‹ Leçons de pathologie expérimentale [electronic resource]Chapitre 110 sur 143 · DISCIPLINE EXPÉRIMENTALE. S · texte numérisé non relu

DISCIPLINE EXPÉRIMENTALE. S

Dans la science, ce n'est jamais le raisonnement qui a manqué ; ce qui a toujours été difficile, c'est d'avoir des expériences exactes. Mais il faut, en outre, avoir une bonne critique expérimentale ; c'est là un point essentiel que je me borne à signaler pour cette fois et sur lequel j'insisterai dans la séance prochaine.

Il faut aujourd'hui établir solidement la nécessité d'introduire en physiologie une discipline expérimentale rigoureuse. Quand il s'agit de médecine, tout le monde croit pouvoir se dispenser de cette discipline, peut-être parce qu'on n'en a pas assez démontré la nécessité, et parce qu'on n'a pas assez prouvé que jamais les résultats des expériences ne peuvent changer quand les conditions restent les mêmes. Toutes les contradictions, si fréquentes dans les sciences physiologiques et médicales, viennent de ce que les expérimentateurs se placent dans des conditions diverses et font réellement des expériences différentes, alors qu'ils croient faire les mêmes. Il faut donc, lorsqu'on pratiquera une expérience physiologique, l'exécuter suivant un procédé bien déterminé et convenablement discuté, procédé qu'il s'agira ensuite de suivre exactement quand on voudra obtenir les mêmes résultats.

Sans doute, on discutera toujours tant que la science marchera. Seulement il faut faire en sorte que les discussions ne portent pas sur les faits, mais seulement sur leurs interprétations. Les interprétations des faits sont relatives aux connaissances que nous possédons, et, à mesure que nos connaissances se développent, nous devons souvent changer d'opinion sur la manière de comprendre tous les résultats des expériences. Mais les faits en

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eux-mêmes resteront inébranlables s'ils ont été bien établis dans des conditions convenablement précisées. C'est pourquoi je disais tout à l'heure que, par le perfectionnement des instruments et des procédés d'expérimentation, nous concourrons directement et efficacement à l'établissement de la médecine expérimentale, et nous préparerons l'avènement de cette médecine scientifiquement active.

LEÇON

L'EMPIRISME ET LE RATIONALISME DANS L'EXPÉRIMENTATION PHYSIOLOGIQUE. — LA CRITIQUE EXPÉRIMENTALE (1).

L'art d'expérimenter sur les êtres vivants, qui doit faire l'objet des leçons de cette année, n'est pas nouveau en lui-même, comme méthode générale d'investigation : il y a longtemps qu'on pratique la méthode expérimentale en chimie, en physique, dans les sciences qui étudient les corps bruts. Mais son application aux êtres vivants est toute récente ; là elle commence à peine à se produire, elle est encore dans l'enfance ; sa marche est hésitante, quelquefois même un peu désordonnée, parce qu'on n'a pas encore fixé ses procédés et établi les règles qui doivent la guider. Mais ces imperfections, inséparables des premiers débuts, disparaîtront plus tard, et l'expérimentation physiologique peut devenir et deviendra certainement aussi réguhère que l'expérimentation physicochimique.

En attendant, nous ne pouvons exposer ici une méthode d'expérimentation physiologique complète, coordonnée dans toutes ses parties, puisque cette méthode physiologique n'est pas encore constituée; mais nous devons en préparer l'avènement. Pour hâter ce progrès si dé-

(1) Revue des cours scientifiques, 6 février 1869.

sirable, en mêmetein|)s que pour faciliter dès aujourd'hui les expériences, et pour épargner aux jeunes physiologistes bien des tâtonnements et des erreurs faciles à éviter, il faut donc poser immédiatement quelques jalons, qui empêcheront certains écarts, guideront la marche des nouveaux venus dans la science, et serviront plus tard à tracer d'une manière définitive la route de l'expérimentation en déterminant ses directions générales.

