DES SYMPTOMES GÉNÉRAUX DE L’ÉTAT MORBIDE
SOMMAIRE : Les effets généraux des médicaments et des poisons sont toujours en rapport avec l’activité des vaisseaux et des nerfs. — 11 en est de même pour les symptômes généraux de l’état morbide. — Les causes diverses qui peuvent produire la mort ne méritent pas toujours le nom de maladie. — Les lésions purement locales sont de ce nombre. — Le mot maladie ne doit réellement s’appliquer qu’aux affections générales.— Pour devenir générales, les affections locales doivent emprunter le secours des vaisseaux ou des nerfs. — Rôle des veines dans l’empoisonnement. — Expérience de Magendie. Rôle des artères. — Les poisons ne peuvent agir sur les tissus qu’en traversant les vaisseaux artériels. Rs sont quelquefois éliminés avant d’y parvenir. — L’hydrogène sulfuré en fournit un exemple. — L’élimination se fait alors habituellement par les poumons.— Importance de l'appareil pulmonaire à cet égard. Activité extraordinaire des poisons lorsqu’ils sont absorbés par la surface pulmonaire. — De faibles quantités de poisons peuvent circuler dans le sang sans mettre la vie en danger. — Les effets des poisons peuvent souvent se rapporter à l’intervention directe du système nerveux. — Injections de sable dans les artères. — Résultat de cette expérience. — Les symptômes généraux qui succèdent à l’opération sont supprimés par la section des nerfs sensitifs. — Différences du mécanisme par lequel agissent les nerfs et les vaisseaux en pareil cas. — Les nerfs moteurs peuvent quelquefois produire des symptômes généraux. — Effet de l’irritation des nerfs sensitifs sur la circulation générale. — Effets produits par des causes d’irritation permanente. Effets produits par une plaie ouverte. — Modifications que subissent les nerfs exposés au contact de l’air.
Messieurs,
Ainsi que nous vous l’avons dit, dans la leçon précédente, les vaisseaux et les nerfs sont, dans tous les
cas, la voie par laquelle les médicaments et les poisons, lorsqu’ils ont pénétré dans l’économie, peuvent produire des effets qui l’envahissent dans son ensemble. Le rôle qu’ils jouent dans le mécanisme des maladies n’est pas moins important. Les manifestations de l’état morbide sont entièrement placées sous leur dépendance ; car,, après tout, les affections purement locales méritent à peine de prendre le nom de maladies aussi longtemps qu’elles ne s’accompagnent point de symptômes généraux et qu’elles restent cantonnées dans une région limitée du corps.
Parmi les innombrables agents qui possèdent le pouvoir de détruire la vie, il en est un grand nombre que le médecin philosophe ne saurait regarder comme des agents morbides. Qui songerait en effet à donner ce nom au boulet qui renverse un soldat sur le champ de bataille, ou bien à la foudre qui frappe le laboureur au milieu des champs ? On pourrait en dire autant de toutes les autres causes de mort violente. Or, si nous raisonnons par analogie, ne pourrait-on pas classer dans le même ordre un grand nombre de soi-disant maladies ? Une tumeur située de manière à comprimer la trachée et qui, par ses progrès incessants, finit par suffoquer le malade ; un rétrécissement de l’œsophage qui s’oppose au passage des aliments et finit à la longue par produire la mort par inanition • ce sont là des obstacles mécaniques qui s’opposent à l’accomplissement des fonctions les plus importantes de la vie et déterminent une mort lente, mais inévitable. Il serait superflu de rapporter ici d’autres faits du même genre.
Le mot maladie doit donc s’appliquer à des désordres d’une nature plus générale dont l’existence se manifeste
par (les phénomènes qui retentissent sur la totalité de l’organisme. Les résultats des affections locales peuvent, toutefois, se généraliser; l’expérience journalière nous l’apprend, et il suffît de vous rappeler les effets bien connus des plaies et des blessures pour vous convaincre que les causes locales peuvent être souvent le point de départ de maladies générales. Les résultats de nos expériences physiologiques sont à cet égard parfaitement d’accord avec l’observation clinique. Si, par exemple, vous introduisez un poison sous la peau d’un animal, son action, pendant quelques instants, sera limitée à un point donné, mais, dans un court espace de temps, ses effets se feront sentir dans toute l’étendue de l’économie. Comment expliquer de pareils faits ? tel est le problème dont nous allons chercher la solution. La question, comme vous le voyez, a été nettement posée.
