MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE
n'existe pas plus deux sciences de la vie qu'il n'y a deux ordres de mécanique. Cliez l'homme en santé comme chez l'homme malade, on retrouve toujours les mêmes lois organiques; elles ne se sont modifiées que dans leurs manifestations. De là il résulte que jamais il ne sera possible de comprendre l'état pathologique sans la connaissance préalable de l'état physiologique.
Appuyer la médecine sur la physiologie n'est pas, dira-t-on, une idée nouvelle. Depuis longtemps on a compris que la vie à l'état normal ne pouvait être séparée de la vie à l'état morbide, et depuis longtemps aussi des médecins ont eu l'idée d'établir la médecine sur une base physiologique. Parmi les hommes plus rapprochés de nous qui ont fait cette tentative, nous citerons Broussais, qui, pour ne laisser aucune équivoque dans les esprits, avait donné à son système médical le nom de médecine 'physiologique. Il a même fait précéder sa théorie médicale de sa théorie physiologique pour montrer qu'il unissait indissolublement l'une et l'autre.
Sous ce rapport, la médecine physiologique ne daterait pas seulement de Broussais : car on peut dire qu'à toutes les époques de la science les médecins ont adopté sciemment ou insciemment les idées physiologiques régnantes pour en déduire leur pratique médicale. Mais nous vous prouverons tout à l'heure que ces théories médicales physiologiques qui se présentent à nous, dans l'histoire, sous la forme de systèmes qui se sont succédé et ont duré un temps plus ou moins long, n'ont rien de commun avec ce que nous appelons la médecine expérimentale.
La physiologie cxpôrimeitfule , en eiïet, n'est point une physiologie Aiite pour s'ad.'ipler à un sysième médical quelconque. Les systèmes, dans leur généralisation , ne laissent rien en dehors d'eux, parce qu'ils sont créés tout d'une pièce par une vue de l'esprit. Les sciences expérimentales, au contraire, ne s'appuyant que sur l'expérience, ont pour caractère d'offrir une évolution progressive et iridéfinie; elles se développent lentement et sucCessiverrient, de manière à n'êire jamais achevées et à représenter un édifice toujours en voie de construction.
De tout ce que je viens de vOtis exposer, nous devons tirer cette conséquence que la physiologie expérimentale est la première base de l'édifice médical scientifique. Comment poui'rait-il en être autrement, car ici la connaissance des phénomènes physiologiques, relativement plus simples, est absolument nécessaire pour expliquer les phénomènes pathologiques, qui sont beaucoup plus complexes?
Il faudra donc qu'un médecin qui veut coopérer à la fondation de la médecine expérimentale soit physiologiste expérimentateur. Il devra être à même de concevoir, d'instituer et d'exécuter au besoin les expériences physiologiques qui seront de nature à résoudre un problème pathologique ou à expliquer un état morbide donné. C'est pourquoi je recommande aux jeunes médecins de se mettre au courant de la pratique expérimentale de la physiologie. Sans cet ordre de connaissances, il leur deviendrait impossible de suivre les progrès du mouvement médical scientifique actuel.
PHYSIOLOGIE NORMaLÉ Et iïAtHdLOGlQUE. 57 1
Mais parmi les médecins phVsiO'ogistes, il en ëst qui se soiJl crils obligés d'admetlre deux pljysiologies : lit {)hyfeiologie ilblitialé, a ];i()H(îlle apparlient l'élHdé dés fonelions dë la vie éh élat de §anlé, et la physidlogie jDatholtlgiqlié, qui ëxpHqde les pliénolnènes à l'élat p£lthcilogique; i'utié étudiant, pdr exemple, la digèsilon, la circulation, et l'autre expliquant la fièvre, la pHeumonie et les divërseS maladies. Je ne verrais pas d'inconvéniëiit, {iôùr mon compte, à employer les moi^ physiologie normale q[ pathologique , si l'ofi voulait simplement dire par là qLi'on atialyse tantôt des pHéilomènes pathologitjiies, tantôt des phénomènes physiologiqliés ordinaires; mais je repousserais ces déribiniHalions si l'on VoUlilit lèiir faire exprimer cette idée qu'il y a deux cirdrës de lois vitales, les unes régissant l'état pathologique, les aiilres gouvernant l'état physioIogiqLie. Ndn, lés deux ordres dë phénomènes se confondent, et il y a des limites où l'on ne peut pas distinguer la pathologie de la physiologie. Il n'y a, en un mot, qu'Une physiologie, qbi est l'analyse des phénomènes de la vie sous toutes les formes qu'ils peuvent së manifester.
