SUSCEPTIBILITE
lieu de remarquer aussi la dilTérence, relativement faible, qui sépare pour eux la dose hypnotique de la dose mortelle, ce qui ajoute à la difficulté du maniement de cet agent médicamenteux chez de pareils sujets.
En général, les individus faibles et anémiques sont plus facilement impressionnés, c'est-à-dire cèdent plus facilement à l'action hypnotique sous rinfluence de doses faibles. Il y a même certains individus chez lesquels on ne peut obtenir à Taide du chloral que des phénomènes de malaise, d'intoxication, qui obligent absolument à renoncer à cette substance à titre d'hypnotique.
A ce point de vue, il n'est pas inutile de savoir que cette action toxique du chloral s'observe d'une façon moins rare qu'on ne Ta cru jusqu'à présent; et que le nombre des individus rebelles au chloral et n'éprouvant sous son influence que des accidents d'intoxication ou d'excitation est, en somme, assez considérable : il ne faudrait donc pas prendre la manifestation de ces accidents comme indiquant la nécessité d'augmenter la dose, car ce serait précisément augmenter les accidents.
De plus Tétat réactionnel, si l'on peut ainsi dire, de l'individu, au moment de l'absorption de la dose de chloral, influe, dans une large mesure, sur les manifestations symptomatiques qui vont en résulter. C'est ainsi que les émotions, Télat d'ivresse, l'état psychique du sujet, ou certaines autres circonstances matérielles telles que l'état d'intoxication tétanique ou strychnique des individus auxquels on fait ingérer du chloral, permettent de leur administrer des doses véritablement fantastiques de cette substance médicamenteuse sans qu'ils en éprouvent le moindre inconvénient : ils en éprouvent au contraire parfois d'excellents effets.
Je vous citerai à ce sujet quelques exemples des plus suggestifs : l'un concerne une femme qui, à la suite de chagrins et d'émotions violentes, ayant voulu se suicider, absorba 30 grammes de chloral en une seule fois et tomba dans un état de sommeil comateux qui se termina par un rappel à la vie. Le second est relatif à une autre femme qui était sous l'influence du tétanos strychnique ; on put lui administrer 10 grammes de chloral en injection intra- veineuse dans l'espace de deux heures; et, en cinquante-huit heures, la malade avait absorbé, par dilTérentes voies, 54 grammes de chloral. Chez les tétaniques on est allé plus loin encore : ainsi Dufour, de Lausanne,
a fait absorber, en cinq jours, à un de ses malades âgé de vingt-six ans, S2 grammes de chloral ; Worms a continué pendant toute une semaine la dose quotidienne de 20 grammes.
Je reviendrai d'ailleurs bientôt sur ce point, en vous parlant des applications du chloral et en faisant l'histoire de son action physiologique; je serai alors amené tout naturellement à envisager cette action particulière du chloral sur Thyperexcitabilité réflexe. Cette substance employée à forte dose est, en effet, tout à la fois hypnotique, amyosthénique et anesthésique.
Action hypnotique du chloral. — L'action hypnotique du chloral est son action médicamenteuse la plus importante, la plus saillante et la plus remarquable ; et c'est celle qui va nous occuper tout d'abord.
Le sommeil que produit le chloral est, on a beaucoup insisté làdessus, presque naturel; mais cela, à une condition qu'il ne faut pas oublier : c'est que la dose de chloral employée pour produire ce sommeil soit la dose minima suffisante pour amener cet état hypnotique chez un individu donné. La dose efficacement hypnotique de chloral varie avec chaque individu; et c'est pour ne pas avoir tenu compte de ce fait, pourtant bien évident, que certains auteurs ont dénié au chloral son pouvoir hypnotique lorsqu'il n'était pas employé à doses exagérées, c'est-à-dire capables de provoquer des troubles. Le sommeil survient en général soit graduellement, soit brusquement; chez quelques individus, il est très rarement accompagné de rêves et d'allucinations, et quelquefois, plus rarement encore, on voit survenir au début une ivresse gaie qui constitue en quelque sorte le phénomène initial de la somnolence qui va bientôt suivre.
Au réveil, on a noté parfois de l'incertitude de la démarche; on observe, à un faible degré, de la sécheresse de la bouche, la dyspepsie, une pesanteur de tête, la lassitude qui accompagnent si fréquemment le sommeil déterminé par les alcaloïdes du groupe de Topium ; plus rarement encore, des nausées et des vomissements qui sont presque toujours la conséquence du sommeil provoqué par les alcaloïdes dont je parle. Mais j'insiste à dessein sur ce point, ces phénomènes ennuyeux, car ce ne sont pas des phénomènes toxiques, ces phénomènes ennuyeux qui sont la conséquence de l'action médicamenteuse du chloral se produisent surtout lorsque les doses administrées sont trop considérables, lorsqu'elles sont supérieures à la
dose suffisante pour déterminer Thypnose chez Tindividy en question. Il y a là une difficulté pratique assez considérable : pour donner la bonne et exacte dose de chloral à quelqu'un, il faudrait savoir à Tavance quelle est cette dose. Or, elle est extrêmement variable, comme je Tai déjà dit : certains individus dormiront après l'absorption d'un gramme en une fois, chez d'autres on est obligé d'arriver à 2, 3, et jusqu'à 4 grammes de chloral.
