DÉTERMINISME EXPÉRIMENTAL
critérium ; et c’est précisément la découverte de ce critérium qui fait passer l’expérimentation de l’état empirique à l’état scientifique. Or, ce critérium, indispensable dans la physiologie comme il l’est dans les sciences des corps bruts, je le trouve dans le déterminisme des conditions de chaque phénomène. C’est donc ce déterminisme qu’il faut chercher avant tout, et, tant qu’on n’y est pas arrivé, la critique reste inféconde, parce qu’elle manque de sa base nécessaire.
Je vais vous citer à ce sujet un exemple devenu célèbre et que j’ai fort souvent rappelé, parce qu’il est très instructif pour les expérimentateurs, et qu’il démontre bien l’importance du déterminisme des conditions opératoires, quand on veut fonder une bonne critique expérimentale. 11 s’agit de la discussion sur la sensibilité récurrente entre Magendie et M. Longet, et des diverses péripéties qu’a subies la question.
Magendie avait découvert, en 1822, les fonctions distinctes des racines antérieures et postérieures des nerfs rachidiens; mais il ne s’expliqua point très catégoriquement sur la sensibilité ou l’insensibilité de ces racines. Plus tard, il reprit ses expériences, et fit de nouvelles observations qu’il ne chercha pas à concilier avec les premières, . se bornant toujours à exposer empiriquement ce qu’il constatait.
Magendie ne s’inquiétait jamais des lois physiologiques; il ne pouvait donc pas se laisser ici influencer par elles, et ses opinions suivirent toutes les fluctuations de ses expériences.
Or, en 1839, il obtint des résultats encore différents
de ceux qu’il avait observés jusqu’alors. Dans ses premières expériences, les racines antérieures lui avaient bien donné quelquefois des marques de sensibilité, mais trop faibles et trop peu constantes pour qu’il ait osé en affirmer clairement l’existence. Celle fois, au contraire, il trouvait ces racines antérieures très sensibles, et, pendant tout un semestre, il montra à ses auditeurs, dans cette chaire, les manifestations de cette sensibilité qu’il nomma sensibilité en retour ou récurrente, à cause de la manière dont elle se comporte. En effet, cette sensibilité des racines antérieures leurvenait des racines postérieures, car elle disparaissait quand on coupait ces dernières racines ; et, si l’on sectionnait la racine antérieure entre la moelle épinière et la réunion des deux racines, c’était le bout périphérique seul, séparé de la moelle, mais resté en rapport avec les racines postérieures par la périphérie, qui continuait à manifester de la sensibilité ; le bout central au contraire était devenu complètement insensible.
Il s’éleva alors, entre Magendie et M. Longet, une discussion de priorité dans laquelle nous n’avons pas besoin d’entrer ici, si ce n’est pour constater que M. Longet avait vu, à cette époque, la sensibilité récurrente, et y croyait d’une manière complète. Mais M. Longet, voulant etudier lui-même cette question, reprit les expériences de Magendie, et il trouva, quant à lui, que les racines antérieures restaient complètement insensibles.
Il critiqua alors les travaux de Magendie, montra que ses expériences de 1839 étaient en contradiction avec celles de 1822, et il le pressait de déclarer quelles étaient