‹ Leçons de pathologie expérimentale et leçons sur les propriétés de la moelle épinièreChapitre 23 sur 154 · BERNARD. Patl). exp · texte numérisé non relu

BERNARD. Patl). exp

QUINZIÈME LEÇON

DES POISONS MUSCULAIRES

SOMMAIRE : L’absence de tout changement physique apparent dans les organes s’observe chez les sujets empoisonnés comme chez ceux qui succombent à des affections maladives. — L’action du curare et de la strychnine en sont des exemples. — Réflexions sur les effets particuliers que produit ce dernier poison. — Expériences qui paraissent décider la question. — Poisons musculaires. — Upas. — Digitale. — Corowal et Vao. — Vératrine. — Flèches empoisonnées de l’Amérique du Sud. — Elles sont trempées dans une substance spéciale. — Cette substance est analogue au venin du crapaud. — Considérations générales sur les venins. — Leurs propriétés diffèrent sous plusieurs rapports de ce qu’on avait supposé. . Ils offrent souvent un degré très élevé de stabilité chimique. — Ils résistent à l’action de la chaleur et à divers réactifs énergiques. — Ils empoisonnent l’animal qui les fournit lui-même. — Venin du crapaud. — Effets généraux des poisons musculaires. — Ils se divisent en deux grandes classes. — Ceux qui agissent sur le cœur et ceux qui agissent sur le système musculaire. — Expériences sur divers animaux. — Modifications que ces poisons amènent dans les propriétés physiques du tissu musculaire. — Elles sont analogues à celles qui se produisent après la mort. — Réaction acide du tissu musculaire. — Rigidité cadavérique prématurée. — Rapports entre les phénomènes physiques et physiologiques. — La disparition des propriétés vitales dans un tissu quelconque est toujours produite par des altérations matérielles. — La nature de ces altérations reste souvent inappréciable et inconnue. — Quel sera le programme du cours de pathologie expérimentale.

Messieurs,

L’existence d’un nombre considérable de maladies qui peuvent occasionner la mort sans produire au sein des organes aucune lésion appréciable dans l’état actuel de

LÉSION VITALE ET ALTÉRATION ANATOMIQUE. 147 nos moyens d’investigation, est l’un des problèmes les plus étranges et en même temps l’un des faits les mieux avérés dans les sciences médicales. On pourrait, en se plaçant à ce point de vue, diviser les maladies en deux grandes classes : les premières trouvant leur raison d’être dans les désordres anatomiques révélés par l’autopsie, les secondes paraissant être complètement dépourvues de lésions de tissus.

Or, les agents toxiques sur l’action desquels nous avons appelé votre attention se trouvent absolument dans le même cas lorsqu’on fait l’autopsie longtemps après la mort; mais, comme vous le savez, il n’en est plus de même quand on examine les propriétés physiologiques de ces tissus immédiatement après la cessation de la vie.

Je vous ai déjà cité l’exemple du curare, qui ne laisse point de lésions matérielles appréciables chez les animaux empoisonnés; je vous ai montré, sans présenter une lésion anatomique visible, sans perdre aucune de leurs propriétés physiques, les nerfs moteurs se trouvaient complètement paralysés par l’emploi de cette substance.

Le pouvoir électro-tonique dont M. du Bois-Reymond a démontré l’existence dans les nerfs est même parfaitement conservé en pareil cas ; et cependant la propriété physiologique est perdue, et l’irritation galvanique et l’impulsion de la volonté ont cessé de produire sur les filets moteurs leurs effets accoutumés.

Mais si le curare détruit la vie par une action dont l’aoalyse anatomique ne peut pas saisir le dernier terme, un grand nombre de poisons se trouvent dans le même cas ;

il en est ainsi, vous le savez, pour la strychnine dont l’action se porte également sur le système nerveux, mais en s’adressant d’abord aux nerfs sensitifs, pour ébranler ensuite par leur intermédiaire les nerfs moteurs. Il existe donc, comme vous le voyez, une différence essentielle enire les effets physiologiques de ces deux poisons, bien que certains observateurs aient supposé qu’il existait entre eux une certaine analogie. Une expérience fort simple suffît pour démontrer le contraire. Elle consiste à lier les vaisseaux du train postérieur en respectant les nerfs, chez deux grenouilles que l’on empoisonne simultanément, en injectant sous la peau du dos, au-dessus de la ligature, une solution de curare dans le premier cas, une solution de strychnine dans le second. Le procédé opératoi.e est le suivant : on soulève le sacrum et l’on passe un fil au-dessous des nerfs lombaires de manière à comprendre dans une ligature unique tout ce qui se trouve au-deSsousi d’ëüx. Le poison ne peut donc pas circuler ailleurs que dans le tronc et les membres supérieurs dans l’un et l’autre cas, et ne peut pas dépasser la ligature pour se répandre dans le train postérieur. Malgré cet obstacle, les membres postérieurs sont frappés de convulsions, aussi bien que les autres parties du corps chez la grenouille soumise à l’action de lastrychnine ; tandis que rien de semblable n’a lieu sur l^nimal empoisonné par le curare. Cette différence tient àue que la strychnine, en excitant les nerfs de sentiment et la moelle épinière, a rendu son action générale, comme cela a lieu, ainsi que nous l’avons déjà démontré, pour toute action portée sur le système nerveux sensitif; tandis que l’action du curare s’étant portée sur les nerfs

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