‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 103 sur 117 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Et enfin comme ce n'est pas assez, avant de commencer k rebâtbr le logis où on demeure , que de

rabattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes , ou s'exercer soi-môme a l'architecture , et outre cela d'en avoir soigneusement trace le dessin , mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé conmiodément pendant le temps qu'on y travaillera ; ainsi , aOn que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'ol)ligerait de l'être en mes jugemens, et que je ne^ laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais , je me formai une morale par provision , qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.

La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais h vivre. Car commençant dès lors a ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais remettre toutes a l'examen , j'étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais à vivre ; et que , pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais plutôt prendre garde k ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient y non-seulement k cause qu'en la corn. u

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ruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient , mais aussi à cause que plusieurs Tignorent eux-mômes ; car Taction de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent Tune sans l'autre. Et, entre plusieurs opinions également reçues , je ne choisissais que les plus modérées, tant a cause que ce sont toujours les phis corn- ^modes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tous excès ayant coutume d'ôtre mauvais, comme aussi afin de me détourner moins du vrai chemin , en cas que je faillisse , que si , ayant choisi Tun des extrêmes , c eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. Et particulièrement je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté ; non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein , ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des vœux ou des contrats qui obligent à y persévérer : mais a cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugemens, et non point de les rendre pires , j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens , si , pourceque j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être , ou que j'aurais cessé de l'estimer telle.

Ma seconde maiime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais , et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très-assurées : imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté , tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plu> droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés a le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins a la Gn quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai , c'est une vérité très-certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables ; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres , nous devons néanmoins nous déterminer a quelques-unes, et les considérer après , non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent h la pratique , mais comme très-vraies et très-certaines , à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelans qui se laissent aller inconstamment a pratiquer

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comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt a me vaincre que la fortune , et k changer mes désirs que Tordre du monde , et généralement de m'accoutumer a croire qu'il n*y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées , en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures , fout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me semblait être sufflsant pour m*empêcber de rien désirer a l'avenir que je n'acquisse , et ainsi pour me rendre content ; car notre volonté ne se portant naturellement a désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; et que faisant, comme on dit , de nécessité vertu , nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades , ou d'être libres étant en prison , que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamans, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer k regarder de ce biais toutes les choses; et je crois que

HtSCOtJAS DB LA METHODE. M

c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosopltes qui ont pu autrefois se soustraire de Tempire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse k considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature , ils se persuadaient si parfaitement que rien n'était en leur pouvoir que leurs pensées , que cela seul était suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses ; et ils disposaient d'elles si absolument qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissans et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes , qui , n'ayant point cette philosophie , tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être , ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.

Enfin , pour conclusion de cette morale , je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie , pour tâcher k faire choix de la meilleure ; et , sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensai que je ne pouvais mieux que de continuer en celle-lk même où je me trouvais, c'est-kdire que d'employer toute ma vie k cultiver ma raison , et m'avancer autant que je pourrais en la connais^ sance de la vérité , suivant la méthode que je m'étais prescrite. J'avais éprouvé de si extrêmes contentemens depuis que j'avais commencé k me servir de cette méthode, que je ne croyais pas qu'on en pût recevoir de plus doux ni de plus innocens en cette vie ; et découvrant tous les jours par son moyen quelques

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vérités qui me semblaient assez importantes et com^ munément ignorées des autres hommes , la satisfaction que j'en avais remplissait tellement mon esprit que tout le reste ne me touchait point. Outre que les trois maximes précédentes n'étaient fondées que sur le dessein que j'avais de continuer à m'instruire : car Dieu nous ayant donné a chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux , je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement a les examiner lorsqu'il serait temps ; et je n'eusse su m'exempter de scrupule en les suivant , si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures en cas qu'il y en eût; et enfin, je n'eusse su borner mes désirs ni être content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être assuré de l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais capable, je le pensais être par même moyen de celle de tous les vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir; d'autant que, notre volonté ne se portant a suivre ni à fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux , c'est-a-dirè pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on puisse acquérir ; et lorsqu'on est certain que cela est , on ne saurait manquer d'être content.

Après m'être aiinsi assuré de ces maximes , et les avoir mises k part avec les vérités de la foi, qui ont

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toujours été les premières en ma créance, je jugeai que pour tout le reste de mes opinions je pouvais librement entreprendre de m'en défaire. Et d'autant que j'espérais en pouvoir mieux venir a bout en conversant avec les hommes qu'en demeurant plus long-temps renfermé dans le poêle où j'avais eu toutes ces pensées , l'hiver n'était pas encore bien achevé que je me remis a voyager. Et en toutes les neuf années suivantes je ne fis autre chose que jouler ça et la dans le monde , tâctiant d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes les comédies qui s'y jouent ; et , faisant particulièrement réflexion en chaque matière sur ce qui la pouvait rendre suspecte et nous donner occasion de nous méprendre, je déracinais cependant de mon esprit toutes les erreurs qui s'y étaient pu glisser auparavant. Non que j'imitasse pour cela les sceptiques , qui ne doutent que pour douter, et affectent d'être toujours irrésolus; car, au contraire, tout mon dessein ne tendait qu'à m'assurer, et a rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l'argile. Ce qui me réussissait, ce me semble, assez bien, d'autant que, tâchant à découvrir la fausseté ou l'incertitude des propositions que j'examinais, non par de faibles conjectures, mais par des raisonnements clairs et assurés , je n'en rencontrais point de si douteuse que je n'en tirasse toujours quelque conclusion assez certaine , quand ce n'eût été que cela même qu'elle ne contenait rien de certain. Et, comme , en abattant un vieux logis, on en réserve ordinairement les démolitions pour servir h en bâtir un nouveau, ainsi, en détruisant toutes celles de mes opi-

iOi DtSGOtTRd DE LA mAthODB.

nions que je Jugeais être mal fondées, je feisais diverses observations et acquérais plusieurs expériences qui m'ont servi depuis a en établir de plus certaines. Et de plus je continuais à m'exercer en la méthode que je m'étais prescrite ; car, outre que j'avais soin de conduire généralement toutes mes pensées selon ses règles, je me réservais de temps en temps quelques heures, que j'employais particulièrement a la pratiquer en des difficultés de mathématique , ou même aussi en quelques autres que je pouvais rendre quasi semblables à celles des mathématiques , en les détachant de tous les principes des autres sciences que je ne trouvais pas assez fermes, comme vous verrez que j'ai fait en plusieurs qui sont expliquées en ce volume. Et ainsi, sans vivre d'autre façon en apparence que ceux qui , n'ayant aucun emploi qu'à passer une vie douce et innocente, s'étudient k séparer les plaisirs des vices, et qui , pour jouir de leur loisir sans s'ennuyer , usent de tous les divertissements qui sont honnêtes , je ne laissais pas de poursuivre en mon dessein, et de proGter en la connaissance de la vérité, peut-être plus que si je n'eusse fait que lire des livres ou fréquenter .des gens de lettres.

