à asseoir sohdement son raisonnement sur des faits bien analysés, bien positifs et aussi élémentaires que possible. Or, nous devons nous expliquer sur ces faits élémentaires, beaucoup plus difficiles à obtenir dans la science des êtres vivants que dans la science des corps bruts^ mais qui sont néanmoins, dans une science comme dans
l'autre ; les seuls éléments capables de nous donner l'explication des phénomènes complexes.
La science expérimentale est essentiellement analytique; elle analyse les phénomènes complexes qui nous entourent, et veut remonter de faits en faits jusqu'au fait élémentaire ou primitif qui devient la cause de tous les autres : car toutes les circonstances d'un phénomène s'enchaînent et se relient entre elles dans des rapports de cause à effet. Mais que devons-nous entendre ici par ces mois cause d'un phénomène?
Il faut d'abord bien savoir qu'il ne s'agit pas de la cause première des choses : cette recherche n'est pas de notre domaine; les sciences expérimentales ne veulent et ne peuvent remonter qu'aux causes secondes ou prochaines des phénomènes. Elles seules sont à notre portée; les causes premières ou éloignées échappent à l'investigation du savant aussi bien dans les sciences des corps bruts que dans les sciences des corps vivants.
Or, pour connaître ces causes secondes des phénomènes, nous ne pouvons nous adresser qu'à la matière ; c'est en elle qu'elles résident, et elles se manifestent à nous par les attributs ou les propriétés des corps. C'est donc dans l'étude des propriétés de la matière que nous devons chercher l'explication des phénomènes que nous observons autour de nous.
Le physicien et le chimiste ne remontent jamais à la cause première. Sans se préoccuper de la cause créatrice du fer, du cuivre et des divers corps minéraux, ils étudient les propriétés de ces corps, les modifications qu'elles éprouvent dans diverses conditions, ainsi que les phéno-