SÉCRÉTIONS ABDOMINALES
la digestion, la température intérieure de l’estomac est plus élevée que pendant l’abstinence ; or, après la section du grand sympathique, cette température ne dépasse jamais le maximum qui résulte, à l’état normal, de l’accomplissement des fonctions digestives.
Des phénomènes analogues se produisent chez les animaux rendus diabétiques par la lésion du quatrième ventricule; la circulation, la température de la glande rénale et l’activité de ses fonctions reçoivent une impulsion simultanée. Mais à l’intérieur du foie, comment les choses se passent-elles? Car il ne s’agit point ici d’une augmentation pure et simple des phénomènes vasculaires ; il y a des phénomènes chimiques, concomitants. J’ai montré que le foie produit une matière amylacée qui se transforme ultérieurement en sucre, et que ce produit se trouve détruit dans l’économie. Eh bien, la circulation de la glande étant augmentée par suite de l’opération, il se produit plus de sucre qu’il ne peut s’en consommer; l’excédant passe alors dans la circulation artérielle et se trouve éliminé par les reins, absolument comme s’il avait été directement injecté dans les veines.
Nous voyons donc trois ordres de phénomènes se dérouler après la section d’un seul et même nerf : une vascularisation exagérée, une élévation de température, une augmentation des sécrétions ; et ce sont toujours, en pareil cas, des troubles survenus dans les phénomènes de mouvement intime des parties organiques auxquels on doit attribuer ces résultats en apparence si complexes.
Quant aux conséquences variables de la piqûre du
quatrième ventricule, dont l’expérimentateur n’est pas toujours maître et qui donnent lieu, tantôt au diabète, tantôt à l’albuminurie, tantôt aux deux à la fois, ils vous démontrent que les mêmes filets ne président pas aux fonctions vasculaires de plusieurs organes à la fois, mais que chaque viscère doit recevoir ses nerfs spéciaux. Quand l’anatomie nous aura suffisamment éclairés sur ce point, nous pourrons sans doute reproduire à volonté des phénomènes qui sont aujourd’hui livrés un peu au hasard; il faudrait pour cela porter le scalpel, non plus sur le quatrième ventricule, mais sur les filets du grand sympathique qui mettent en rapport avec les organes cette partie des centres nerveux. Dans mes expériences, je suis arrivé par exclusion à prouver que ces filets ne viennent ni du pneumogastrique, ni de la partie cervicale du grand sympathique; car, après la section de ces nerfs, l’animal ne devient pas diabétique; mais, si on lui fait alors subir l’opération de la piqûre du quatrième ventricule, le diabète apparaît, absolument comme lorsque ces nerfs sont restés intacts. Il faut donc, de toute nécessité, que ces filets viennent d’une autre partie du grand sympathique thoracique ou abdominal. Ce sont là des recherches à poursuivre.
Une explication semblable doit nous conduire à l’intelligence des désordres qui surviennent dans la sécrétion salivaire à la suite d’une lésion portée sur les origines du facial. En cherchant à pratiquer la section de ce nerf dans le voisinage immédiat de ces racines, j’ai provoqué un ptyalisme abondant chez les sujets de mes expériences. J’avais d’abord cru devoir l’attribuer à une excita-
tion des nerfs qui président à la sécrétion des glandes salivaires. Je croyais que la cicatrisation de la plaie faite à la substance . cérébrale amènerait la cessation complète du phénomène ; qu’il en aurait été de même par rapport aux fonctions hépatiques et rénales.
Mais les résultats de mes recherches sur le grand sympathique m’ont conduit à envisager la question sous un point de vue différent. Lorsqu’en blessant la moelle à la partie supérieure de la région dorsale, ou en divisant le grand sympathique en cet endroit, nous produisons une vascularisation exagérée des parties correspondantes, nous produisons en même temps des sécrétions interstitielles et extérieures exagérées, une sueur abondante chez les animaux qui ont la transpiration facile, le cheval par exemple ; si des résultats analogues ne se produisent point chez le chien et le chat, c’est qu’à l’état normal, ces animaux ne transpirent pas.
S’agirait-il donc, dans toutes ces expériences, non pas d’une excitation du nerf, mais d’une véritable paralysie ? S’il en était ainsi, nous admettrions que le diabète sucré qui résulte d’une lésion du quatrième ventricule, le ptyalisme qui succède aux plaies faites à la substance cérébrale près de l’origine du facial, sont également des phénomènes dus à la paralysie des filets nerveux divisés dans cette opération. Hâtons-nous toutefois de dire qu’il y a beaucoup de raisons pour croire qu’il ne s’agit pas ici d’une paralysie pure et simple; en effet, le diabète produit par la piqûre du quatrième ventricule devrait persister, dans cette hypothèse, jusqu’à la cicatrisation complète des fibres divisées; or, ce phénomène dis-
paraît habituellement deux jours après l’opération et parfois beaucoup plus tôt.
