‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicale (volume 2)Chapitre 196 sur 406 · ESSAI DU CHLOROFORME · texte numérisé non relu

ESSAI DU CHLOROFORME

de soufre : on a observé, en effet, que le chloroforme ainsi saturé (le soufre peut se conserver inaltéré en présence de la lumière et pourrait, sans inconvénient, être employé pour Tanesthésie. Le soufre abandonné par Tévaporation d'un pareil chloroforme ne serait pas sans occasionner au moins quelque gène; et, pour ma part, je crois que la sécurité complète réalisable par le mélange d'un millième seulement d'alcool éthylique au chloroforme, suivant le procédé de Regnauld, donne des résultats de beaucoup supérieurs à ces derniers moyens de conservation.

Essai du chloroforme. — Le chloroforme peut renfermer un assez grand nombre de substances étrangères ; et cela ne vous étonnera pas, en raison tant des procédés à Taide desquels on peut l'obtenir que des produits possibles de son altération. Ces substances peuvent provenir, en effet, soit des alcools ou des acétones industriels employés pour sa préparation ; soit des produits de décomposition tels que ceux réalisés sous l'influence de l'air et de la lumière et que je vous signalais tout à l'heure. Il est donc important de connaître un certain nombre de réactions qui vous permettent immédiatement de savoir si vous avez affaire à un chloroforme rigoureusement pur, c'est-à-dire anesthésique; je veux dire — j'y insiste à dessein — un chloroforme que vous puissiez, sans danger, utiliser pour l'anesthésie, l'expression sans danger employée, bien entendu, avec cette restriction qu'il peut toujours arriver des accidents avec le chloroforme le plus pur.

Je n'insiste pas sur les constantes physiques, je vous ai montré tout à l'heure qu'elles étaient insuffisantes. Un certain nombre de réactions chimiques peuvent permettre de reconnaître le degré de pureté du chloroforme. Le chloroforme parfaitement pur, lorsqu'on l'agite avec de l'eau, donne un mélange qui se sépare, immédiatement ou au bout d'un temps très court, en deux couches de liquides parfaitement limpides. Si le chloroforme est mélangé à certaines substances, à de l'alcool entre autres, la séparation ne se fera plus de cette façon, et au lieu d'avoir deux couches superposées et parfaitement limpides de chaque liquide, on aura une couche aqueuse supérieure opalescente et dont le degré d'opalescence sera d'autant plus accentué que la substance mélangée au chloroforme sera en quantité plus considérable.

Un procédé qui permet de vérifier, dans une certaine mesure, le

degré de pureté du chloroforme est Tessai au papier; il est très simple et donne vraiment de très bons résultats. Il consiste à prendre une feuille de papier à filtrer ordinaire et à verser à sa surface quelques gouttes de chloroforme ; si le chloroforme est pur, il se volatilise rapidement sans laisser la moindre trace sur le papier et en donnant l'odeur suave, agréable, particulière au chloroforme pur. Si, au contraire, il est impur, il laisse une sorte de sillon coloré à la périphérie de la tache formée par son évaporalion; et en même temps on perçoit une odeur plus ou moins marquée, différente de 1 odeur suave du chloroforme pur et indice de la présence de produits étrangers.

Le chloroforme pur doit être également absolument neutre à la teinture de tournesol sensible. Cette neutralité montre qu'il est exempt d'hypochlorites ainsi que de substances acides ou alcalines. Vous voyez que ce chloroforme pur auquel on ajoute une goutte de teinture de tournesol sensible ne change pas sa couleur. En voici un au contraire qui contient des traces d'acide, la teinture de tournesol rougit.

Un chloroforme pur doit être inactif sur une solution de nitrate d'argent au dixième; il ne doit pas la réduire à l'ébullition, ni produire à froid un trouble, ou une opalescence qui seraient l'indice d'un composé chloré minéral.

Le chloroforme anesthésique ne doit pas donner de coloration quand on le mélange avec de l'acide sulfurique pur à 66 degrés Baume, ni quand on le laisse en contact pendant quelque temps avec cet acide, en agitant énergiquement de temps à autre le mélange, ce qui indiquerait la présence de matières organiques diverses.

Il ne doit pas non plus donner une coloration brune quand on le chauffe à l'ébullition avec une solution aqueuse de potasse, ce qui indiquerait la présence de l'aldéhyde.

Enfin, la réaction la plus importante de toutes, de beaucoup, est celle qui permet de reconnaître la présence de l'acide chloroxycarbonique : j'insiste là-dessus parce que, comme je l'ai déjà dit, la présence de cet acide est particulièrement dangereuse dans le chloroforme; à elle seule, elle peut déterminer, d'une façon brusque, une syncope mortelle.

A côté de la réaction chimique que je vais vous indiquer, il est

une réaction physiologique qui, comme presque toujours, est plus sensible, mais cette réaction physiologique se fait aux dépens du malade, et par conséquent sa sensibilité est un grand écueil. Lorsque le chloroforme impur renferme une proportion, même très minime, d'acide chloroxycarbonique, vous pouvez en être avertis, dès la première inhalation, par ce fait que le malade est pris de hoquet : je ne parle pas de toux, mais de hoquet; d'un hoquet particulier, inextinguible en quelque sorte, et qui est certainement le meilleur de tous les réactifs pour déceler la présence de l'acide chloroxycarbonique. Mais lorsque ce hoquet se produit, le danger est déjà très grave, et par conséquent le réactif laisse à désirer.

