‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicaleChapitre 476 sur 486 · INTOXICATION CHRONIQUE · texte numérisé non relu

INTOXICATION CHRONIQUE

s'élève aux proportions d'une ivrognerie véritable. En Afrique, dans les Indes, en Perse, en Turquie, une quantité d'individus que l'on n'évalue pas à moins de 200 à 300 millions sont les esclaves de cette habitude.

Plus encore peut-être que celles de l'alcool et de l'opium, l'ivresse du haschich a des formes essentiellement individuelles, dépendant de l'impression nerveuse des sujets ainsi que de la tendance habituelle de leurs penchants affectifs, moraux et intellectuels. Comme les autres substances enivrantes, le haschich devient, peu à peu, une habitude impérieuse; et les individus qui en font un usage constant ne tardent pas à présenter les signes d'une intoxication chronique ressemblant par plus d'un trait à celle de l'alcool, et surtout, de l'opium, quoique, dans la plupart des cas, les manifestations de cet empoisonnement chronique ne soient pas, exclusivement, celles qui caractérisent les principes actifs du chanvre indien et qu'elles revêtent en général une physionomie particulière, due au mélange du chanvre indien avec différentes autres substances. En effet, dans toutes les préparations à base de haschich qui sont utilisées en Orient, telles que bonbons, confitures, fruits préparés, il y a toujours, associé avec l'extrait de chanvre indien, soit de l'opium, soit des extraits ou des préparations de plantes de la famille des solanées, notamment du genre datura : il en résulte, qu'il y a, dans certaines circonstances, des synei^ies, dans d'autres, des antagonismes entre ces substances, ce qui peut imprimer aux manifestations générales de l'intoxication des modalités différentes.

En général, l'individu qui est un fervent du haschich se présente avec un aspect d'hébétude et de stupidité; il est en proie à un abattement général plus ou moins profond, ses facultés intellectuelles semblent considérablement affaiblies, il présente une attitude mélancolique et indifférente aux phénomènes du monde extérieur qui le fait ressembler à un individu placé sous l'influence d'une profonde concentration de la pensée ; la tête est inclinée en avant, la face pâle et amaigrie, le regard fixe, atone, les traits immobiles; il semble ne pas entendre ou ne pas comprendre les paroles qu'on lui adresse; les membres sont un peu raides, les mouvements lents : cet aspect représente assez bien, comme vous le voyez, celui d'un morphinomane. La sensibilité est émoussée, la démarche indécise et traînante; le sujet est affecté de tremblement musculaire, il a perdu

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Tappétit; et cet état s'accompagne, comme dans la morphinomanie, d'impuissance génitale et de phénomènes de dénutrition extrêmement intenses. Généralement c'est laliénation mentale, comme cela arrive d'ailleurs fréquemment chez les morphinomanes, qui termine la scène; et cette aliénation mentale se montre, le plus généralement, sous forme d'une monomanie avec hallucinations et tremblements musculaires généralisés.

J'emprunte à un intéressant travail publié en 1876 par Hassan Racime dans le Montpellier médical la description d'une fumerie de haschich et quelques autres détails.

< Des établissements spéciaux sont consacrés aux fumeurs. Rien ne vient indiquer leur usage : ce sont des huttes qui ressemblent à tous les bazars arabes; la porte cependant y est toujours au milieu, et de chaque côté sont percées deux fenêtres assez élevées pour qu'on n'aperçoive rien du dehors. En entrant, on trouve de chaque côté et au fond un banc scellé dans le mur et recouvert de nattes grossières ; des tabourets en bois de palmier, aussi recouverts de nattes d'osier, servent de siège aux habitués.

c La salle est quadrangulaire ; dans un des angles se trouve le fourneau de brique qui sert à faire chaufler le café ; des chibouks et des narghilehs sont rangés au-dessus contre la muraille, ou placés dans une armoire dont les rayons sont divisés en casiers. En face de la porte d'entrée s'élève une estrade réservée aux chanteurs; ces derniers ne se trouvent pas toujours, et c'est surtout pendant les nuits du mois de Ramadan qu'ils viennent exercer leur talent; ils s'accompagnent d'un instrument à cordes ressemblant au violon, dont les sons toujours très bas et sans modulations forment une symphonie monotone et ennuyeuse; leur voix est nasillarde et traînante, leur sujet presque toujours le même; c'est le récit mélancolique et plaintif des aventures d'Abouzède, ou bien celles d'Antar.

« Quant aux murailles, elles sont couvertes de dessins (et d'emblèmes lascifs) plus extravagants les uns que les autres; et, bien que la loi musulmane proscrive absolument toute espèce de tableaux et d'images, l'imagination des peintres orientaux se donne libre carrière et vise toujours à l'effet, sans se soucier d'autre chose.

€ Ici, on voit, vêtus de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, des hommes gratifiés par l'artiste de longues cornes surmontées d'aigrettes de feu et d'une queue formée de plusieurs serpents enlacés

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qui semblent menacer de leur dard le spectateur; plus loin, un crocodile à la tète hideuse prend ses ébats sur un tapis de verdure et de fleurs; une locomotive, dont la cheminée transformée en nai^hileh laisse échapper une fumée bleuâtre, est entourée d'oiseaux aux riches couleurs qui viennent s'y enivrer. Les images, quoique grossières, ne laissent pas d'arriver au but que le peintre s'est proposé, et lorsque le fumeur, commençant à ressentir les effets du haschich, est prêt à abandonner, pour ainsi dire, la terre et qu'il se sent enlever dans un autre monde, les images sur lesquelles il a les yeux fixés se gravent dans son cerveau, et, sous l'influence de l'ivresse, se transforment et prennent pour lui un corps. Bientôt, elles passent devant son esprit, elles se meuvent et sont le point de départ de ces rêves si extraordinairement beaux, qui procurent des jouissances si grandes que le fumeur de haschich ne croirait pas les payer trop cher par les plus grands supplices, voire même par la mort. Le même narghileh sert pour tous les assistants qui doivent être en assez grand nombre pour épuiser la fumée; le fumeur qui refuserait d'aspirer le narghileh commun serait considéré comme ne voulant pas entrer en amitié avec ses compagnons et serait chassé, quelquefois, par le maître de l'établissement avant même qu'on ait allumé le narghileh.

« Le patron se fait d'abord payer, et, après avoir absorbé lui-même la première bouffée de fumée, il fait le tour de la salle, en présentant à chaque consommateur le tuyau du narghileh et lui fait aspirer quelques bouffées; après cela, les haschichés commencent à parler, à rire, à chanter, à faire des jeux de mots, cherchant à exciter l'hilarité de leurs compagnons, les joies que doit leur procurer l'ivresse. « Le pauvre, dit une de ces chansons, à la première fumée divine voit tous ses maux s'envoler, il lève une tête superbe et est au-dessus des Emirs; il n'est qu'un bonheur sur cette terre, et ce bonheur, nous le devons au Prophète, qui donne au haschich ses vertus merveilleuses, etc., etc. « Enfin, arrive bientôt le silence, et on ne voit plus que des êtres dégradés, au regard terne et hébété, qui, alors même qu'on les battrait, ne feraient pas un mouvement pour se défendre.

flc Lorsqu'on veut se livrer à une débauche de haschich, il est bon d'être à jeun, car, si la digestion n'est pas accomplie, le haschich sera sans effet; à dose élevée, il pourrait amener des nausées et des vomissements. Il faut réunir des conditions morales essentielles pour que l'ivresse ne soit pas pénible; ne prenez jamais de haschich si

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