Toutefois ces neuf ans s'écoulèrent avant que j'eusse encore pris aucun parti touchant les difficultés qui ont coutume d'être disputées entre les doctes, ni commencé à chercher les fondemens d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. Et l'exemple de plusieurs excellons esprits, qui en ayant eu ci-devant le dessein me semblaient n'y avoir pas réussi, m'y faisait imagi-

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ner tant de difOculté, que je n'eusse peul-ôlre pas encore si tôt osé TentreprendrOy si je n'eusse vu que quelques uns faisaient déjà courre le bruit que j'en étais venu à bout. Je ne saurais pas dire sur quoi ils fondaient cette opinion ; et si j*y ai contribué quelque chose par mes discours, ce doit avoir été en confessant plus ingénument ce que j'ignorais , que n'ont coutume de faire ceux qui ont un peu étudié, et peut-être aussi en faisant voir les raisons que j'avais de douter de beaucoup de cboses que les autres estiment certaines , plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine. Mais ayant le cœur assez bon pour ne' vouloir point qu'on me prît pour autre que je n'étais, je pensai qu'il fallait que je tâchasse par tous moyens k me rendre digne de la réputation qu'/)n me donnait ; et il y a justement huit ans que ce désir me Ût résoudre k m'éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des connaissances , et k me retirer ici , en un pays où la longue durée de la guerre a fait établir de tels ordres, que les armées qu'on y entrelient ne semblent servir qu'a faire qu'on y jouisse des fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la foule d'un grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui , sans manquer d'aucune des commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les pldis écartés.

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Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y ai faites ; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu'elles ne seront peutêtre pas au goût de tout le monde : et toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondemens que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avais dès longtemps remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait être fort incertaines , tout de même que si elles étaient indubitables , ainsi qu'il a été dit ci-dessus : mais pourcequ'alors je désirais vaquer seulement a la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resteroit point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi , a cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer; et pourcequ'il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet à faillir autant qu'aucun autre, je rejetât comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir

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quand nous dormons, sans qu*il y en ait aucune pour lors qui soit vraie , je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux , il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense ^ donc je suis y était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.

Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point ; et qu'au contraire de cela môme que je pensais a douter de la vérité des autres choses, il suivait très- évidemment et très-certainement que j'étais ; au lieu que si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai , je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été ; je connus de la que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore

qu'il ne fût point , elle ne lairrait pas d'ôlre tout ce qu* elle est.

Apres cela je considérai en général ce qui est requis a une proposition pour être vraie et certaine ; car puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle , je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci,7> pense, donc je suis , qui m'assure que je dis la vérité , sinon que je vois très -clairement que pour penser il faut être , je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies , mais qu'il y a seulement quelque difficulté a bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.

Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et que par conséquent mon être n'était pas tout parfait, car je voyais clairement que c'était une plus grande perfection de connaître que de douter, je m'avisai de chercher d'où j'avais appris à penser a quelque chose de plus parfait que je n'étais ; et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui fût en effet plus parfaite. Pour ce qui est des pensées que j'avais de plusieurs autres choses hors de moi, comme du ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille autres , je n'étais point tant en peine de savoir d'où elles venaient, à cause que, ne remarquant rien en elles qui me semblât les rendre supérieures k moi , je pouvais croire que , si elles étaient vraies , c'étaient des dépendances de ma nature, en tant qu'elle avait

quelque perfection, et, si elles ne Tétaient pas, que je les tenais du ncant, c'esl-h-dire qu'elles étaient en moi pourceque j'avais du défaut. Mais ce ne pouvait être le même de l'idée d'un être plus parfait que le mien : car, de la tenir du néant, c'était chose manifestement impossible ; et pourcequ'il n'y a pas moins de répugnance que le plus parfait soit une suite et une dépendance du moins parfait, qu'il y en a que de rien procède quelque chose , je ne la pouvais tenir non plus de moi-même : de façon qu'il restait qu elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement plus parfaite que je n'étais, et même qui eût en soi toutes les perfections dont je pouvais avoir quelque idée, c'est-à-dire, pour m' expliquer en un mot, qui fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je connaissais quelques perfections que je n'avais point , je n'étais pas le seul être qui existât (j'userai , s'il vous plaît, ici librement des mots de l'école) ; mais qu'il fallait de nécessité qu'il y en eût quelque autre plus parfait , duquel je dépendisse, et duquel j'eusse acquis tout ce que j'avais : car , si j'eusse été seul et indépendant de tout autre, en sorte que j'eusse eu de moi-même tout ce peu que je participais de l'être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même raison, tout le surplus que je connaissais me manquer , et ainsi être moi-môme infini, éternel, immuable, tout connaissant, tout puissant, et enfin avoir toutes les perfections que je pouvais remarquer être en Dieu. Car suivaflt les raisonnemens que je viens de faire, pour connaître la nature de Dieu , autant que la mienne en était capable, 11. w

je n'avais qu'a considérer de toutes les choses dont je trouvais en moi quelque idée, si c'était perfection ou non de les posséder; et j'étais assure qu'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection n'était en lui, mais que toutes les autres y étaient : comme je voyais que le doute, Tittconstance, la tristesse, et choses semblables , n'y pouvaient être , vu que j'eusse été moi-même bien aise d'en être exempt. Puis, outre cela , j'avais des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles ; car, quoique je supposasse que je rêvais, et que lout ce que je voyais ou imaginais était faux , je ne pouvais nier toutefois que les idées n'en fussent véritablement en ma pensée. Mais pourceque j'avais déjà connu en moi très-clairement que la nature intelligente est distincte de la corporelle; considérant que toute composition témoigne de la dépendance, et que la dépendance est manifestement un défaut, je jugeais de la que ce ne pouvait être une perfection en Dieu d'être composé de ces deux natures , et que par conséquent il ne l'était pas ; mais que s'il y avait quelques corps dans le monde, ou bien quelques intelligences ou autres natures qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devait dépendre de sa puissance, en telle sorte qu'elles ne pouvaient subsister sans lui un seul moment.

Je voulus chercher après cela d'autres vérités; et m'étant proposé l'objet, des géomètres , que je concevais conmie un corps continu , ou un espace indéGniment étendu en longueur, largeur et hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient

avoir diverses figures et grandeurs , et être mues ou transposées en toutes sortes , car les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelquesunes de leurs plus simples démonstrations ; et , ayant pris garde que cette grande certitude, que tout le monde leur attribue, n'est fondée que sur ce qu'on les conçoit évidemment , suivant la règle que j'ai tantôt dite, je pris garde aussi qu'il n'y avait rien du tout eu elles qui m'assurât de l'existence de leur objet : car, par exemple , je voyais bien que , supposant un triangle, il fallait que ses trois angles fussent égaux a deux droits , mais je ne voyais rien pour cela qui m'assurât qu'il y eût au monde aucun triangle : au lieu que, revenant a examiner l'idée que j'avais d'un être parfait, je trouvais que l'existence y était comprise en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux k deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre , ou môme encore plus évidemment ; et que par conséquent il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être parfait, est ou existe , qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être.

Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il y a de la difGculté a le connaître , et même aussi à connaître ce que c'est que leur âme, c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit au delà des choses sensibles, et qu'ils sont tellement accoutumés a ne rien considérer qu'en l'imaginant, qui est une façon de penser particulière pour les choses matérielles, que

tout ce qui i^*«st pas imaginable leur semble n'être pas intelligible. Ce qui est assez manifeste de ce que même les philosophes tiennent pour maxime, dans les écoles, quMl n*y a rien dans Tentendement qui n'ait premièrement été dans le sens, où louterois il est certain que les idées de Dieu et de Tâme n'ont jamais été ; et il me semble que ceux qui veulent user de leur imagination pour les comprendre font tout de même que si, pour ouïr les sons ou sentir les odeurs, ils se voulaient servir de leurs yeux : sinon qu'il y a encore cette différence , que le sens de la vue ne nous assure pas moins de la vérité de ses objets que font ceux de Todorat ou de Touîe ; au lieu que ni notre imagination ni nos sens ne nous sauraient jamais assurer d'aucune chose si notre entendement n'y intervient.

Enfin s'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de leur âme par les raisons que j'ai apportées, je veux bien qu'ils sachent que toutes les autres choses dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et itne terre , et choses semblables , sont moins certaines ; car, encore qu'on ait une assurance morale de ces choses , qui est telle qu'il semble qu'a moins que d'être extravagant on n'en peut douter, toutefois aussi, à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question d'une certitude métaphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet pour n'en être pas entièrement assuré , que d'avoir pris garde qu'on peut en même façon s'imaginer , étant endormi, qu'on a un autre corps, et qu'on voit d'autres astres et une

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autre terre, sans qu'il en soit rien. Car d'où sait-on que les pensées qui Tiennent en songe sont plutôt fausses que les autres , vu que souvent elles ne sont pas moins vives et expresses ? Et que les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur plaira, je ne crois pas qu'ils puissent donner aucune raison qui soit suffisante pour ôter ce doute, s'ils ne présupposent l'existence de Dieu. Car, premièrement, cela même que j'ai tantôt pris pour une règle, a savoir que les choses que nous concevons très- clairement et très-distinctement sont toutes vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est ou existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui : d'où il suit que nos idées ou notions, étant des choses réelles et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes , ne peuvent en cela être que vraies. En sorte qi|e si nous en avons assez souvent qui contiennent de 1^ fausseté, ce ne peut être que de celles qui ont quelque chose de confus et obscur, k cause qu'en cela elles participent du néant, c'est-a-dire qu'elles ne sont en nous ainsi confuses qu'à cause que nous ne sommes pas tout parfaits. Et il est évident qu'il n'y a pas moins de répugnance que la fausseté ou l'imperfection procède de Dieu en tant que telle , qu'il y en a que la vérité ou la perfection procède du néant. Mais si nous ne savions point que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un être parfait et inûni , pour claires et distinctes que fussent nos idées , nous n'aurions aucune raison qui nous assurât qu'elles eussent la perfection d'être vraies. Or après que la connaissance de Dieu et de l'ftme

il 4 DiacatiBS db la mAthods.

nous a ainsi rendus certains de cette règle, il est bien aisé k connaître que les rêveries que nous imaginons étant endormis ne doivent aucunement nous faire douter de la vérité des pensées que nous avons étant éveillés. Car s'il arrivait même en dormant qu*on eût quelque idée fort distincte, comme j par exemple ^ qu*un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration, son sommeil ne Tempêcherait pas d*être vraie ; et pour Terreur la plus ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous représentent divers objets en même façon que font nos sens extérieurs , n'importe pas qu'elle nous donne occasion de nous déÇer de la vérité de telles idées, k cause qu'elles peuvent aussi nous tromper assez souvent sans que nous dormions; comme lorsque ceux qui ont la jaunisse voient tout de couleur jaune, ou que les astres ou autres corps fort éloignés nous paraissent beaucoup plus petits qu'ils ne sont. Car enûn, soit que nous veillions, soit que nous dormions , nous ne nous devons jamais laisser persuader qu'à l'évidence de notre raison. Et il est à remarquer que je dis de notre raison, et non point de notre imagination ni. de nos sens : comme encore que nous voyions le soleil très-clairement, nous ne devons pas juger pour cela qu'il ne soit que de la graodeur que nous le voyons ; et nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le corps d'une chèvre, sans qu'il faille conclure pour cela qu'il y ait au monde une Chimère : car la raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable; mais elle nous dicte bien que toutes nos

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idées ott notions doivent avoir quelque fondement de vérité; car il ne serait pas possible que Dieu , qui est tout parfait et tout véritable , les eût mises en nous sans cela ; et , pourceque nos raisonnemens ne sont jamais si évidens ni si entiers pendant le sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois nos imaginations soient alors autant ou plus vives et expresses ^ elle nous dicte aussi que nos pensées ne pouvant être toutes vraies , à cause quÊ nous ne sommes pas tout parfaits, ce qu'elles ont de vérité doit infailliblement se rencontrer en celles que nous avons étant éveillés plutôt qu'en nos songes.

Je serais bien aise de poursuivre, et de faire voir ici toute la chaîne des autres vérités que j'ai déduites de ces premières ; mais, a cause que pour cet effet il serait maintenant besoin que je parlasse de plusieurs questions qui sont en controverse entre les doctes, avec lesquels je ne désire point me brouiller, je crois qu'il sera mieux que je m'en abstienne , et que je dise seulement en général quelles elles sont, aûn de laisser juger aux plus sages s'il serait utile que le public en fût plus particulièrement informé. Je suis toujours demeuré ferme en la résolution que j'avais prise de ne supposer aucun autre principe que celui dont je viens de me servir pour démontrer l'existence de Dieu et de r&me, et de ne recevoir aucune chose pour vraie qui ne me semblât plus claire et plus certaine que n'avaient

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fait auparavant les démonstrations des géomètres ; et néanmoins j*ose dire que non-seulement j'ai trouvé moyen de me satisfaire en peu de temps touchant toutes les principales difGcultés dont on a coutume de traiter en la philosophie, mais aussi que j'ai remarqué certaines lois que Dieu a tellement établies en la nature, et dont il a imprimé de telles notions en nos âmes, qu'après y avoir fait assez de réfleiLion nous ne saurions douter qu'elles ne soient exactement observées en tout ce qui est ou qui se fait dans le monde. Puis, en considérant la suite de ces lois , il me semble avoir découvert plusieurs vérités plus utiles et plus importantes que tout ce que j'avais appris auparavant ou môme espéré d'apprendre.

