‹ Leçons de pathologie expérimentale [electronic resource]Chapitre 22 sur 143 · DE L'ANALOGIE ENTRE L'ACTION DES CAUSES MORBIDES ET CELLE DES POISONS · texte numérisé non relu

DE L'ANALOGIE ENTRE L'ACTION DES CAUSES MORBIDES ET CELLE DES POISONS

SOMMAIRE : Réflexions générales sur les caractères essentiels des causes morbides. — Comme tous les agents extérieurs au corps, elles doivent être examinées ou étudiées dans leur action physiologique. — Les reproches adressés aux médecins à l'égard de leur ignorance par rapport aux causes des phénomènes biologiques sont mal fondés. — Certaines questions ne peuvent point recevoir de réponse scientifique. — Nous ne pouvons pas connaître le pourquoi des choses. — Les résultats pratiques sont toujours en rapport avec la partie accessible des questions scientifiques. — L'action des causes morbides peut se comparer à celle des poisons. — Curare. — Strychnine. — Fait singulier d'empoisonnement par l'arsenic rapporté par Corvisart. — Comment les diverses maladies produisent-elles la mort? — Autopsie rationnelle. — Elle consiste à examiner successivement et physiologiquement tous les tissus et liquides organiques. — Le foie ne contient plus de substance glycogène à la fin de plusieurs maladies. — Insuffisance des autopsies cadavériques telles qu'on les pratique habituellement. — Conclusions pratiques à déduire des réflexions précédentes. Idée erronée du pouvoir exercé par la nature sur l'homme. — Nécessité de comparer les recherches expérimentales aux observations cliniques et de comparer les tissus sains aux tissus pathologiques. — Les effets des principes morbides peuvent être combattus de deux manières : 1" en neutralisant le principe ; 2" en l'éliminant. — Ce dernier moyen d'action est celui qui est le plus à notre portée.

Messieurs,

Les notions générales qui jusqu'ici ont servi de base à nos études sont entièrement lirées du parallèle que nous avons établi au commencement de ces leçons entre

ANALOGIE DES ACTIONS TOXIQUES ET MORBIDES. lOÔ

là physiologie et la palhologie. Nous avons cherché à démontrer que la physiologie, surtout dans ces derniers temps, ayant rapidement dépassé sa sœur aînée, peut aujourd'hui lui rendre les secours qu'elle en recevait autrefois. Nous allons pénétrer dans le domaine spécial de la pathologie et commencer l'étude des causes morbides. La méthode d'investigation qui nous a guidé jusqu'à ce point devra continuer encore à diriger nos recherches. Étudier le mécanisme des phénomènes normaux et le mode d'action de leurs causes naturelles, déduire de la connaissance de ces faits les rapports qui les rattachent aux phénomènes morbides, tel sera toujours notre but; nous ne chercherons point à résoudre, comme on l'essayait autrefois, les questions abstraites d'origine ou d'essence des maladies, qui dépassent les limites que doit s'imposer la science. Dans notre première leçon, nous vous avons exposé l'évolution régulière qui conduit une science, pas à pas, de son berceau à son plus haut degré de développement. Et vous avez vu que, dans toutes les branches du savoir, les progrès de l'esprit humain s'arrêtent à une certaine limite. Lorsque nous arrivons à ce point, dit Bacon, la nature devient sourde et ne répond plus à nos questions.

L'ignorance des médecins à cet égard a été souvent l'objet de réflexions ironiques, et vous connaissez tous la réponse d'une naïveté comique que Molière place dans la bouche de son candidat médecin auquel on pose la question : Quai^e opium facit dormirel Quia, répond-il, est in eo virtus dormitiva. Mais pour rendre justice aux sciences et à ceux qui les cultivent, nne question scienti-

fique ne doit jamais être posée dans de pareils termes, car de cette manière on pourrait juger et condamner chacune des branches de la science moderne. Si, par exemple, on nous demande pourquoi les corps pesants gravitent vers le centre de la terre, nous sommes également obligés de répondre que c'est parce qu'il existe une force de gravitation. La loi formulée par Newton nous a montré comment agit la force de gravitation sans jeter aucune lumière sur la nature intime de cette puissance. 11 serait donc aussi injuste qu'irrationnel de reprocher aux sciences biologiques une imperfection inhérente à toutes les connaissances humaines. Contentons-nous de chercher à savoir comment les poisons ou les causes morbides produisent la mort ou les maladies, et comment la médecine peut y remédier. 11 ne nous a pas été donné de savoir pourquoi les phénomènes existent, mais seulement leur mécanisme, c'est-à-dire le commetit'ûs existent.