Cela me semble venir à l’appui de cette idée qu’il ne s’agirait point d’une dilatation passive, mais une dilatation active des vaisseaux, qui se produit alors par excitation spéciale, ainsi que nous essayerons de vous le démontrer prochainement.
En résumé, dans tous ces phénomènes physiques, chimiques et pathologiques, c’est aux troubles des facultés motrices organiques qu’il faut remonter pour trouver l’origine de ces symptômes anormaux. Il serait impossible aujourd’hui de le contester ; mais néanmoins le mécanisme par lequel s’accomplissent ces divers phnomènes est encore enveloppé d’une profonde obscurité.
En terminant,' messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que les lésions artificielles que nous produisons chez les animaux, ne causent pas d’aussi grands délabrements qu’on pourrait le croire. Yoici un chien sur lequel nous avons pratiqué devant vous, dans l’une des séances précédentes, toutes les expériences relatives à la sensibilité récurrente ; il se porte bien, comme vous le voyez, et se trouve presque entièrement guéri des conséquences de l’opération qu’il avait subie. Le lapin chez lequel nous avons coupé le grand sympathique, continue également à jouir d’une parfaite santé, tout en présentant cependant les phénomènes d’un état pathologique purement local.
SEIZIÈME LEÇON
DE L’INFLUENCE DU SYSTÈME N!. R YEUX SUR LA COMPOSI¬ TION CHIMIQUE DU SANG.
SOMMAIRE : Le système nerveux intervient dans les phénomènes de l’hématose. — Le sang des veines rénales est habituellement d’un rouge vif. — Le sang veineux, fourni par des glandes en pleine activité, est toujours rouge. — Expérience sur la glande sous-maxillaire. — Les résultats de ces expériences sont d’accord avec les données que fournit l’analyse du sang.
— Le système musculaire présente des phénomènes tout opposés. — Le sang veineux devient noir pendant le travail musculaire. — Il devient rouge quand les muscles sont én repos. — Par ce motif, le sang veineux, pris dans son ensemble, est habituellement noir, car le système musculaire n’entre jamais dans un état de repos absolu. — Effets de la syncope.
— L’existence desdeux ordres de nerfs vaso-moteurs explique ces divers phénomènes. — La respiration de l’oxygène s’accomplit, non dans les poumons, mais dans le sang et dans la profondeur même de nos tissus.
— La section du grand sympathique s’oppose à ce travail, il fait passer le sang artériel presque pur dans les veines. — Analyse compa- rative des gaz du sang pendant le travail et le repos des muscles et des glandes.
Messieurs,
Après avoir étudié avec vous les principales propriétés des nerfs de la vie organique, je me propose d'attirer aujourd’hui votre attention sur l’influence dont ces nerfs jouissent dans un ordre de phénomènes qui semblent , au premier abord, complètement étrangers à l’influence nerveuse.
Il s’agit de vous prouver que l’une des fonctions les
plus importantes de la vie, à savoir, l’absorption de l’oxygène dans les poumons et sa disparition dans la pro-fondeur de nos tissus, que l’hématose, en un mot, est placée sous la dépendance immédiate du système nerveux.
Dans le cours de mes recherches sur l’excrétion urinaire, j’eus l’occasion de remarquer que le sang de la veine rénale était ordinairement rouge et rutilant, mais qu’à certains moments il reprenait les caractères habituels du sang veineux. Cette observation est très facile à faire chez certains animaux, et en particulier chez le lapin, à cause du peu d’épaisseur que présentent, dans cette espèce, les parois de la veine.
Il s’agissait donc de déterminer dans quelles conditions le sang de la veine était rouge, et dans quelles circonstances il devenait noir. J’ai constaté que ces phénomènes étaient directement liés à l’excrétion urinaire elle-même, et que, plus l’activité de la glande était prononcée, plus le sang veineux se rapprochait des caractères du sang artériel. C’est alors que j’ai été conduit à étudier le sang qui circule dans d’autres organes sécréteurs. J’ai choisi, à cet effet, la sous-maxillaire du chien, glande très facile à observer, à cause de sa position superficielle; et j’ai constaté que le sang était habituellement noir dans la veine, mais qu’à peine la sécrétion avait-elle commencé à se produire il devenait rouge et rutilant, comme dans la veine rénale. En excitant le nerf sécréteur de la glande, soit à l’aide du galvanisme, soit par action réflexe, en déposant du vinaigre sur la langue de l’animal, on obtenait toujours cette modification du
sang veineux; d’où l’on pouvait conclure que si, dans la veine rénale, le sang est habituellement rouge, cela tient à ce que la sécrétion se fait d’une manière presque continue dans les reins, tandis que la fonction subit de nombreuses interruptions dans la glande sous-maxillaire, dont le sang veineux est en conséquence habituellement noir.
