‹ Leçons de pathologie expérimentale et leçons sur les propriétés de la moelle épinièreChapitre 13 sur 154 · RELATION DES LÉSIONS LOC. ET DES MALADIES GÉNÉR · texte numérisé non relu

RELATION DES LÉSIONS LOC. ET DES MALADIES GÉNÉR

regarder les propriétés vitales non comme des puissances indépendantes de la matière, mais comme les résultats naturels des propriétés physiques et chimiques de la matière. C’est ainsi que la force contractile dans les muscles reconnaît pour cause une propriété matérielle déterminée; et, de la même manière, les propriétés générales du système nerveux se rattachent aux propriétés physicochimiques que possède individuellement chaque fibre. Les notions physiologiques anciennes différaient sur ce point de celles qui sont admises aujourd’hui. Pinel soutenait encore la doctrine des fièvres essentielles. Broussais s’efforça de prouver que des lésions anatomiques en étaient invariablement la cause, bien qu’il soit souvent difficile de les constater, et la science marche aujourd’hui dans la même voie. C’est exclusivement dans les propriétés physico-chimiques de la matière que siègent les causes des phénomènes, que cette matière appartienne au monde organique ou inorganique. C’est là que s’arrête notre investigation, la cause première des propriétés dont jouit la matière nous sera toujours inconnue ; le problème dépasse les bornes de l'entendement humain.

Il n’existe donc aucune maladie qui ne se rattache à une lésion locale des propriétés vitales; mais, ce grand principe une fois établi, nous sommes souvent embarrassés pour savoir si les désordres qui se présentent à nous dans les organes des sujets qui succombent à de certaines affections sont la cause ou la conséquence de la maladie. Ainsi, pour en donner quelques exemples, l’hypertrophie de la rate, qui accompagne habituellement la fièvre intermittente, et les ulcérations intestinales, qui coïncident avec la fièvre

typhoïde, sont considérées par quelques médecins comme la cause et par d’autres comme la conséquence de la maladie. La physiologie nous montre que dans un grand nombre de cas les lésions anatomiques sont les effets de l’état morbide au lieu d’être les sources latentes qui lui ont donné naissance ; mais cette cause latente n’en existe pas moins, et elle ne peut être qu’une modification matérielle. Rappelons-nous un instant les symptômes de la maladie artificiellement produite par l’injection du sable dans les capillaires ; une fièvre intense se développe bientôt, par le simple effet de la sensibilité nerveuse. Or, dans ce cas, la fièvre n’est pas essentielle : une cause que nous connaissons l’a mise en action ; mais, dans ces conditions, quelle modification s’est produite dans le système nerveux? Nos moyens d’investigations sont encore impuissants à nous montrer la différence entre un nerf à l’état normal et un nerf profondément irrité par des agents extérieurs. Ne nous affligeons pas trop de notre ignorance à cet égard, ce n’est point une honte pour les sciences médicales. En effet, aucune branche des connaissances humaines n’est exempte de semblables difficultés ; un physicien ne peut pas saisir la différence matérielle entre l’état moléculaire d’un aimant et celui d’une simple barre d’acier. La seule conclusion à déduire des considérations qui précèdent, c’est que nous n’avons jamais le droit, même dans les cas les plus embarrassants, d’admettre l’existence d’un symptôme physiologique qui ne résulterait d’aucune cause matérielle; seulement les imperfections de nos connaissances actuelles d’un côté, celles de l’esprit humain de l’autre, nous mettent dans l’impossibilité de saisir

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dans tous les cas les rapports mutuels qui les unissent.

Les conséquences de la maladie sont donc des lésions anatomiques fort diverses, qui ne doivent pas toutes être envisagées comme le point de départ de la série morbide. Dans les fièvres éruptives, la seule lésion caractéristique qui nous soit connue est un exanthème cutané. Personne, toutefois, ne songerait à décrire les pustules de la variole comme la source cachée de cette affection générale. Nous sommes donc amenés par une série de raisonnements naturels à nous demander comment les maladies générales deviennent des lésions locales, après nous être préoccupé de la manière dont les affections locales se généralisent. Ces deux questions présentent en effet les rapports les plus intimes.

Lorsqu’on introduit un poison dans l’économie et que l’animal meurt, il se produit une série de phénomènes morbides qui ne nous laissent pas de traces par des produits pathologiques visibles au moment de l'autopsie. Mais dans le cas le plus simple de tous en apparence — celui de la fièvre — ne savons-nous pas qu’une plaie souvent insignifiante suffit pour amener la formation de produits pathologiques, et si l’animal se trouve dans de mauvaises conditions, ne succombe-t-il pas quelquefois à la réaction générale? Et ne voit-on pas alors des altérations locales se produire, une pneumonie, par exemple? La localisation de ces états morbides tient, selon nous, à une grande modification nerveuse, et nous nous sommes assuré qu’il suffit en pareil cas, pour localiser la maladie sur un organe déterminé, de couper les rameaux correspondants du grand sympathique. Nous trouvons

donc deux termes séparés dans cette évolution morbide : d’abord, une affection locale qui se généralise, et ensuite une affection générale qui se fixe sur un point particulier.