De là l'obligation impérieuse de formuler une dose plutôt élevée, c'est-à-dire en moyenne 4 grammes de chloral, dans une quantité suffisante de véhicule, de façon que vous puissiez administrer chaque fois un gramme, ou mieux encore, un demi-gramme de chloral, par cuillerée à soupe, de manière à fractionner la dose et à amener graduellement le malade à la dose efficace, c'est-à-dire à cette dose qui déterminera chez lui le bon sommeil du chloral; car on pourrait faire un tableau du bon sommeil et un autre du mauvais sommeil du chloral, cela étant, en définitive, une question de dose.
L'action soporeuse du chloral est d'autant plus marquée et durable que le malade, chez lequel on l'administre, est plus faible et plus débilité. Gomme je le disais tout à l'heure, le bruit, Télectricilé surtout, sont capables d'amener le réveil; et, si ces excitations ne sont pas permanentes, le sommeil reprend le dessus et l'état de calme revient très rapidement. Un fait qui démontre avec une certitude complète que le chloral possède une réelle action hypnotique, c'est que cette action se produit aussi bien sur l'homme sain que sur rhomme malade.
Au début du sommeil chloralique, les vaisseaux rétiniens, ainsi que la pupille, sont dilatés; puis, au moment du sommeil, on peut constater une anémie accompagnée de constriction. On a essayé de tirer parti de ces phénomènes pour en faire la base d'une théorie du sommeil : je n'entrerai pas ici dans des détails sur lesquels je me suis suffisamment étendu dans notre dernière réunion, lorsque j'ai parlé des considérations générales sur les hypnotiques et lorsque, dans les précédentes, je vous ai parlé des hypno-aneslhésiques en général et des différentes théories proposées pour interpréter leur action.
Quelques auteurs ont signalé une stase sanguine, plus ou moins accentuée, dans les veines rétiniennes, sous l'influence du sommeil déterminé par le chloral. S'appuyant alors sur cette observation que
la circulalioD du fond de Tœil et celle de Tencéphale sont connexes, on a voulu voir dans ces phases successives de congestion puis d*anémie la raison du sommeil déterminé par le chloral. Mais il ne faut pas attacher une bien grande importance à ces constatations isolées. En effet, Tanémie cérébrale et la diminution de tension sanguine, diminution qui peut atteindre des proportions considérables sous Tinfluence de doses de chloral un peu fortes, ainsi que la diminution de volume du cerveau pendant le sommeil, sont en contradiction avec la vaso- dilatation et Taugmentation de vitesse du courant sanguin. Cette augmentation de vitesse et Télévation de la tension sanguine dans les veines démontrent que, loin de s'accumuler, le sang traverse au contraire le réseau capillaire avec une grande facilité.
Ces considérations tendraient, comme d'autres d'ailleurs, sur lesquelles j'ai déjà insisté antérieurement, à démontrer l'indépendance, au moins relative, du sommeil avec l'état de la circulation et de la turgescence de Tencéphale : cet état ne parait jouer qu'un rôle assez éloigné et indirect dans la production du sommeil.
Il est un point cependant sur lequel il faut insister parce que ce point me paraît avoir une importance considérable, c'est celui-ci : comme nous le verrons tout à l'heure, et comme je crois vous l'avoir signalé déjà, on observe sous l'influence du chloral une diminution très notable de la capacité respiratoire des hématies, diminution qui est nécessairement en rapport avec un défaut momentané d'oxygénation des cellules cérébrales. Cela semblerait venir à l'appui, dans une certaine mesure, de la théorie de Preyer, la théorie des substances ponogènes, pour expliquer le sommeil; mais un fait clinique qui est fort curieux, fort intéressant parce qu'il vient à l'appui d'une façon encore plus accentuée de cette interprétation, est celui-ci : le chloral est toujours impuissant, au point de vue de son action médicamenteuse, hypnotique, lorsque l'insomnie est accompagnée d'un état congestif accusé de l'encéphale; alors, loin de déterminer un état hypnotique, c'est au contraire une excitation à laquelle aboutit l'administration du chloral, et cela, quelle que soit la dose, à moins toutefois qu'elle ne soit tellement considérable qu'on arrive à l'action anesthésique, c'est-à-dire toxique chez l'homme.
Action anesthésique du chloral. — Quelques mots seulement. Messieurs, sur l'action anesthésique du chloral. Cette action n'est pas