Nous aurons donc pour but d'examiner, dans l'expression naturelle de leur évolution et de leur mécanisme, les phénomènes qui se produisent à l'intérieur du corps vivant par suite de l'ingestion de substances étrangères, afin de comprendre le mode d'action qui leur permet de produire sur toute l'économie des effets tantôt nuisibles, tantôt salutaires. Nous avons constaté, par exemple, que le curare paralyse les nerfs moteurs, et dès lors nous comprenons qu'il doive suspendre tous les mouvements, arrêter la respiration et produire ainsi la mortpar asphyxie. La conséquence pratique de cette connaissance, c'est qu'en insufflant artificiellement de l'air dans les poumons pendant un espace de temps suffisant, on fait vivre l'animal

jusqu'à ce que le poison ait été éliminé et que le danger ait disparu. Or, il en sera de même pour toutes les substances toxiques qui ne produisent aucune désorganisation des tissus. Dans l'empoisonnement par la strychnine, les excitations extérieures provoquent perpétuellement des actions réflexes et produisent ainsi des convulsions qui se terminent par la mort. Si l'on paralyse modérément les nerfs moteurs avec le curare, ou si l'on éloigne avec précaution toutes ces causes irritantes qui agissent inévitablement sur ranimai abandonné aux chocs extérieurs, on évite tout danger, et l'animal se rétablit lentement pourvu que la dose de poison n'ait pas été trop forte. Placez une grenouille sous une cloche en verre dans un lieu isolé, après l'avoir empoisonnée avec une dose modérée de strychnine; l'animal se rétablit parfaitement s'il reste assez longtemps dans celte position, tandis qu'une autre grenouille, empoisonnée dans des conditions identiques, succombera à des convulsions violentes si elle reste exposée à des excitations répétées.

Tel est, messieurs, le mode de raisonnement que nous appliquons aux questions physiologiques; une méthode absolument semblable doit être suivie dans les recherches cliniques, car rien ne ressemble d'aussi près à l'action des poisons que celle des causes morbifiques, et la connaissance exacte de l'évolution d'une maladie nous indique en même temps le mécanisme de la guérison. Toutefois ces mécanismes peuvent offrir des circonstances tout à fait accidentelles. Corvisart, dans son ouvrage célèbre sur les maladies du cœur, rapporte Tobservalion d'une jeune fille qui tenta de se suicider en prenant une

dose très-considérable d'arsenic; c'était une sorte de bouillie d'acide arsénieux. Des symptômes d'empoisonnement se produisirent; il y eut des signes d'une violente inflammation de l'estomac, mais la malade se rétablit néanmoins. Quelques mois plus tard elle mourut dephthisie pulmonaire; à l'autopsie, on trouva dans l'estomac un kyste pseudo-membraneux au centre duquel existait une masse d'acide arsénieux qui aurait suffi pour empoisonner plusieurs personnes. C'était évidemment une partie du poison ingéré qui était devenue inerte dans cette cavité accidentelle, où l'avaient enfermée les produits d'une violente inflammation qu'elle avait elle-même déterminée.

Si nous cherchons à nous rendre compte du mécanisme de la mort dans un grand nombre de maladies, nous serons toujours obligés d'en arriver A l'analyse physiologique des phénomènes, qui seule peut nous dévoiler les rapports qui relient les effets généraux avec les conditions morbides élémentaires, pour expliquer le mécanisme qui aboutit finalement à la terminaison fatale. De nombreux sujets meurent par exemple de péritonite, et dans un court espace de temps. Comment expliquer ce résultat ? Le péritoine, au premier abord, ne semble intervenir dans aucune des fonctions essentielles à la vie. L'inflammation des poumons^ou de la plèvre produit souvent la mort au bout de quelques jours, et bien que les fonctions respiratoires soient évidemment gênées en pareil cas, l'asphyxie pure et simple n'est pas habituellement la cause unique de la mort dans la pneumonie aiguë. Dans d'autres affections, qui se terminent rapidement par la mort, riiomme ou l'animal, quoique privé de nourriture

ne meurt évidemment pas d'inanition; la durée de la maladie n'est pas assez longue pour justifier une supposition pareille.

Pour procéder à l'analyse physiologique dont nous parlions tout à l'heure, il faut examiner successivement et rationnellement les propriétés vitales de tous les tissus chez l'animal, au moment même de la mort, afin de reconnaître le tissu qui a perdu ses propriétés et saisir ainsi le mécanisme qui a produit la mort. Les nerfs, les muscles, les glandes, le sang, en un mot les solides et les liquides de l'économie devront être soumis à une étude physiologique immédiate. On recherchera des modifications chimiques survenues dans les organes. Si, par exemple, on soumet à l'analyse chimique le tissu du foie, on s'aperçoit souvent qu'il ne renferme plus de matière glycogène ; la disparition complète de cette substance serait, d'après nous, l'une des causes les plus fréquentes de la mort; chez les animaux l'abstinence prolongée pendant plusieurs jours ne suffît pas seule à faire disparaître le sucre dans le sang. Donc la vie ne s'éteint par l'introduction de principes délétères dans l'organisme que parce que certains éléments indispensables ont perdu leurs propriétés vitales.