Mais maintenant comment des lésions locales, la congestion, l’inflammation, la suppuration, peuvent-elles s’expliquer lorsqu’elles se développent sur un point sous l’influence de causes générales? La circulation a é.té évidemment troublée en cet endroit, et l’on peut supposer que le grand sympathique, qui présente des rapports si intimes avec la pathologie vasculaire, a été l’élément organique qui a développé les conditions morbides. Les ramifications du système ganglionnaire suivent les vaisseaux dans tous les organes auxquels ils se distribuent, et, dans l’inflammation, les capillaires' deviennent le siège de phénomènes spéciaux. La circulation est d’abord accélérée par l’élargissement des vaisseaux, puis retardée par leur obstruction ; la fibrine s’accumule dans les petits vaisseaux et finit par oblitérer leur lumière. Le point sur lequel l’oblitération s’est développée est reconnu comme le siège primitif de l’inflammation» La couenne fibrineuse qui se forme à la surface du caillot, après une saignée, est un symptôme regardé comme caractéristique dans les maladies inflammatoires. Mais comment expliquer la formation de cette couenne? Pourquoi le sang ne se coagule-t-il pas comme à l’état normal? Une modification dans la densité de la fibrine que le plasma sanguin contient a dû évidemment se produire, puisqu au lieu d’emprisonner dans ses mailles les globules sanguins, comme à l’ordinaire, elle s’élève à la

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surface du liquide par suite de la diminution de son poids spécifique. On peut supposer que telle est la cause des caractères que présente le caillot, car il est admis que la fibrine dissoute dans le sang, dont elle augmente la densité, est destinée à maintenir en suspension les corpuscules sanguins. Nous les voyons, en effet, tomber au fond d’un vase qui contient du sang défibriné, laissant au-dessus d’eux le sérum complètement incolore. Il est donc permis de croire que dans les inflammations la fibrine du sang est modifiée, et que l’altération des parois vasculaires détermine sa facile coagulation.

Quand nous examinons sous le microscope la circulation capillaire, nous voyons les globules occuper diverses positions; les uns adhèrent aux parois vasculaires, les autres se meuvent rapidement dans le torrent sanguin. Après avoir injecté dans les artères une quantité considérable de sang défibriné, M. Poiseuille a vu les globules former en quelque sorte un précipité dans tes petits vaisseaux comme s’ils obéissaient aux lois ordinaires de la pesanteur ; des obstructions plus ou moins étendues se produisaient rapidement de cette manière. En supposant qu’il n’y eût aucune prédisposition spéciale dans l’économie, les poumons et le foie deviendraient nécessairement le siège principal de ces oblitérations, grâce à l’organisation si vasculaire de leur parenchyme. Par ce raisonnement, nous pouvons aisément comprendre la formation de dépôts vasculaires, sur divers points du corps, sous l’influence d’une simple modification des propriétés physiques de la fibrine, quand il existe de l’inflammation. Mais, lorsque le sang cesse de circu-

1er au sein de nos tissus, dont la température est toujours assez élevée pour favoriser l’action des affinités chimiques, une décomposition putride des globules ne tarde pas à se produire. On le prouve aisément en laissant reposer du sang défibriné dans un vase à la température de 35 degrés centigrades. Les globules s’accumulent au fond du vase ; le sérum qui en occupe les parties supérieures ne subit encore aucune altération, mais que l’on retire à l’aide d’une pipette une certaine quantité de ce liquide du voisinage immédiat des globules, et l'on y trouvera de l’hydrogène sulfuré et d’autres produits de décomposition.

Cherchons maintenant ce qui doit probablement résulter de l’accumulation de ces dépôts putrides au sein des principaux organes. Il en résulte d’abord une irritation locale, et cette irritation locale, réagissant à son tour sur l’ensemble de l’économie par les nerfs sensitifs, détermine de nouveau des troubles généraux. Si nous ajoutons qu’il en résulte encore l’appauvrissement du sang, et une nutrition imparfaite laissant manquer les tissus d’éléments réparateurs, personne ne saurait s’étonner de voir une réunion aussi imposante de phénomènes morbides aboutir à la mort. Nous concevons donc une série complète de symptômes pathologiques se développant souvent à la suite d’une irritation purement locale et poursuivant son cours naturel, le point de départ étant une fois donné.

Mais on peut voir des maladies générales se manifester sans être précédées par des troubles locaux. Qu’on injecte, par exemple, une forte dose de carbonate d’ammoniaque dans les veines d’un chien ; après avoir éprouvé un ma-

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laise considérable pendant un certain temps, l’animal se rétablit par l’élimination graduelle de la substance nuisible- Dans ce cas, nous trouvons un exemple d’une affection générale sans aucune manifestation locale préalable ; mais les effets locaux, quand il y en a, arrivent consécutivement. Dans les fièvres éruptives, ainsi que nous l’avons déjà dit, un processus analogue pourrait avoir lieu; une substance irritante est éliminée par la peau, en y laissant les traces de son passage. Ce serait donc là une action d’ordre purement mécanique qui nous présenterait des analogies avec lès faits que nous avons étudiés dans une des leçons précédentes.

Il nous reste, messieurs, à examiner l’influence des agents venus de l’extérieur sur les éléments histologiques des tissus vivants et les modifications qui en sont la conséquence; et, en poursuivant cette étude, nous serons frappés de la différence que présentent les divers organes considérés soit aux divers degrés de l’échelle animale, soit chez des animaux de la même espèce, soit enfin chez le même individu lorsque nous comparerons un appareil à un autre. Lorsque nous aurons constaté dans quelle étendue et avec quelle intensité ces éléments peuvent être modifiés par les agents médicamenteux, nous serons prêts à étudier les procédés par lesquels la médecine parvient à lutter contre la maladie et quelquefois à la vaincre.

ONZIÈME LEÇON

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