Mais pourceque j'ai tâché d'en expliquer les principales dans un traité que quelques considérations m'empêchent de publier, je ne les saurais mieux faire connaître qu'en disant ici sommairement ce qu'il contient. J'ai eu dessein d'y comprendre tout ce que je pensais savoir , avant que de l'écrire , touchant la nature des choses matérielles. Mais , tout de même que les peintres, ne pouvant également bien représenter dans un tableau plat toutes les diverses faces d'un corps solide, en choisissent une des principales, qu'ils mettent seule vers le jour, et, ombrageant les autres, ne les font paraître qu'en tant qu'on les peut voir eh la regardant; ainsi, craignant de ne pouvoir mettre en mon discours tout ce que j'avais en la pensée, j'entrepris seulement d'y exposer bien amplement ce que je concevais de la lumière; puis, k son occasion, d'y

ajouter quelque chose du soleil et des étoiles fixes, k cause qu'elle en procède presque toute ; des cîeux , à cause qu'ils la transmettent; des planètes, des comètes et de la terre, k cause qu'elles la font réfléchir ; et en particulier de tous les corps qui sont sur la terre, à cause qu'ils sont ou colorés, ou transparents, ou lumineux ; et enfin de l'homme , à cause qu'il en est le spectateur. Même, pour ombrager un peu toutes ces choses, et pouvoir dire plus librement ce que j'en jugeais, sans être obligé de suivre ni de réfuter les opinions qui sont reçues entre les doctes, je me résolus de laisser tout ce monde ici à leurs disputes, et de parler seulement de ce qui arriverait dans un nouveau, si Dieu créait maintenant quelque part, dans les espaces imaginaires , assez de matière pour le composer, et qu'il agitât diversement et sans ordre les diverses parties de cette matière, en sorte qu'il en composât un chaos aussi confus que les poètes en puissent feindre, et que par après il ne fît autre chose que prêter son concours ordinaire a la nature, et la laisser agir suivant les lois qu'il a établies. Ainsi, premièrement , je décrivis cette matière , et tâchai de la représenter telle qu'il n'y a rien au monde , ce me semble, de plus clair ni plus intelligible, excepté ce qui a tantôt été dit de Dieu et de l'âme; car même je supposai expressément qu'il n'y avait en elle aucune de ces formes ou qualités dont on dispute dans les écoles, ni généralement aucune chose dont la connaissance ne fût si naturelle k nos âmes qu'on ne pût pas même feindre de l'ignorer. De plus, je fis voir quelles étaieni

i48 BlSGOtTRS DB la: MÉTHODEé

les lois de la nature; et, sans appuyer mes raisons sur aucun autre principe que sur les perfections inGnies de Dieu y je tâchai k démontrer toutes celles dont on eût pu avoir quelque doute, et k faire voir qu'elles sont telles qu'encore que Dieu aurait créé plusieurs mondes, il n'y en saurait avoir aucun où elles manquassent d'être observées. Après cela, je montrai comment la plus grand part de la matière de ce chaos devait, en suite de ces lois, se disposer et s'arranger d'une certaine façon qui la rendait semblable à nos deux ; comment cependant quelques-unes de ses parties devaient composer une terre et quelques-unes des planètes et des comètes, et quelques autres un soleil et des étoiles fixes. Et ici, m' étendant sur le sujet de la lumière, j'expliquai bien au long quelle était celle qui se devait trouver dans le soleil et les étoiles, et comment de ïk elle traversait en un instant les immenses espaces des deux , et comment elle se réfléchissait des planètes et des comètes vers la terre. J y ajoutai aussi plusieurs choses touchant la substance, la situation, les mouvements , et toutes les diverses qualités de ces deux et de ces astres ; en sorte que je pensais en dire assez pour faire connaître qu'il ne se remarque rien en ceux de ce monde qui ne dût ou du moins qui ne pût paraître tout semblable en ceux du monde que je décrivais. De Ik je vins a parler particulièrement de la terre : comment, encore que j'eusse expressément supposé que Dieu n'avait mis aucune planteur en la matière dont elle était composée , toutes ses parties ne laissaient pas de tendre exactement * vers son centre; comment, y

ayant de l'eau et de l'air sur sa superQcie, la disposition des cieu& et des astres, principalement de la lune, y devait causer un flux et reflux qui fût semblable en toutes ses circonstanees à celui qui se remarque dans nos mers, et outre cela un certain cours tant de l'eau que de l'air, du levant vers le couchant, tel qu'on le remarque aussi entre les tropiques ; comment les montagnes, les mers, les fontaines et les rivières pouvaient naturellement s'y former, et les métaux y venir dans les mines , et les plantes y croître dans les campagnes , et généralement tous les eorps qu'on nomme môles ou composés s'y engendrer : et , entre autres choses , à cause qu'après les astres je ne connais rien au monde que le feu qui produise de la lumière , je m'étudiai a faire entendre bien clairement tout ce qui appartient à sa nature, comment il se fait, comment il se nourrit « comment il n'a quelquefois que de la chaleur sans lumière, et quelquefois que de la lumière sans chaleur; comment il peut introduire diverses couleurs en divers corps y et diverses autres qualités ; comment il en fond quelques-uns et en durcit d'autres; comment il les peut consumer presque tous ou convertir en cendres et en fumée ; et enfin comment de ces cendres , par la seule violence de son action, il forme du verre; car cette transmutation de cendres en verre me semblant être aussi admirable qu'aucune autre qui se fasse en la nature, je pris particulièrement plaisir à la décrire.

Toutefois je ne voulais pas inférer de toutes ces choses que ce monde ait été créé en la façon que je proposais ; car il est bien plus vraisemblable que dès le

commencement Dieu l'a rendu tel qu'il deTait être. Mais il est certain, et c*est une opinion communément reçue entre les théologiens , que l'action par laquelle maintenant il le conserve, est toute la môme que celle par laquelle il l'a créé ; de façon qu'encore qu'il ne lui aurait point donné au commencement d'autre forme que celle du chaos, pourvu qu'ayant établi les lois de la nature, il lui prôtàt son concours pour agir ainsi qu'elle a de coutume, on peut croire, sans faire tort au miracle de la création , que par cela seul toutes les choses qui sont purement matérielles auraient pu avec le temps s'y rendre telles que nous les voyons k présent; et leur nature est bien plus aisée k concevoir, lorsqu'on les voit naître peu k peu en cette sorte, que lorsqu'on ne les considère que toutes faites. De la description des corps inanimés et des plantes, je passai à celle des animaux, et particulièrement k celle des bonunes. Mais pourceque je n'en avais pas encore assez de connaissance pour en parler du même style que du reste, c'est-à-dire en démontrant les effets par les causes , et faisant voir de quelles semences . et en quelle façon la nature les doit produire, je me contentai de supposer que Dieu formât le corps d'un homme entièrement semblable à l'un des nôtres , tant en la figure extérieure de ses membres , qu'en la conformation intérieure de ses organes, sans le composer d'autre matière que de celle que j'avais décrite, et sans mettre en lui au commencement aucune âme raisonnable, ni aucune Butre chose pour y servir d'âme végétante ou sensitlve, sinon (ju'il eiçïHi eq sop cour

DISCOURS DE LA MÉTHODE. i24

un de ces feux sans lumière que j'avais déjà expliqués , et que je ne concevais point d*autre nature que celui qui échauffe le foin lorsqu'on l'a renfermé avant qu'il fût sec , ou qui fait bouillir les vins nouveaux lorsqu'on les laisse cuver sur là râpe. Car, examinant les fonctions qui pouvaient en suite de cela être en ce corps , j'y trouvais exactement toutes celles qui peuvent être en nous sans que nous y pensions, ni par conséquent que notre âme, c'est-à-dire cette partie distincte du corps dont il a été dit ci-dessus que la nature n^est que de penser , y contribue , et qui sont toutes les mêmes en quoi on peut dire que les animaux sans raison nous ressemblent ; sans que j'y en pusse pour cela trouver aucune de celles qui, étant dépendantes de la pensée, sont les seules qui nous appartiennent, en tant qu'hommes ; au lieu que je les y trouvais toutes par après, ayant supposé que Dieu créât une âme raisonnable, et qu'il la joignît a ce corps en certaine façon que je décrivais.