On voit par ce simple énoncé combien les autopsies cadavériques, telles qu'on les pratique ordinairement chez l'homme, répondent peu aux exigences de la science. On ne rencontre que des lésions locales cadavériques, tandis que le mécanisme physiologique et les désordres généraux qui en résultent passent inaperçus; et même, en supposant que l'on ait soupçonné leur existence pen-

c. BERNARD. Palh. exp. 8

dant la vie, il est impossible d'en retrouver les traces vingt-quatre heures après la mort, époque avant laquelle il n'est pas permis de loucher au cadavre. Or, nous savons que si les propriétés des tissus persistent pendant trèspeu de temps après une mort violente, elles disparaissent inévitablement quelques heures après une mort lente. L'excilabiUté galvanique des muscles et des nerfs, par exemple, disparaît très-rapidement dans l'organisme animal ; d'où il résulte que si les effets du curare, de la digitale, et de certains autres poisons dont l'action porte tout spécialement sur ces tissus, n'avaient dû être éclairés que par des autopsies faites chez l'homme, les lésions physiologiques produites auraient été pour toujours dérobées à nos recherches.

Étudier la matière vivante dans ses diverses propriétés, tel est le seul moyen que nous possédons d'en tirer parti au profit de la médecine. Les progrès extraordinaires de la science et de l'industrie dans le cours du siècle où nous vivons et la puissance étonnante qui se trouve ainsi mise à notre disposition, ont été conquis par l'étude des propriétés de la matière brute qui nous a permis de saisir les secrets des opérations de la nature. Mais on se fait à cet égard une orgueilleuse illusion que je veux vous enlever. Nous entendons dire à chaque instant que l'homme est maître des éléments ; que le feu, l'eau, la vapeur, l'électricité et toutes les forces naturelles obéissent à sa volonté. Or, c'est précisément l'inverse qu'il faudrait dire pour être dans la vérité. Nous n'agissons sur la nature qu'en obéissant à ses lois, et comme l'exprime très-justement un phorisme médical : Natiirœ non imperat nisi yarcndo.

PUISSANCE DE l'hOMME SUR LA NATURE. 115

Nous n'étendons d'ailleurs notre puissance sur les phénomènes naturels que jusqu'au point où notre connaissance s'arrête. Dès qu'il survient quelque chose d'inconnu ou d'imprévu, nous sommes déroutés et notre puissance cesse. Un phénomène singulier, qui se voit rarement aux latitudes où nous vivons, vient de nous en donner une preuve frappante. Pendant l'aurore boréale qui s'est produite à Paris l'été dernier, des perturbations étranges et inexplicables sont venues entraver l'action des fds télégraphiques. L'agent électrique ne parvenait plus à destination, et pendant quelque temps il devint impossible d'envoyer des nouvelles entre Paris et les autres villes de l'empire. L'impossibilité de gouverner la nature s'est nettement manifestée dans ce cas particulier, car si nous avions connu la loi qui présidait aux manifestations inattendues de cette cause inconnue, il eût été possible d'obvier aux inconvénients qu'elle nous a forcés de subir. La position du médecin en présence d'une maladie est exactement la même. Tant que nous ignorons la loi des phénomènes, il nous est impossible d'en prévoir ou d'en modifier le cours. C'est l'étude attentive du mécanisme des maladies qui seule nous permettra d'intervenir au moment opportun.

Il est donc indispensable, ainsi que nous vous l'avons dit dans une leçon précédente, de combiner les recherciies expérimentales avec l'observation clinique ; de créer arfillciellcment des maladies par des moyens connus d'avance chez des animaux vivants, et de pratiquer immédiatement après la mort des autopsies physiologiques rationnelles. Tous les tissus malades devront être successivement corn-

parés aux tissus normaux, et l'état du sang mérite une attention toute spéciale. Les efforts de tous les physiologistes devraient se concentrer sur ce point. La chimie organique ne peut pas nous fournir des données suffisantes ; elle n'est malheureusement pas très-avancée, surtout pour ce qui touche les propriétés des éléments qui composent l'organisme vivant. Ce ne sera, par conséquent, pas tant l'analyse chimique du sang qu'il faudra faire que son analyse physiologique qui nous apprendra ses propriétés vitales. Que l'on mette en jeu les propriétés vitales du système nerveux, et l'on pourra constater des modifications de la plus haute importance que ni l'anatomie pathologique, ni les moyens ordinaires d'analyse chimique ne nous auraient jamais fait connaître. Il en est de même pour les muscles; empoisonnés par certaines substances, ils perdent leur contractilité, sans que la chimie puisse encore nous en rendre compte d'une manière satisfaisante. Il est donc naturel de supposer qu'à l'état de maladie comme à l'état de santé, le sang peut offrir des modifications qu'il n'appartient qu'au physiologiste de découvrir et d'apprécier. Si, par exemple, l'animal a respiré de l'oxyde de carbone, le globule sanguin est privé de l'une de ses propriétés les plus essentielles, c'est-à-dire du pouvoir d'absorber de l'oxygène en éliminant de l'acide carbonique. C'est l'expérimentation physiologique qui nous démontre d'abord le fait, mais l'analyse chimique pourra nous fournir plus tard la clef du problème. Nous sommes loin de vouloir décourager les recherches chimiques qui, dans ces derniers temps, ont été entreprises sur la composition du sang-, elles méri-

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