‹ Leçons de pathologie expérimentale [electronic resource]Chapitre 24 sur 143 · DE L'ANALOGIE ENTRE LES CAUSES MORBIDES ET LES POISONS · texte numérisé non relu

DE L'ANALOGIE ENTRE LES CAUSES MORBIDES ET LES POISONS

(suite).

SOMMAIRE : Les progrès de l'anatomie pathologique ont été du plus grand secours aux sciences médicales. — Les résultats des autopsies cadavériques sont, toutefois, loin de nous satisfaire. — Des lésions fort étendues peuvent parfois exister sans avoir déterminé pendant la vie des symptômes graves. — L'anatomie pathologique ne suffit donc pas pour expliquer toutes les modiiîcations qui se produisent dans l'organisme à l'état de maladie. — Mes expériences sur les nerfs abdominaux. — Expérience de Chossat sur l'inanition. — Effets mortels d'une secousse inattendue chez des animaux réduits à un grand état de faiblesse par l'inanition. — Influence de la température sur la durée de la vie dans ces conditions spéciales. — L'anatomie pathologique ne peut expliquer que les causes immédiates et mécaniques de la mort. — D'autres moyens d'investigation sont donc nécessaires. — Les effets des poisons ressemblent entièrement, sous ce rapport, à ceux des causes morbifîques. — Deux classes bien distinctes de substances vénéneuses. — Les unes se combinent chimiquement aux tissus, les autres circulent librement dans le sang. — Les effets des premières sont permanents et incurables ; les effets des secondes peuvent n'être que transitoires. — La substance toxique peut être expulsée de l'organisme quand la vie est artificiellement prolongée.

Messieurs,

Depuis l'époque la plus reculée, les médecins philosophes ont eu la pensée d'expliquer les phénomènes présentés par les malades durant la vie par les altérations pathologiques que l'on renconire au sein des viscères après la mort. Ces efforts ont cerlainement enrichi la médecine de faits précieux, et particulièrement depuis le com-

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mencement du siècle, l'anatomie pathologique a beaucoup contribué aux progrès du diagnostic dans l'art de guérir. Mais, si dans certains cas, les résultats d'une autopsie nous permettent de raisonner sur les causes immédiates et directes de la mort, dans beaucoup d'autres notre attente à cet égard est complètement déçue. Les recherches les plus attentives ne nous conduisent souvent à aucune conclusion satisfaisante, car il peut arriver que les organes paraissent aussi sains qu'à l'état normal, et qu'il nous devienne impossible de comprendre par leur examen la suppression de la vie. D'un autre côté, combien de fois ne rencontronsnous pas après la mort des lésions profondes dont l'existence était demeurée entièrement latente pendant la vie ! Tous les médecins qui ont pratiqué dans les hôpitaux de la vieillesse en ont rencontré de nombreux exemples. Pendant mon internat à la Salpêtrière, j'ai rencontré une fois une grosse tumeur au niveau de la protubérance annulaire, dont la présence ne s'était révélée pendant la vie par aucun symptôme de paralysie, malgré la pression exercée sur une partie aussi importante de l'encéphale.

L'anatomie pathologique ne doit donc pas être considérée comme la clef unique des phénomènes morbides. Envisagée en elle-même et isolément, elle ne saurait nous en découvrir les sources cachées, et les recherches purement anatomiques, quelque minutieuses qu'on les suppose, resteront toujours insuffisantes à cet égard.

En pratiquant diverses expériences sur les ganglions et nerfs abdominaux, j'ai souvent vu succomber les sujets avant qu'il se fût manifesté aucun phénomène inflammatoire, ni aucune autre lésion anatomique appréciable.