Mais afln qu'on puisse voir en quelle sorte j'y traitais cette matière , je veux mettre ici l'explication du mouvement du cœur et des artères , qui étant le premier et le plus général qu'on observe dans les animaux, on jugera facilement de lui ce qu'on doit penser de tous les autres. Et afin qu'on ait moins de difficulté à entendre ce que j'en dirai, je voudrais que ceux qui ne sont point versés en l'anatomie prissent la peine, avant que de lire ceci, de faire couper devant eux le cœur de quelque grand animal qui ait des poumons, car il est en tous assez semblable b celui de l'homme ,

m DISCOURS DE LA MÉTHODR.

et qu'ils se fissent montrer les deux chambres ou concavités qui y sont : premièrement celle qui est dans son côté droit y a laquelle répondent deux tuyaux fort larges; a savoir, la veine cave, qui est le principal réceptacle du sang , et comme le tronc de l'arbre dont toutes les autres veines du corps sont les branches; et la veine arlérieuse, qui a été ainsi mal nommée , pourceque c'est en effet une artère, laquelle, prenant son origine du cœur, se divise , après en être sortie, en plusieurs branches qui se vont répandre partout dans les poumons : puis celle qui est dans son côté gauche, a laquelle répondent en même façon deux tuyaux qui sont autant ou plus larges que les précédens ; a savoir. Tarière veineuse, qui a été aussi mal nommée, k cause qu'elle n'est autre chose qu'une veine, laquelle vient des poumons, où elle est divisée en plusieurs branches entrelacées avec celles de la veine artérieuse, et celles de ce conduit qu'on nonmie le sifflet, par où entre l'air de la respiration; et la grande artère qui , sortant du cœur , envoie ses bran^ches partout le corps. Je voudrais aussi qu'on leur montrât soigneusement les onze petites peaux qui , comme autant de petites portes , ouvrent et ferment les quatre ouvertures qui sont en ces deux concavités; a savoir, trois à l'entrée de la veine cave , où elles sont tellement disposées qu'elles ne peuvent aucunement empêcher que le sang qu'elle contient ne coule dans la concavité droite du cœur, et toutefois empêclient exactement qu'il n'en puisse sortir; trois a l'entrée de la veine arlérleuse, qui, étant disposées (out au con-

DISCOURS DE LA METHODE. &i3

traire, permettent bien au sang qui est dans cette concavité de passer dans les poumons, mais non pas à celui qui est dans les poumons d'y retourner ; et ainsi deux autres a rentrée de Tartère veineuse, qui laissent couler le sang des poumons vers la concavité gauche du cœur, mais s'opposent à son retour ; et trois k l'entrée de la grande artère, qui lui permettent de sortir du cœur, mais Tem pèchent d'y retourner : et il n'est point besoin de chercher d'autre raison du nombre de ces peaux , sinon que l'ouverture de l'artère veineuse étant en ovale, a cause du lieu où elle se rencontre , peut être commodément fermée avec deux , au lieu que les autres étant rondes , le peuvent mieux être avec trois. De plus , je voudrais qu'on leur fît considérer que la grande artère et la veine artérieuse sont d'une composition beaucoup plus dure et plus ferme que ne sont l'artère veineuse et la veine cave ; et que ces deux dernières s'élargissent avant que d'entrer dans le cœur, et y font comme deux bourses , nommées les oreilles du cœur, qui sont composées d'une chair semblable a la sienne ; et qu'il y a toujours plus de chaleur dans le cœur qu'en aucun autre endroit du corps; et enfin que cette chaleur est capable de faire que, s'il entre quelque goutte de sang en ses concavités, elle s'enfle promptement et se dilate, ainsi que font généralement toutes les liqueurs, lorsqu'on les laisse tomber goutte a goutte en quelque vaisseau qui est fort chaud.

Car , après cela , je n'ai besoin de dire autre chose pour expliquer le mouvement du cœur, sinon que

i^i DISC0UB9 DB LA lléTHODB.

lorsque ses concavités ne sont pas pleines de sang , il y en coule nécessairement de la veine cave dans la droite et de Tartère veineuse dans la gauche, d'autant que ces deux vaisseaux en sont toujours pleins , et que leurs ouvertures, qui regardent vers le cœur, ne peuvent alors être bouchées ; mais que sitôt qu'il est entré ainsi deux gouttes de sang, une en chacune de ses concavités, ces gouttes, qui ne peuvent être que fort grosses, a cause que les ouvertures par où elles entrent sont fort larges et les vaisseaux d*oii elles viennent fort pleins de sang, se raréfient et se dilatent, a cause de la chaleur qu'elles y trouvent ; au moyen de quoi, faisant enfler tout le cœur, elles poussent et ferment les cinq petites portes qui sont aux entrées des deux vaisseaux d'où elles viennent, empêchant ainsi qu'il ne descende davantage de sang dans le cœur ; et , continuant à se raréfier de plus en plus, elles poussent et ouvrent les six autres petites portes ^uï sont aux entrées des autres vaisseaux par où elles sortent, faisant enfler par ce moyen toutes les branches de la veine artérieuse et de la grande artère, quasi au même instant que le cœur; lequel incontinent après se désenfle, comme font aussi ces artères, a cause que le sang qui y est entré s'y refroidit; et leurs six petites portes se referment, et les cinq de la veine cave et de l'arlère veineuse se rouvrent , et donnent passage k deux autres gouttes de sang, qui font derechef enfler le cœur et les artères, tout de même que les précédentes. Et pourceque le sang qui entre ainsi dans le cœur passe par ces deux bourses qu'on nomme ses oreilles ^ de là

vient que leur mouvement est contraire au sien, et qu'elles se désenflent lorsqu'il s'enfle. Au reste, aQn que ceux qui ne connaissent pas la force des démonstrations mathématiques , et ne sont pas accoutumés a distinguer les vraies raisons des vraisemblables, ne se hasardent pas de nier ceci sans l'examiner , je les veux avertir que ce mouvement que je viens d'expliquer suit aussi nécessairement de la seule disposition des organes qu'on peut voir a l'oeil dans le cœur, et de la chaleur qu'on y peut sentir avec les doigts , et de la nature du sang qu'on peut connaître par expérience, que fait celui d'une horloge , de la force , de la situation et de la ligure de ses contre-poids et de ses roues.