Il y a dix ans déjà, nous avons fait ici un cOiJrs de pathologie expérimentale, dans lequel hous avons ëssayé de démontrer que tbus les phénomènes pathologiques ont leurs racines dahs les phénomènes physiologiques Cbrrespondants (1).
L'histoire des sciences hous apprehd qbë toutes les idées nouvelles trouvent toujours des fanatiques oti des
(1 ) Voyez la première partie de ce volume.
détracteurs également nuisibles à lein^ développement. Il n'est donc pas étonnant que la tendance médicale physiologique expérimentale, que nous considérons comme la seule direction capable de fonder une médecine scientifique, ait été acceptée aveuglément par ses partisans trop zélés, ou proscrite d'une manière systématique par ses adversaires exagérés.
Il est en effet des médecins qui, au nom de ce qu'ils appellent les saines doctrines, ont repoussé l'expérimentation physiologique comme inutile ou dangereuse. Us ont soutenu que \ observation suffît en médecine, et que c'est méconnaître les grandes traditions médicales que d'y substituer \ expérimentation. En poursuivant l'explication physiologique des maladies, disent-ils, on perd de vue le malade, on abandonne la clinique et l'on substitue le laboratoire à l'hôpital. Ces reproches ne peuvent reposer que sur des malentendus qu'il est très-important de faire disparaître.
D'abord , jamais personne , parmi les médecins expérimentateurs, n'a pu avoir la pensée de soutenir qu'il fallait supprimer ou négliger la clinique. L'objet de la médecine est évidemment le malade, et c'est précisément l'observation clinique qui nous le fait connaître. Il faut donc, avant tout, observer au lit du malade; mais, quant à moi, je soutiens que cette simple observation clini(|ue du malade ne suffit pas, et qu'il faut absolument recourir à V expérimentation., si l'on veut arriver à l'explication scientifique des phénomènes morbides et parvenir à une thérapeutique efficace et rationnelle. En un mot, pas plus en pathologie qu'en physiologie , nous ne pouvons
OBSERVATION CLiNiQtlË Et ÈXPÉRIMÉNTATION. ^7^
comprendre les phénomènes de la vie par la simple observation extérieure de ces phénomènes. La cause réelle de leurs manifestations nous échappe, et ne peut être alors que l'objet d'hypothèses qu'enfante notre imagination. Avant d'avoir expérimenté sur la digestion pour en déterminer exactement les conditions organiques et physico-chimiques, on invoquait une force vitale diges^ tive, une archée pylorique imaginaire. Il en est de même aujourd'hui en pathologie; on suppose, pour expliquer les maladies, des génies morbides, des diathèses, etc. Ce ne sont là que des mots dont nous couvrons notre ignorance, en attendant que le flambeau de l'expérimentation ait porté la lumière sur la cause véritable de ces phénomènes.
Ainsi, en recommandant l'expérimentation en médecine , on ne veut donc pas substituer la physiologie des laboratoires à la clinique de l'hôpital. On ne propose pas non plus de détrôner l'observation et de ne recourir qu'à l'expérimentation , ce qui serait un non-sens qu'on a été cependant jusqu'à vouloir m 'attribuer. C'est là un procédé de critique très-connu , qui consiste à prêter des absurdilés à ses adversaires pour avoir le mérite facile de les réfuter.
Si, dans le cours de médecine d'un Collège de France, je ne vous parle que d'expérimentation, je n'admets pas que toute la médecine ne consiste qu'en cela; je suppose seulement que l'observation clinique vous est connue : Car ici nous n'avons en définilive pour but que d'expliquer les phénomènes que la clinique nous a fait connaîlre. J'ajouterai même qu'on suivant celle voie expé-
rimenta]e, c'est toujours à l'obseryalion cliniqup qu'il fî)ut venir se relremperj si Ton ne yput pas sp li^isser egaier et faire fausse youle.
En jjo mpl, je ne vous dis pas : popr fonder la i)iédecipe scieniifique, l'obsefyalion est inu(.i!e, l'expérimentalion seule est efficace. Je vous dis seulerpent, et je le souiiendrai toujours, que pour fonder la médf3ci|]e scieniifique, ]'o,bsery;)!.i.op est insuffisanle; il fî^ut y ajouter l'e.xpérimeniaiion. L'pbservalipn cJiqique ne peut nous donner que l'expression morbide^ c'esl-à-^ire la fprrne exlérieure des maladips et les lois de lewf évolution. L'expériipenlatipii pops faif remonter à la cause même de la flnaladie, npus en explique les mécanismes et nous apprend comment nous pouvons agir rationnellement sur eux.