Il est incontestable que les substances toxiques ne peuvent agir sur les tissus qui composent l’organisme sans avoir été préalablement absorbées ; mais lorsque, sous leur influence, des phénomènes généraux se produisent, les vaisseaux ou les nerfs ont évidemment joué un certain rôle. Les systèmes vasculaires et nerveux, comme vous le savez, jouissent seuls du privilège de former une chaîne non interrompue dans le corps vivant, et la physiologie fournit dans ce cas un appui direct aux déductions tirées de nos connaissances anatomiques. Les expériences bien connues de Magendie ont démontré qu’après avoir injecté un poison quelconque dans un membre, on peut en suspendre indéfiniment les effets généraux en liant les veines qui mettent la partie empoisonnée en rapport avec
le reste de l’économie. On pourrait de cette manière prolonger presque indéfiniment la vie de l’animal. Mais, dès que les ligatures sont retirées, le poison pénètre dans le torrent circulatoire et donne lieu à une série de phénomènes généraux qui se terminent par la mort. Le fait est bien connu aux habitants des pays tropicaux qui, lorsqu’ils ont été mordus par un serpent venimeux! appliquent une ligature serrée sur le membre pour s’opposer à la pénétration du poison dans le sang jusqu’au moment où •des remèdes convenables ont été appliqués.
Les veines sont les organes qui absorbent et transportent au centre circulatoire les substances vénéneuses -aussi bien que les éléments ordinaires de la nutrition ; mais les vaisseaux qui les distribuent dans les profondeurs -de nos tissus et de nos organes appartiennent, comme tous le savez, au système artériel. Nous voyons donc que, lorsque des symptômes généraux ont été développés de ■cette manière, les deux grandes divisions du système vasculaire ont pris une part égale à la production de ces •désordres. Il peut se faire, cependant, qu’un principe nuisible qui circule dans les veines soit éliminé pendant le trajet. C’est ce qui se produit, par exemple, ;pour l’hydrogène sulfuré, l’un des gaz les plus dangereux qui nous soit connu. Injecté dans les veines, il s’échappe par les poumons, et ne pénètre pas, par conséquent, dans le courant artériel. Aussi l’animal n éprouve-t-il aucun accident par suite de cette expérience; le poison a été expulsé avant de parvenir aux tissus dont son contact aurait troublé les fonctions.
La surface interne des poumons est peut-être la plus
9i PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE.
énergique de toutes les surfaces absorbantes, et les poisons qui sont directement mis en contact avec elle produisent un effet plus instantané que lorsqu’ils sont déposés sur tout autre point : pénétrant en quelque sorte au cœur même du système artériel, ils arrivent immédiatement dans la circulation sans qu’il soit possible de les expulser. C’est ainsi que l’hydrogène sulfuré, lorsqu’il est introduit dans les poumons, détruit la vie en quelques secondes, tandis que le même gaz existe en quantités considérables dans diverses parties du tube intestinal et circule même dans les veines sans produire aucun inconvénient. Il faut, bien entendu, se rappeler que la présence d’un poison dans le corps vivant ne crée aucun danger aussi longtemps qu’il n’en existe pas une quantité suffisante à un moment donné. De faibles doses des substances les plus dangereuses peuvent être successivement injectées dans les vaisseaux à des intervalles suffisamment éloignés avec l’impunité la plus absolue. Pour apprécier les propriétés délétères des substances vénéneuses, il ne faut absolument tenir compte que de la quantité contenue à un moment donné dans le sang.
Mais il existe un autre système organique par lequel le pouvoir de ees agents peut se faire sentir à toute l’économie, nous voulons parler du système nerveux. La différence essentielle qui distingue les nerfs sensitifs des nerfs moteurs a été établie dans notre leçon précédente. Les fibres centripètes destinées a transmettre aux parties centrales les impressions produites à la surface du corps, sont également douées du pouvoir de communiquer des impulsions morbides à l’organisme tout entier. Les
preuves expérimentales ne font pas défaut ici; nousavons injecté un jour du sable fin dans l’artère fémorale d’un chien ; cette poussière déliée parvint naturellement aux vaisseaux capillaires et les obstrua de manière à s’opposer au passage du sang. Une sensation de douleur aignë se développa sur-le-champ, et bientôt on vit apparaître une réaction générale très énergique. Le système veineux n’avait pas été dans ce cas la voie de transport de l’action morbide, le sable ne pouvant pas traverser les capillaires. Nous voyons donc que dans ce cas la fièvre, la perte d’appétit, le malaise général, et d’autres effets physiologiques ont été exclusivement produits par l’influence du système nerveux; et une autre expérience vient compléter la démonstration ; quand les racines antérieures qui se distribuent au membre affecté ont été coupées, une paralysie complète du mouvement en est le résultat naturel. Mais, la sensibilité ayant été entièrement conservée, la douleur est perçue comme toujours, et les conséquences demeurent exactement les mêmes. Que l’on coupe au contraire les racines postérieures,* et l’on verra disparaître tous les symptômes généraux. Le mouvement pourra être conservé, mais la douleur a disparu et des phénomènes d’un ordre purement local tels que l’oedème partial du membre, un certain degré de refroidissement et les autres signes d’une circulation interrompue sont les seuls phénomènes constatés. Quand les nerfs sensilifs ont été respectés, l’intensité de la réaclion fébrile qui se produit est quelquefois assez énergique pour déterminer la mort.