Mais si on demande comment le sang des veines ne s'épuise point, en coulant ainsi continuellement dans le cœur, et comment les artères n'en sont point trop remplies, puisque tout celui qui passe par le cœur s'y va rendre, je n'ai pas besoin d'y répondre autre chose que ce qui a déjà été écrit par un médecin d'Angleterre^, auquel il faut donner la louange d'avoir rompu la glace en cet endroit, et d'être le premier qui a enseigné qu'il y a plusieurs petits passages aux extrémités des artères, par où le sang qu'elles reçoivent du cœur entre dans les petites branches des veines , d'où il se va rendre derechef vers le cœur ; en sorte que son cours n'est autre chose qu'une circulation perpétuelle. Ce qu'il prouve fort bien par l'expérience ordinaire des chirurgiens, qui, ayant lié le bras médiocrement fort, au-dessus de l'endroit où ils ouvrent la veine , font

<• HervœuSj de motu cordts.

se.

i26 DISCOURS DE LA METHODE.

que le sang en sort plus abondamment que s'ils ne Favaient point lié; et il arriverait tout le contraire s'ils le liaient au-dessous entre la main et l'ouverture, ou bien quils le liassent très- fort au-dessus. Car il est manifeste que le lien, médiocrement serré, pouvant empêcher que le sang qui est déjà dans le bras ne retourne vers le cœur par les veines, n'empôcbe pas pour cela qu'il n'y en vienne toujours de nouveau par les artères , à cause qu'elles sont situées au-dessous des veines, et que leurs peaux, étant plus dures, sont moins aisées a presser ; et aussi que le sang qui vient du cœur tend avec plus de force à passer par elles vers la main , qu'il ne fait a retourner de là vers le cœur par les veines ; et puisque ce sang sort du bras par l'ouverture qui est en l'une des veines, il doit nécessairement y avoir quelques passages au-dessous du lien, c'est-à-dire vers les extrémités du bras, par où il y puisse venir des artères. 11 prouve aussi fort bien ce qu'il dit du cours du sang, par certaines petites peaux, qui sont tellement disposées en divers lieux le long des veines, qu'elles ne lui permettent point d'y passer du milieu du corps vers les extrémités, mais seulement de retourner des extrémités vers le cœur ; et de plus par Texpérience qui montre que tout celui qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de temps par une seule artère lorsqu'elle est coupée , encore même qu elle fût étroitement liée fort proche du cœur, et coupée entre lui et le lien, en sorte qu'on n'eût aucun sujet d'imaginer que le sang qui en sortirait vînt d'ailleurs.

Maïs il y a plusieurs autres choses qui témoignent que la vraie cause de ce mouvement du sang est celle que j*ai dite. Comme, premièrement, la diiïérence qu'on remarque entre celui qui sort des veines et celui qui sort des artères ne peut procéder que de ce qu'étant raréfié et comme distillé en passant par le cœur , il est plus subtil et plus vif et plus chaud incontinent après en être sorti, c'est-à-dire étant dans les artères, qu'il n'est un peu devant que d'y entrer, c'est-à-dire étant dans les veines. Et si on y prend garde , on trouvera que cette différence ne parait bien que vers le cœur, et non point tant aux lieux qui en sont les plus éloignés. Puis, la dureté des peaux dont la veine artérieuse et la grande artère sont composées montre assez que le sang bat contre elles avec plus de force que contre les veines. Et pourquoi la concavité gauche du cœur et la grande artère îseraienl-elles plus amples et plus larges que la concavité droite et la veine artérieuse , si ce n'était que le sang de Tartère veineuse, n'ayant été que dans les poumons depuis qu'il a passé par le cœur , est plus subtil et se raréfie plus fort et plus aisément que celui qui vient immédiatement de la veine cave? Et qu'est-ce que les médecins peuvent deviner en tâtant le pouls , s'ils ne savent que, selon que le sang change de nature, il peut être raréfié par la chaleur du cœur plus ou moins fort , et plus ou moins vite qu'auparavant ? Et si on examine comment cette chaleur se communique aux autres membres, ne faut-il pas avouer que c'est par le moyen du sang , qui , passant par le cœur, s'y réchauffe , et se répand de là par tout le corps : d'où

i^8 DISCOURS DB LA MÉTHODE.

vient que si on ôte le sang de quelque partie, on en ôte par même moyen la chaleur ; et encore que le cœur fût aussi ardent qu'un fer embrasé, il ne suffirait pas pour réchauffer les pieds et les mains tant qu'il fait, s'il n'y envoyait continuellement de nouveau sang. Puis aussi on connaît de la que le vrai usage de la respiration est d'apporter assez d'air frais dans le poumon pour faire que le sang qui y vient de la concavité droite du cœur, ^ù il a été raréfié et comme changé en vapeurs, s'y épaississe et convertisse en sang derechef, avant que de retomber dans la gauche , sans quoi il ne pourrait être propre à servir de nourriture au feu qui y est; ce qui se confirme parce qu'on voit que les animaux qui n'ont point de poumons n'ont aussi qu'une seule concavité dans le cœur, et que les enfants, qui n'en peuvent user pendant qu'ils sont renfermés au ventre de leurs mères, ont une ouverture par où il coule du sang de la veine cave en la concavité gauche du cœur, et un conduit par où il en vient de la veine artérieuse en la grande artère, sans passer par le poumon. Puis la coction comment se ferait-elle en l'estomac, si le cœur n'y envoyait de la chaleur par les artères , et avec cela quelques-unes des plus coulantes parties du sang, qui aident a dissoudre les viandes qu'on y a mises? Et l'action qui convertit le suc de ces viandes en sang n'est-elle pas aisée k connaître, si on considère qu'il se distille, en passant et repassant par le cœur, peut-être plus de cent ou deux cents fois en chaque jour? Et qu'a-t-on besoin d'autre chose pour expliquer la nu-

trition et la production des diverses humeurs qui sont dans le corps , sinon de dire que la force dont le sang , en se raréfiant, passe du cœur vers les extrémités des artères, fait que quelques-unes de ses parties s'arrêtent entre celles des membres où elles se trouvent, et y prennent la place de quelques autres qu'elles en chassent, et que, selon la situation ou la figure ou la petitesse des pores qu'elles rencoutrent, les unes se vont rendre en certains lieux plutôt que les autres, en môme façon que chacun peut avoir vu divers cribles, qui, étant diversement percés, servent a séparer divers grains les uns des autres? Et enfin, ce qu'il y a de plus remar^able en tout ceci , c'est la génération des esprits animaux, qui sont comme un vent trèssubtil , ou plutôt comme une flamme très-pure et trèsvive , qui , montant continuellement en grande abondance du cœur dans le cerveau , se va rendre de là par 'les nerfs dans les muscles, et donne le mouvement à tous les membres; sans qu'il faille imaginer d-autre cause qui fasse que les parties du sang qui, étant les plus agitées et les plus pénétrantes , sont les plus propres a composer ces esprits, se vont rendre plutôt vers le cerveau que vers ailleurs , sinon que les artères qui les y portent sont celles qui viennent du cœur le plus en ligne droite de toutes , et que , selon les règles des mécaniques, qui sont les mêmes que celles de la nature, lorsque plusieurs choses tendent ensemble à se mouvoir vers un même côté où il n'y a pas assez de place pour toutes, ainsi que les parties du sang qui sortent de la concavité gauche du cœur tendent vers le

cerveau, les plus faibles et moins agi(ces en doivent être détournées par les plus fortes , qui par ce moyen s'y vont rendre seules.