Dans la leçon précédente, j'ai dit que nous ne pouvions connaître les fonctions des êtres vivants qu'en arrivant aux éléments organiques ultimes qui constituent, par leur réunion, les organes ou appareils du corps. En manifestant leurs propriétés spéciales, ces éléments produisent, par la juxtaposition et la réaction mutuelle de ces diverses propriétés les unes sur les autres, les séries de phénomènes complexes qu'on voit naître et se développer chez les êtres vivants.

Lorsque nous observons la manifestation de ces phénomènes dans l'ensemble d'un animal, nous ne savons pas d'abord à quoi les attribuer, leur cause nous échappe complètement. C'est ainsi que, n'apercevant pas leur explication dans les forces qui nous sont connues, nous sommes conduits à supposer une force spéciale et distincte, la force vitale, qui est chargée d'en rendre compte. Mais la force vitale, comprise dans ce sens, n'est qu'une hypothèse dont l'insuffisance nous apparaît bientôt, lorsqu'on suit les résultats de l'analyse physiologique. Cette analyse nous montre, en effet, comme nous venons de le dire, que les phénomènes manifestés par un être vivant, par un animal, sont la conséquence des propriétés

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des éléments organiques qui le consliluent, que les couses des fonctions vitales résident en réalité dans ces éléments organiques et non dans l'ensemble de l'être. La question se déplace donc; ce n'est plus à l'être complexe tout entier, siège d'une force vitale imaginaire, qu'il faut nous adresser; ce sont les éléments anatomiques qui doivent contenir la cause des phénomènes de la vie.

Mais les éléments anatomiques sont placés à l'intérieur de l'organisme ; dans l'état actuel des choses, nos moyens d'investigation ne peuvent donc les atteindre, nos regards ne peuvent traverser le corps pour voir ce qui s'y passe, et ils échapperaient par suite à nos études. L'expérimentation a pour but de supprimer cet obstacle ; elle s'introduit dans l'organisme, elle pénètre jusqu'à ses dernières profondeurs pour saisir le fonctionnement de ses diverses parties élémentaires et déterminer leur rôle dans les phénomènes de l'ensemble. Mais elle n'arrive pas d'emblée aux éléments, elle étudie d'abord ce qu'il y a de plus facile; le mécanisme des grands systèmes d'organes, et des organes eux-mêmes, comme les fonctions des organes digestifs, du cœur, des artères, des vaisseaux lymphatiques, des veines, des nerfs et des muscles, etc. Puis elle examine les tissus qui composent ces organes, scrute ces tissus eux-mêmes, et y poursuit les éléments anatomiques dont la réunion en plus ou moins grand nombre les constitue : fibres nerveuses ou musculaires, cellules épithéliales ou glandulaires, etc.

C'est aux éléments anatomiques qu'il faut donc finalement arriver, dans l'analyse physiologique d'un phénomène, pour atteindre l'explication de ce phénomène.

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Ainsi, quand on étudie une contraction musculaire, il faut chercher jusqu'à ce qu'on ait trouvé la raison d'action de la fibre contractile qui a produit ce mouvement; quand on observe un phénomène nerveux, par exemple, une sensation, un mouvement, il faut atteindre la fibre ou la cellule nerveuse qui en est le siège. Mais, si l'on doit aller jusqu'à l'élément anatomique, une fois arrivé là, il faut s'arrêter : les propriétés de cet élément anatomique sont la raison du phénomène. Nous ne pouvons rien chercher au delà sans dépasser les limites de la science et sans tomber dans des difficultés que nous n'avons aucun moyen de résoudre.

Le but de l'expérimentation physiologique, c'est donc de rechercher les propriétés des éléments chez les êtres vivants, et de rattacher ces propriétés intimes aux phénomènes complexes qui se manifestent dans l'ensemble de l'être.