Au point de vue chimique, la présence de l'acide chloroxycarbonique est décelée à l'aide de l'un des pigments biliaires, par la bilirubine. Lorsqu'elle est dissoute dans du chloroforme pur, la bilirubine donne une coloration d'un jaune-brunâtre; si, au contraire, le chloroforme renferme la moindre trace d'acide chloroxycarbonique, à cette coloration brunâtre fait place une coloration verte, d'autant plus intense que la proportion de l'acide chloroxycarbonique est plus considérable.

Un certain nombre d'autres réactions sont intéressantes, mais n'ont qu'une importance secondaire, voici pourquoi : c'est qu'elles servent surtout à reconnaître la présence des alcools, quelle que soit leur provenance. Or, comme je l'ai dit lotit à l'heure, on conserve et on doit conserver le chloroforme en y mélangeant de l'alcool, il ne faut donc pas vous étonner si le chloroforme le plus pur, le meilleur chloroforme anesthésique, donne ces réactions. Ces réactions ne seraient applicables qu'à du chloroforme préalablement purifié et devant être mélangé plus tard à une certaine quantité d'alcool destiné à le conserver.

Ces réactions sont les suivantes. La fuchsine, lorsqu'on la mélange à du chloroforme complètement exempt d'eau et d'alcool, ne donne absolument aucune coloration. Si, au contraire, le chloroforme renferme des traces d'eau ou d'alcool, la fuchsine donne une coloration rose. Cette réaction est même tellement sensible qu'il est presque impossible d'obtenir du chloroforme avec lequel elle ne se produise pas, au moins faiblement.

L'acide chromique cristallisé donne une coloration verte, par suite de sa réduction, si le chloroforme renferme de l'alcool. Le dinitro-

sulfure de fer solide donne une coloration jaune. Enfin le violet d'aniline donne une coloration pourpre en présence du chloroforme renfermant de Talcool.

Un dernier mot, Messieurs, sur un procédé qui avait été proposé autrefois et sur lequel Regnauld a attiré Tattention. En 1882, lors de la fameuse discussion sur le chloroforme anesthésique, on avait proposé, comme substance capable de déceler la pureté ou Fimpureté du chloroforme, le permanganate de potasse : on avait dit que le chloroforme parfaitement pur ne verdissait pas un mélange de permanganate de potasse et de potasse caustique. Eh bien, c'est vrai, le chloroforme pur ne verdit pas un pareil mélange ; mais le chloroforme renfermant de Tacide chloroxycarbonique ne le verdit pas davantage; et il en résulte que ce mélange de permanganate de potasse et de potasse caustique est tout au plus bon à déceler la présence d*un alcool, c'est-à-dire d'un produit relativement inofTensif.

J'ai tenu à vous signaler celte réaction, car vous pourriez la voir encore donnée dans certains ouvrages comme étant capable de fournir d'excellents renseignements sur la pureté du chloroforme. C'est au contraire une réaction qu'il faut absolument rejeter, car elle vous exposerait à considérer comme pur un chloroforme renfermant de l'acide chloroxycarbonique.

En fait de réactions susceptibles de déceler les impuretés du chloroforme il n'y a que celles que je viens de vous montrer qui soient capables de donner de bons résultats.

Unous reste maintenant, pour terminer l'étude du chloroforme, à voir quels sont ses usages en dehors de l'anesthésie ; et à lui comparer, au point de vue de leur action sur l'organisme, les autres dérivés chlorés du formène et de l'élhane.

XIP LEÇON

EMPLOI DU CHLOROFORME POUR LES USAGES INTERNES ET EXTERNES. — ACTION PH YSIOLOGIOUE DES DÉRIVÉS CHLORÉS DU FORMÈNE ET DE L'ÉTHANE.

Dans les précédentes leçons, je vous ai longuement exposé les propriétés anesthésiques du chloroforme et l'emploi de cette substance pour Tanesthésie générale. Administré autrement que par voie d'inhalations, le chloroforme est encore utilisé dans d'autres circonstances, et on peut en tirer, au point de vue de son application thérapeutique, d'excellents avantages.

En 1844, deux ans avant l'apparition de l'aneslhésie et trois ans avant l'application du chloroforme à l'anesthésie, un Maître de cette Faculté, Natalis Guillot, avait été le premier à attirer l'attention des thérapeutes sur les bons effets de l'eau chloroformée. Il montra que cette eau chloroformée était capable de se conduire comme un analgésique puissant des voies digestives, et il indiqua les conditions dans lesquelles il fallait la préparer pour donner le maximum d'effet utile.

Cette eau chloroformée est en effet d'une préparation très simple» J'ai eu déjà l'occasion de vous montrer que la solubilité du chloroforme dans l'eau n'est pas négligeable. On admet couramment que l'eau chloroformée saturée est une solution renfermant 1 p. 100 de chloroforme; ce chiffre n'est pas tout à fait exact; en réalité, l'eau saturée de chloroforme n'en renferme que 0,9 p. 100. C'est cette solution saturée de chloroforme qu'on appelle l'eau chloroformée. On l'obtient facilement en agitant pendant quelques minutes, à plusieurs reprises, de l'eau mélangée à du chloroforme, et en abandonnant le mélange au repos durant un certain temps, afin de permettre à tout le chloroforme en excès de se déposer au fond du

Page 1