J'avais expliqué assez particulièrement toutes ces choses dans le traité que j'avais eu ci-devant dessein de publier. Et ensuite j'y avais montré quelle doit être la fabrique des nerfs et des muscles du corps humain , pour faire que les esprits animaux étant dedans aient la force de mouvoir ses membres, ainsi qu'on voit que les têtes , un peu après être coupées , se remuent encore et mordent la terre nonobstant qu'elles ne soient plus animées ; quels changements se doivent faire dans le cerveau pour causer la veille , et le sommeil , et les songes; comment la lumière, les sons, les odeurs, les goûts, la chaleur, et toutes les autres qualités des objets extérieurs y peuvent imprimer diverses idées , par l'entremise des sens; comment la faim, la soif, et les autres passions intérieures y peuvent aussi envoyer les leurs ; ce qui doit y être pris pour le sens commun où ces idées sont reçues , pour la mémoire qui les conserve, et pour la fantaisie qui les peut diversement changer et en composer de nouvelles, et, par même moyen , distribuant les esprits animaux dans les muscles, faire mouvoir les membres de ce corps en autant de diverses façons, et autant à propos des objets qui se présentent a ses sens et des passions intérieures qui sont en lui , que les nôtres se puissent mouvoir sans que la volonté les conduise : ce qui ne semblera nullement étrange à ceux qui , sachant combien de divers automates^ ou machines mouvantes, l'industrie des

hommes peut faire , sans y employer que fort peu de pièces, a comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines, et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, considéreront ce corps comme une machine , qui , aya^t été faite des mains de Dieu , est incomparablement mieu^L ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu'aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes. Et je m*étais ici particulièrement arrêté a faire voir que s'il y avait de telles machines qui eussent les organes et la figure extérieure d'un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n'aurions aucun moyen pour reconnaître qu'elles ne seraient pas en tout de même nature que ces animaux ; au lieu que s'il y en avait qui eussent la ressemblance de nos corps , et imitassent autant nos actions que moralement il serait possible, nous aurions toujours deux moyens très-certains pour reconnaître qu'elles ne seraient point pour cela de vrais hommes : dont* le premier est que jamais elles ne pourraient user de paroles ni d'autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pen* sées : car on peut bien concevoir qu'une machine soit tellement faite qu'elle profère des paroles, et même quelle en profère quelques-unes a propos des actions corporelles qui causeront quelque changement en ses organes, comme, si on la touche en quelque endroit, qu'elle demande ce qu'on lui veut dire; si en un autre, qu'elle crie qu'on lui fait mal, et choses semblables ; mais non pas qu'elle les arrange diversement

pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire. Et 4e second est que , bien qu elles fissent plusieurs choses aussi bien ou peut-être mieux qu'aucun de nous, elles manqueraient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on découvrirait qu'elles n'agiraient pas par connaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes : car, au lieu que la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres , ces organes ont besoin de quelque particulière disposition pour chaque action particulière ; d'où vient qu'il est moralement impossible qu'il y en ait assez de divers en une machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie de môme façon que notre raison nous fait agir. Or , par ces deux mêmes moyens , on peut aussi connaître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c'est une chose bien remarquable qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si stupides , sans en excepter même les insensés, qui ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles , et d'eu composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu'au contraire il n'y a point d'autre animal , tant parfait et tant heureusement né qu'il puisse être, qui fasse 4e semblable. Ce qui n'arrive pas de ce qu'ils ont faute d'organes : car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous , et toutefois, ne peuvent parler ainsi que nous, c'est-adire en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils disent ; au lieu que les hommes qui étant nés sourds et muets sont

privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bétes, ont coutume d'inventer , d'eux-mêmes quelques signes , par lesquels ils se font entendre à ceux qui étant ordinairement avec eux ont loisir d'apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les botes ont moins de raison que les hommes , mais qu'elles n'en ont point du tout : car on voit qu'il n'en faut que fort peu pour savoir parler; et d'aulant qu'on remarque de l'inégalité entre les animaux d'une même espèce, aussi bien qu'entre les hommes, et que les uns sonl plus aisés à dresser que les autres , il n'est pas croyable qu'un singe ou un perroquet qui serait des plus parfaits de son espèce n'égalât en cela un enfant des plus stupides , ou du moins un enfant qui aurait le cerveau troublé, si leur âme n'était d'une nature toute différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels , qui témoignent les passions , et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les ani« maux ; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n'entendions pas leur langage. Car s'il était vrai, puisqu'elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres , elles pourraient aussi bien se faire entendre h nous qu'à leurs semblables. C'est aussi une chose fort remarquable que , bien qu'il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d'industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toutefois que les mêmes n'en témoignent point du tout en beaucoup d'autres : de façon que ce qu'ils font mieux que nous ne prouve pas qu'ils ont de

re$prit, car a ce compte ils en auraient plus qu'aucun de nous et feraient mieux en toute autre cbose ; mais plutôt qu'ils n'en ont point , et que c'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes : ainsi qu'on voit qu'une horloge, qui n'est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence.

J'avais décrit après cela l'âme raisonuable, et foit voir qu'elle ne peut aucunement être tirée de la puissance de la matière , ainsi que les autres choses dont* j'avais parlé , mais qu'elle doit ei^pressément ôtre créée ; et comment il ne suffit pas qu'elle soit logée dans le corps humain, ainsi qu'un pilote en son navire, sinon peut-être pour mouvoir ses membres, mais qu'il est besoin qu'elle soit jointe et unie plus étroitement avec lui , pour avoir outre cela des sentimens et des appétits semblables aux nôtres, et ainsi composer un vrai homme. Au reste , je me suis ici un peu étendu sur le sujet de l'âme , à cause qu'il est des plus importants : car, après l'erreur de ceux qui nient Dieu , laquelle je pense avoir ci-dessus assez réfutée, il n'y en a point qui éloigne plutôt les esprits faibles du droit chemin de la vertu, que d'imaginer que l'âme des bêles soit de même nature que la nôtre, et que par conséquent nous n'avons rien a craindre ni a espérer après cette vie, non plus que les mouches et les fourmis ; au lieu que lorsqu'on sait combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les raisons qui prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement

indépendaDte du corps , et par conséquent qu'elle n*est point sujette a mourir avec lui ; puis , d'autant qu'on ne voit point d'autres causes qui la détruisent, on est naturellement porté a juger de la qu'elle est immortelle.

SIXIÈME PAKTIE.