Chez les corps bruts, l'étude des propriétés des éléments, qui est aussi le but de la science, est relativement simple : aussi l'expérimentafion physico-chimique s'estelle dévelopjDée depuis longtemps. Chez les êtres vivants, au contraire, l'étude des éléments est bien plus difficile à cause de la délicatesse de leurs propriétés ; c'est cette difficulté extrême qui explique l'état relativement peu avancé de l'expérimentation physiologique. Mais, quoique cette expérimentation soit très-difficile, nous ne devons pas moins l'employer, car il n'y a pas d'autre moyen de pénétrer le secret des phénomènes de l'organisme. Malgré les obstacles considérables que présente la pratique, nous devons donc marcher résolument dans cette voie qui

CONDITIONS DËTEflMINANtES DES PHÉNOMÈNES. 500

seule peut nous conduire à la découverte des lois de la vie.

Ces obstacles doivent d'autant moins -nous arrêter ou décourager nos efforts, que le but de l'expérimentation est bien clair et bien net ; il est absolument le même dans l'étude des êtres vivants que dans celle des corps bruts. D'un côté comme de l'autre, nous voulons déterminer les conditions sous lesquelles se manifestent les phénomènes de la matière.

L'analogie est complète, car la matière vivante, aussi bien que la matière brute, est inerte par elle-même ; elle ne manifeste ses propriétés que lorsqu'elle y est provoquée par l'influence de conditions déterminées et extérieures à elle. Parmi les circonstances ambiantes qui agissent sur une matière donnée, soit organisée, soit inorganique, pour produire la manifestation de ses propriétés ou l'apparition d'un phénomène, il s'agit donc toujours de déterminer, entre les circonstances accessoires qui entourent le corps, quelle est celle qui constitue la condition essentielle et nécessaire du phénomène, de telle sorte que celui-ci se reproduise toujours lorsque cette condition existe, et qu'il ne se reproduise jamais lorsqu'elle n'existe pas.

La découverte de cette condition élémentaire est le point capital de la science, car c'est seulement quand nous la connaissons que nous devenons maîtres du phénomène. Il siiftlt pour cela de faire naître ou d'écarter cette condition déterminante du phénomène.

Ce déterminisme expérimenlal ne soulève aucun doute pour la science des corps bruts. Lorsque nous savons

que telle combinaison minérale se produit dans telles circonslances, personne ne conteste qu'elle se reproduira, si l'on réunit de nouveau les mêmes circonstances. Si l'on fait réagir de l'oxygène et de l'hydrogène en proportions convenables et dans les conditions reconnues nécessaires, tout le monde est sûr qu'on aura de l'eau, et qu'on n'en obtiendra pas si l'on ne remplit pas les conditions de l'expérience.

En physiologie, c'est exactement la même chose. Lorsqu'on a bien déterminé les conditions élémentaires d'un phénomène, il est certain qu'il se manifestera toutes les fois que les mêmes conditions se trouveront réunies, et que, si elles ne le sont pas, il ne se manifestera point. Donc, en réunissant ou en écartant ces conditions, on peut provoquer ou empêcher le phénomène au moment précis où on le veut. C'est là le point important, nonseulement pour la physiologie, mais aussi et surtout pour la médecine expérimentale, qui doit agir sur les états morbides. Or, cette science ne peut arriver à son but qu'à la condition de savoir faire jouer à son gré tous les ressorts de l'organisme, de manière à enrayer la marche des phénomènes morbides qu'elle veut détruire ou à provoquer au contraire l'apparition des phénomènes qu'elle veut entretenir.

Agir sur la nalure, tel est le résultat le plus élevé de la science ; c'est le but même de l'homme, qui a le monde devant lui pour le conquérir et le soumettre à sa domination. Cette conquête du monde matériel, les sciences physico- chimiques l'ont entreprise et réalisée depuis longtemps dans leur domaine; elles agissent tous les

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