D'ailleurs n'a-t-on pas compris que l'observation clinique était insuffisante, puisqu'on a eu recours aux autopsies des cadavres? Mais les autopsies elles-mêmes spnt bien souvent stériles, comme je vous le prouverai plus tard, et ce n'est vraiment qu'à l'aide de l'expérinientalion patbologique sur le vivant, qu'on peut arriver à la connaissance de la cause intérieure des maladies.
En résumé, nous pouvons conclure d'une manière générale, qu'en médecine, comme dans toutes Ips sciences, l'observation nous apprend la forme des phénomènes, et que l'expérimentation nous lait remonter à leurs causes. Toutefois je n'entends point établir par là des définitions scolasliques de l'observation et de l'expérimentation. Une distinction absolue entre ces deux procédés de recherches n'est jamais vraie, parce que, dans la nature,
ALLIANCE DE l' OBSERVATION ET DE l'eXPÉRIMENTATION. 575
il y a toujours des transitions même entre les choses les plus opposées.
On comprend, en effet, que, toutes Ips fois que la cause des plicnoinèncs siège ,dans la pro|"ondeur du corps, nous soyons obligés de recourir à l'expériirierjtaiipn pour décomposer l'orgîipisme, pour découvrir la cause qui se dérobait à la simple observai/on. Mais si, au contraire, la cause des phénomènes morbides est tout extérieure et n'est pas profondément cachée à nos regards, or] conçoit aussi que l'observation puisse suffire dans ces cas pour la découvrir.
Pour vous faire saisir ma pensée, je vais yo^s citer un exemple tiré de la médecine et s'appliquant à une maladie des plus connues.
La gale est une affection dont la cause réelle est aujourd'hui bien déterminée, et la découverte de ^a cause est une conquête de la science moderne. Avant d'en être arrivjé là, on avait pourt^ml observé et décrit ^ gale; on connaissait son évolution et l'on avait constaté sa transmissiliilité ,d'un individu à l'autre. Mais, relativement à sa cause, alors inconnue, on faisait les hypothèses les plus diverses. On imaginait un vice herpétique donnant naissance à Ig maladie cutanée, à l'altération des humeurs. On supposait des métastases de ce virus ou de ces humeurs viciées sur divers organes. En un mot, on créait de toute j)ièce une entité morbide, à laquelle on rattachait tous les phénomènes observés. Quant au traitement de la gale, il était et devait être absolument empirique, puisqu'il s'adressait à une cause imaginaire et inconnue. On pvait été conduit naturellement à employer diverses pom^
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mades comme moyen topique; on soutenait que les unes agissainnt plus ou moins efficacement, mais sans pouvoir s'en rendre compte. Chacun, médecin ou non, préconisait sa pommade comme la meilleure. Je me souviens avoir connu, dans la campagne que j'habitais éiant enfant, des paysans qui avaient le secret de composer des pommades soi-disant merveilleuses contre la gale.
On pouvait alors faire de la stalisiique sur la guérison de la gale, soutenir que tel traitement ou (el médicament topique guérissait un nombre de malades sur cent plus considérable que tel autre. Enfin on raisonnait dans ce temps-là sur la gale comme nous raisonnons encore maintenant sur les maladies dont nous ne connaissons pas expérimentalement la cause.
Mais quand la cause vraie de la gale a été découverte, on a reconnu qu'elle résidait dans un acarus qui élisait domicile sous l'épiderme humain, y creusait ses terriers, y vivait, y pullulait et déterminait par sa présence l'irritation de la couche sous-épidermique de la peau et tous les symptômes extérieurs de la gale. On a étudié les mœurs de cet acarus, ses habitudes, sa manière de vivre, et l'on a expérimenté les agents capables de lui donner la mort. Après ces études, tout s'est expliqué clairement, et l'on est devenu maître de la cause morbide. Depuis ce temps, il n'y a plus d'hypothèses à faire sur les causes occultes de la gale; il n'y a plus de statistique à dresser sur la valeur comparative de ses traitements empiriques. Quand l'acare est bien attaqué et bien détruit, la maladie disparaît à coup sûr. Aussi les galeux qui entrent aujourd'hui à l'hôpital Saint-Louis pour s'y laire traiter sortent