Les affections locales sont donc entièrement distinctes
des vraies maladies, et, lorsqu’elles se généralisent, l’impulsion morbide a été communiquée à l’économie par l’un des deux grands systèmes vasculaire ou nerveux qui en parcourent toute l’étendue ; mais par cette portion de chacun de ces deux systèmes qui s’étend de la surface au centre et non par celle qui va du centre aux extrémités. Les veines transportent la substance nuisible en personne dans la circulation, s’il nous est permis de nous exprimer ainsi, tandis que les nerfs ne transmettent que leur état, ou autrement dit des impressions d’une espèce particulière.
Nous venons de dire que les fibres sensitives jouissent seules de ce pouvoir ; cependant, dans quelques cas, les branches motrices paraissent en jouir à leur tour. Ce fait singulier mérite une explication. Lorsqu’un nerf sensitif a été coupé, son extrémité centrale conserve ses propriétés spéciales, tandis que la portion périphérique du nerf est entièrement privée de sentiment, et demeure insensible en présence des excitations les plus énergiques. Le contraire a lieu par rapport aux fibres motrices; après avoir divisé le tronc nerveuv,' l’extrémité périphérique conserve seule le pouvoir d’arracher des cris de douleur lorsqu’elle est irritée ; tandis que la partie centrale demeure privée de tout sentiment. Cette propriété extraordinaire des fibres motrices a reçu le nom de sensibilité récurrente; on l’attribue en général à certaines fibres sensitives qui, s’inclinant de nouveau pour rejoindre leur source, suivent le trajet des nerfs moteurs, mais en sens opposé; car, aussitôt que la racine correspondante a été détruite, toute sensibilité disparaît
dans les fibres motrices. Tel est le procédé, pour ainsi dire, qui permet aux nerfs moteurs de s’emparer des propriétés de leurs congénères et de réunir entre elles, à l’état morbide, des régions fort éloignées du corps. Il resterait à se demander comment les impressions transmises par les nerfs sensitifs peuvent déterminer un désordre assez profond pour donner naissance sur plusieurs points à des lésions anatomiques; mais la physiologie nous en donne encore la clef.
Après avoir mis à nu l’artère carotide primitive chez un -chien, si l’on introduit un cardiomètre dans le vaisseau et si l’on excite un nerf sensitif, Télévation immédiate du liquide dans le tube et l’augmentation soudaine de la rapidité du pouls viennent démontrer l’influence générale exercée par les nerfs sensitifs sur l’économie tout entière. Mais, si nous supposons qu’il existe une cause permanente d’excitation, ce qui a lieu par exemple dans les inflammations locales, il en résultera une accélération ■constante du pouls, et la fièvre ne tardera pas à se développer avec toutes ses conséquences. Quand il existe des plaies et des surfaces ouvertes, on y trouve une nouvelle cause d’irritation; vous savez certainement qu’un nerf exposé pendant quelque temps au contact de l’air se gonfle, devient dur et brillant, et jouit pendant un certain espace de temps d’une exagération notable de la sensibilité. Telle est sans doute la cause réelle de ces douleurs exquises qui, dans le cours de certaines maladies, attaquent les tendons, les ligaments, les membranes fibreuses et d’autres parties également dépourvues de sensibilité à l’état normal. Un travail analogue se produit,
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sans doute, dans les plaies récentes qui sont exposées au contact de Pair. Pendant les premiers instants, les lèvres de la plaie n’ayant pas été modifiées encore par l’irritation extraordinaire dont elles sont devenues le siège, aucune augmentation de la douleur ne se manifeste, aucune réaction fébrile ne se montre. Mais lorsque après un court espace de temps — quelques heures, dans certains cas, quelques minutes dans d’autres — les extrémités des nerfs coupés sont devenues irritables et se sont tuméfiées, tous les symptômes d’une maladie générale se développent à la fois.
DIXIÈME LEÇON