Les intéressantes recherches de Chossat sur les effets de l'inanition nous fournissent également des exemples de morts subites, sans qu'aucune lésion anatomiquesaisissahle vienne nous expliquer la mort. C'est ainsi qu'à une époque avancée de l'abstinence totale d'aliment, la moindre irritation douloureuse suffit pour déterminer immédiatement la mort. Une tourterelle privée de nourriture pendant plusieurs jours tombe et meurt immédiatement quand, par exemple, on lui pince les pattes. La vie de l'animal se prolongerait encore s'il n'était pas inquiété. Il est évidemment inutile de vous dire qu'à l'autopsie, dans ce genre de mort, on ne rencontre d'autres lésions anatomiques que celles qui sont habituellement le résultat de l'inanition. Comment donc expliquer la mort subite en pareil cas ? Chossatl'attribue à une syncope, etnos propres expériences tendent à confirmer cette opinion. En effet, les mouvements du cœur, comme nous l'avons dit ailleurs, sont arrêtés momentanément lorsqu'un nerf sensitif se trouve douloureusement impressionné. Il serait donc possible que, chez des animaux considérablement affaiblis, la douleur fût suffisante pour arrêter définitivement le cœur et déterminer la mort. 11 existe aussi en pareil cas d'autres conditions que l'anatomiste pur ne saurait apprécier dans l'état actuel de la science. La température du milieu dans lequel les animaux sont maintenus pendant l'expérience exerce une influence prépondérante sur la prolongation de la vie. Il en est de même dans les expériences qui consistent à suspendre la circulation dans certains gros troncs vasculaires. C'est ainsi qu'après la ligature de la veine porte l'animal est bientôt privé de sa chaleur naturelle

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et ne tarde pas à mourir si l'on ne maintient pas la température du corps au niveau physiologique par des moyens artificiels. Mais quand cette précaution a été prise, il est rare que cette opération fasse mourir le sujet.

Il ne serait pas difficile d'accumuler des exemples du même ordre, mais vous avez été sans doute convaincus par les faits sur lesquels nous venons d'appeler votre attention que l'anatomie pathologique ne peut expliquer que les désordres purement mécaniques de l'organisme, et que des moyens d'investigation d'une autre nature sont indispensables à ceux qui veulent acquérir une notion précise des secrets de la nature vivante. Combler ce vide, dans la mesure du possible, tel est le but principal de nos recherches actuelles. Mais, en poursuivant cet objet, il ne faut jamais perdre de vue l'exemple que nous ont laissé les observateurs illustres auxquels les sciences biologiques doivent les progrès qu'elles ont accomplis dans les temps modernes. L'enchaînement des phénomènes naturels, leur mode de succession et les lois d'après lesquelles ils se produisent, doivent particulièrement fixer notre attention. Quant à la nature intime des choses, elle est au delà des bornes de notre savoir; mais cependant nous devons arriver à la cause conditionnelle des phénomènes. Il ne suffira pas, par exemple, de dire que certains poisons agissent sur les nerfs, d'autres sur le sang ou sur les muscles. 11 faut étudier leur mode d'action sur nos fissus et dévoiler ensuite le mécanisme par lequel ils détruisent la vie. Mais lorsque nous sommes parvenus à ce résultat pour chaque cas particulier, il nous est impossible d'aller plus loin. La science est hors d'état d'expli-

quer pourquoi le corps toxique possède des propriétés qui lui permettent de détruire l'organisme en attaquant certains tissus. J'ai fait connaître les effets que produit l'oxyde de carbone sur les globules rouges ; vous savez qu'une combinaison chimique a lieu entre ce corps étranger et la substance même de ces petits éléments histologiques sanguins. Cette combinaison s'oppose à l'absorption de l'oxygène et détermine la mort par un genre parliculier d'asphyxie. Le travail mécanique de la respiration continue, mais il cesse d'avoir pour conséquence l'artérialisation du sang dans les poumons. Nous trouvons ici une explication satisfaisante de l'influence délétère dont jouit cette substance; mais si vous nous demandiez pourquoi cette combinaison s'effectue, il nous serait évidemment impossible de vous répondre. L'aftînité de l'oxyde de carbone pour les globules sanguins est évidemment supérieure à celle de l'oxygène, mais c'est à la raison première de cette différence que se trouvent les bornes de nos connaissances scientifiques. Le physiologiste devra donc poursuivre les effets de la maladie jusqu'à ce qu'il soit arrivé en face de cette cause initiale et mettre alors un terme à ses recherches. L'influence exercée par les poisons sur les organes du corps vivant présente à cet égard une analogie frappante avec celle des causes morbifiques. Comment devons-nous comprendre, en effet, l'aclion des poisons ? Faut-il les regarder comme donnant naissance à des combinaisons chimiques qui se subslituent aux modifications physiologiques dont la vie dépend? Telle est, en effet l'explication que nous avons adoptée par rapport à l'action de l'oxyde de carbone sur les globules

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