Ces inductions se trouvent confirmées par l’analyse des gaz que renferme le sang. On trouve que la couleur rutilante du sang veineux correspond à une surabondance d’oxygène, tandis qu'à l'état ordinaire on n’y trouve qu’une faible proportion de ce gaz; l’acide carbonique suit une marche inverse. Il est donc évident que, pendant la sécrétion, le sang veineux prend les caractères du sang artériel, et que l’influence du système nerveux peut accélérer ou retarder la consommation d’oxygène qui s’opère à l’intérieur de nos tissus ou danslesang. L’effet inverse se produit pendant la période d’activité du système musculaire ; le sang veineux devient très noir, très peu oxygéné pendant la contraction; à l’état de repos, il se rapproche davantage du sang artériel.
On voit, par conséquent, que la grande division établie par Bichat entre le sang noir et le sang rouge, avant le passage de ce liquide dans les poumons et après l’accomplissement des fonctions respiratoires, n’est pas d’une exactitude absolue. Si le sang veineux général dans le cœur droit est habituellement noir chez les animaux, cela tient à la prédominance du système musculaire sur tous les autres; car la contraction musculaire persiste à tous les moments de la vie, même pendant le sommeil, au
moins pour ce qui touche aux mouvements respiratoires : les individus en état de syncope font seuls exception à la règle, et Hunter avait observé qu’une saignée pratiquée dans de pareilles conditions donne écoulement à du sang veineux rouge.
Or, je crois que tous ces phénomènes s’expliquent par l’antagonisme des deux ordres de nerfs vaso-moteurs, les uns constricteurs, les autres dilatateurs, dont je vous ai parlé dans les leçons précédentes. Voyons comment on peut expliquer le fait.
La respiration, disait-on autrefois, s’accomplit par l’introduction d’oxygène dans les poumons. Mais le phénomène est bien plus complexe qu’on ne l’avait pensé. La respiration ne s'accomplit définitivement qu’au sein des tissus eux-mêmes : c’est là que s’opère la consommation d’oxygène ; tant que ce gaz demeure dans le sang, ‘la respiration n’est pas achevée. Or les nerfs exercent une influence incontestable sur la respiration envisagée à ce point de vue : c’est ce que nous allons démontrer.
Si, dans une partie quelconque du corps, on divise le grand sympathique, on met en pleine liberté les nerfs qui lui sont opposés ; on voit alors le sang passer rouge et rutilant dans les veines. Tiré de la veine jugulaire, ce liquide est presque semblable, pour la couleur, à celui qui circule dans l’artère carotide. Or, nous avons vu que l’activité dans les glandes, et dans les muscles le repos, favorisent cet état particulier; et il existe une condition générale qui relie entre eux tous ces phénomènes, malgré leur discordance apparente ; nous voulons parler de la
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rapidité du passage du sang à travers les vaisseaux. Voilà, sans doute, un indice bien précieux, lorsqu’il s’agit de chercher le siège intime de tous les phénomènes chimiques qui se passent au sein de l’économie ; ils n’ont pas lieu, dans leur expression normale, à l’intérieur des gros vaisseaux, mais au contact du sang et des éléments histologiques de nos tissus, au sein des capillaires les plus déliés. C’est là que se produit surtout la chaleur qui résulte de ces phénomènes chimiques. Il existe, en effet, des éléments d’une certaine espèce dans le sang et dans les parenchymes d’autres éléments; le contact de ces diverses parties favorise les réactions qui se produisent. Ainsi, nous avons de l’oxygène dans les globules du sang qui disparaît dans les liquides et les tissus organiques en donnant naissance, soit à de l’acide carbonique, soit à d’autres produits intermédiaires. Mais, pour que les actions chimiques qui amènent ces transformations puissent se produire, il faut que le sang séjourne plus ou moins longtemps dans les tissus ; le temps est un élément indispensable de l’opération. Si, par conséquent, vous voulez que le sang artériel conserve ses propriétés jusque dans les veines, faites-le passer plus rapidement dans les capillaires ; retardez au contraire la vitesse de la circulation, si vous voulez obtenir du sang très noir et aussi veineux que possible. Tels sont les effets opposés produits par la galvanisation du grand sympathique ou la section pure et simple des filets de nerf.
Le tableau suivant pourra vous montrer les variations que le sang subit dans les muscles et les glandes suivant l’état de repos ou de fonction des organes qui coïncide
c. bernard. Path. exp. 18
toujours avec une modification correspondante dans la rapidité de la circulation.