DES DIVERS DEGRÉS D'EXCITABILITÉ QUE PRÉSENTE LE SYSTÈME NERVEUX
SOMMAIRE : Considérations sur les altérations que présentent les nerfs divisés. — Tous les tissus peuvent passer de l'état de repos à l'état d'activité et de l'état d'activité à l'état de repos, sous l'influence du système nerveux.
— Les mêmes tissus présentent un degré bien différent d'excitabilité chez les divers individus d'une même espèce. — La différence est encore plus grande chez les animaux d'espèces différentes. — Chez tous les animaux les éléments organiques conservent toujours les mêmes propriétés physiologiques. — Les variations que présente l'excitabilité des tissus chez des animaux d'espèces différentes peuvent se retrouver chez un seul et même individu^ selon les conditions physiologiques dans lesquelles il est placé.
— Application de ces vues à l'action des médicaments et des poisons.
Messieurs,
Nous vous avons souvent parlé des modifications qui surviennent dans les nerfs des différents ordres à la suite de leur section complète, et nous vous avons promis de mettre sous vos yeux quelques-unes des lésions qu'on rencontre en pareil cas; en voici un exemple. Nous venons de sacrifier le chien que nous vous avons montré il y a huit jours, et qui était à cette époque parfaitement rétabh des suites de l'opération qu'il avait subie, à savoir, la section des racines antérieures et postérieures de deux paires nerveuses rachidiennes. Nous allons maintenant procéder à son autopsie. En examinant les tronçons nerveux rattachés à la moelle, nous constatons que la racine
c. BERNAKD. Path. exp. 19
antérieure a conservé, à l'œil nu, son aspect et son volume primitifs, tandis que la racine postérieure est réduite à un volume très-peu considérable, et a perdu l'aspect blanchâtre et semi-transparent des nerfs à l'état sain, pour revêtir une couleur grisâtre et devenir complètement opaque. En examinant au microscope ces cordons nerveux, nous avons constaté que le bout central des racines antérieures offre des tubes munis de leur cylinder axis et d'une moelle fluide comme à l'état sain; tandis que celui des racines postérieures a subi la dégénérescence graisseuse et ne présente plus aucune trace d'organisation normale; et cette altération remonte, non-seulement jusqu'à la moelle épinière, mais jusqu'à l'intérieur de l'axe médullaire. On pourrait tirer parti de cette dégénérescence des fibres sensitives pour résoudre la question controversée du croisement des fibres de la sensibilité dans la moelle épinière; il faudrait pour cela suivre les fibres nerveuses dégénérées jusqu'à leur extrémité terminale, et l'on verrait alors si elles passent du côté opposé, ou si elles se terminent du même côté.
Les bouts périphériques de ces mêmes nerfs, qui se trouvent fondus, pour ainsi dire, au milieu d'une masse de tissu cellulaire induré, ne peuvent être examinés : il serait fort difficile, en effet, de les isoler. Mais, par l'étude à laquelle nous nous sommes livré sur les bouts centraux, nous avons confirmé ce qui vous avait été dit au sujet qu'éprouvent les nerfs coupés : à savoir, que l'extrémité centrale des nerfs sensitifs et l'extrémité périphérique des nerfs moteurs sont frappées d'atrophie, tandis mie les extrémités opposées ne subissent pas d'altération,
ACTION DES NEUFS. 29d
D'une autre part, les résultats de notre examen confirment les observations de divers physiologistes faites sur l'homme : Ludwig Turck, de Vienne, en pratiquant l'autopsie de. certains hémiplégiques, a constaté que, toutes les fois qu'un nerf avait subi la dégénération graisseuse, cette altération remontait jusqu'à ses origines au sein de l'axe médullaire.
Occupons-nous maintenant des variations que peut offrir l'excitabilité du système nerveux. En agissant sur ce grand appareil, nous pouvons mettre en état de repos ou d'activité tous les organes ; mais les effets produits varient d'intensité selon l'excitabilité plus ou moins grande des nerfs chez les divers individus que nous soumettons à l'expérience. Il est fort possible que l'une des principales sources des inégahtés que présentent les divers animaux entre eux, ou les divers individus d'une même espèce, ou le même individu dans des conditions différentes, doive précisément être cherchée dans cette dispo sition spéciale du système nerveux ; car, toutes les fois qu'un tissu existe chez un animal, il jouit de certaines propriétés déterminées et toujours les mêmes dans toute l'étendue de l'échelle animale; s'il en était autrement, il faudrait perdre tout espoir de fonder la physiologie sur des bases scientifiques. Si donc nous trouvons le système nerveux plus excitable chez un homme que chez un autre, ou dans telle espèce animale plutôt que dans telle autre espèce inférieure, ce ne sont pas là des différences essentielles et caractéristiques, mais de simples variations d'intensité, semblables à celles qui ont lieu chez un animal dans des états physiologiques différents.
"292 PATIIOLOGIt: BXPÉRlMliNTALE.
Nous pouvons môme, vous le savez déjà, généraliser cette manière de voir en l'appliquant à l'action des médicaments et des poisons. Ces agents, je vous l'ai répété bien souvent, n'exercent leur influence que sur l'élément liistologique; mais il existe certains poisons qui, dans certaines conditions données, ne sont funestes qu'à des espèces animales déterminées et ne donnent point la mort aux autres. Ce ne sont là cependant que de simples variations d'intensité; car nous ne pouvons pas admettre qu'une substance telle que l'upas, par exemple, qui agit sur la fibre musculaire, ne frappe pas également tous les animaux qui possèdent cet élément histologique.
Ainsi je vous ai déjà entretenus du venin de ces flèches de l'Amérique méridionale, qui m'ont été remises par M. Boussingault. On les croyait empoisonnées par le curare; mais il n'en est pas ainsi, comme j'ai eu déjà l'occasion de vous le dire, et, après avoir comparé l'action de ces flèches avec celle de tous les poisons analogues connus, j'ai été amené à conclure qu'il s'agissait du venin du crapaud. M. Boussingault et M. Boulin m'ont appris, en effet, que les habitants de ces contrées font usage de crapauds pour envenimer leurs flèches; ils recueillent ces animaux en grand nombre, les enfdent sur des broches, et les font chauffer devant le feu : l'animal jette alors son venin, qui est soigneusement recueilli.
Or, les crapauds élant empoisonnés par ces flèches, j'ai dû m'assurer des effets produits sur cet animal par son propre venin; car divers observateurs, M. Vulpi&n entre autres, avaient admis qu'il ne succombait pas aux effets de cette inoculation. J'ai pu m'assurer que cet ani-