Or il y a maintenant trois ans que j'étais parvenu a la fin du traité qui contient toutes ces choses, et que je commençais a le revoir aûn de le mettre entre les mains d'un imprimeur, lorsque j'appris que des personnes a qui je défère, et dont l'autorité ne peut guère moins sur mes actions que ma propre raison sur mes pensées, avaient désapprouvé une opinion de physique publiée un peu auparavant par quelque autre, de laquelle je ne veux pas dire que je fusse, mais bien que je n'y avais rien remarqué avant leur censure que je pusse imaginer être préjudiciable ni à la religion ni à l'état, ni par conséquent qui m'eût empêché de l'écrire si la raison me l'eût persuadée ; et que cela me fit craindre qu'il ne s'en trouvât tout de même quelqu'une entre les miennes en laquelle je me ftisse mépris , nonobstant le grand soin que j'ai toujours eu de n'en point recevoir de nouvelles en ma créance dont je n'eusse dus démonstrations très-certaines, et de n'en point écrire qui pussent tourner au désavantage de personne. Ce qui a été suffisant pour m' obliger h changer la résolution que j'avais eue de les publier ; car, encore que les raisons pour lesquelles je l'avais

prise auparavant fussent très-fortes, mon inclination, qui m*a toujours fait haïr le métier de faire des livres, m'en fit incontinent trouver assez d'autres pour m'en excuser. Et ces raisons de part et d'autre sont telles, que non-seulement j'ai ici quelque intérêt de les dire, mais peut-être aussi que le public en a de les savoir.

Je n'ai jamais fait beaucoup d'état des choses qui venaient de mon esprit ; et pendant que je n'ai recueilli d'autres fruits de la méthode dont je me sers, sinon que je me suis satisfait touchant quelques dir(icuUés qui appartiennent aux sciences spéculatives, ou bien que j'ai tâché de régler mes mœurs par les raisons qu elle m'enseignait, je n'ai point cru être obligé d'en rien écrire. Car , pour ce qui touche les mœurs , chacun abonde si fort en son sens, qu'il se pourrait trouver autant de réformateurs que de têtes, s'il était permis à d'autres qu'a ceux que Dieu a établis pour souverains sur ses peuples, ou bien auxquels il a donné assez de grâce et de zèle pour être prophètes , d'entreprendre d'y rien changer ; et , bien que mes spéculations me plussent fort, j'ai cru que les autres en avaient aussi qui leur plaisaient peut-être davantage. Mais , sitôt que j'ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant k les éprouver en diverses difficultés particulières , j'ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s'est servi jusques à présent, j'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer 'autant qu'il est en nous le bien général de

tous les hommes : car elles m*ont fait voir qu'il est possible de parvenir k des connaissances qui soienl fort utiles à la vie ; et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles , on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu , de Teau , de Tair , des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent , aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans , nous les pourrions employer en môme façon k tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feraient qu'on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent , mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie; car même l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps , que , s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de chose dont l'utilité soit si remarquable : mais, sans que j'aie aucun dessein de la mépriser, je m'assure qu'il n'y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n'avoue que tout ce qu'on y sait n'est presque rien k coniparaison de ce qui reste k y savoir; et qu'on se

pourrait exempter d'une inûnité de maladies tant du corps que de l'esprit, et môme aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein d'employer toute ma vie à la recherche d'une science si nécessaire, et ayant rencontre un chemin qui me semble tel qu'on doit infailliblement la trouver en le suivant, si ce n'est qu'on en soit empêché ou par la brièveté de la vie ou par le défaut des expériences, je jugeais qu'il n'y avait point de meilleur remède contre ces deux empôchemens que de communiquer fidèlement au public tout le peu que j'aurais trouvé, et de convier les bons esprits à tâcher de passer plus outre , en contribuant , chacun selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu'il faudrait faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu'ils apprendraient, afin que les derniers commençant où les précédents auraient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire.

Même je remarquais, touchant les expériences, qu'elles sont d'autant plus nécessaires qu'on est plus avancé en connaissance ; car, pour le commencement, il vaut mieux ne se servir que de celles qui se présentent d'elles-mêmes a nos sens, et que nous ne saurions ignorer pourvu que nous y fassions tant soit peu de réflexion , que d'en chercher de plus rares et étudiées : dont la raison est que ces plus, rares trompent sou-

DIS.COUnS DE LA MÉTHODE. . iH9

vent; lorsqu'on ne sait pas eocore les causes des plus communes, et que les circonstances dont elles dépendent sont quasi toujours si particulières et si petites, qu'il est très-malaisé de les remarquer. Mais Tordre qu« j'ai tenu en ceci a été tel. Premièrement, j'ai tâché de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui est ou qui peut olre dans le monde, sans rien considérer pour cet eCfet que Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaines semences de vérité qui sont naturellement en nos âmes. Après cela , j'ai examiné quels étaient les premiers et plus ordinaires effets qu'on pouvait déduire de ces causes ; et il me semble que par la j'ai trouvé des cieux , des astres,, une terre, et même sur la terre de Teau , de l'air, du feu , des minéraux , et quelqujes autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connaître. Puis, lorsque j'ai voulu descendre a celles qui étaient plus particulières, il s'en est tant présente a moi de diverses, que je n'ai pas cru qu'il fût possible a l'esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre , d'une inûnité d'autres qui pourraient y être si c'eût été le vouloir de Dien de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n'est qu'on vienne audevant des causes par les effets , et qu'on se serve de plusieurs expériences particulières. Ensuite de quoi, repassant mon esprit sur tous les objets qui s'étaient jamais présentés à mes sens, j'ose bien dire que je n'y ai remarque aucune chose que je ne pusse assez ooitt-

iiO DISCOURS DE LA MÉTHODE.

modément expliquer par les principes que j^avais trouvés. Mais il faut aussi que j'avoue que la puissance de la nature est si ample et si vaste, et que ces principes sont si simples et si généraux, que je ne remarque quasi plus aucun effet particulier que d'abord je ne connaisse qu'il peut en être déduit en plusieurs diverses façons, et que ma plus grande difficulté est d'ordinaire de trouver en laquelle de ces façons il en dépend ; car a cela je ne sais point d'autre expédient que de chercher derechef quelques expériences qui soient telles que leur événement ne soit pas le même si c'est en l'une de ces façons qu'on doit l'expliquer que si c'est en l'autre. Au reste, j'en suis maintenant là que je vois, ce me semble, assez bien de quel biais on se doit prendre à faire la plupart de celles qui peuvent servir a cet effet : mais je vois aussi qu'elles sont telles, et en si grand nombre, que ni mes mains ni mon revenu , bien que j'en eusse mille fois plus que je n'en ai , ne sauraient sufOre pour toutes ; en sorte que, selon que j'aurai désormais la commodité d'en faire plus ou moins, j'avancerai aussi plus ou moins en la connaissance de la nature : ce que je me promettais de faire connaître par le traité que j'avais écrit, et d'y montrer si clairement l'utilité que le public en peut recevoir, que j'obligerais tous ceux qui désirent en général le bien des hommes, c'est-àdire tous ceux qui sont en effet vertueux , et non point par faux semblant ni seulement par opinion , tant à me communiquer celles qu'ils ont déjà faites, qu'à m'aider en la recherche de celles qui restent à faire.

Mais j'ai eu depuis ce lemps-la d'aulres raisons qui m'ont fait changer d'opinion , et penser que je devais véritablement continuer d'écrire toutes les choses que je jugerais de quelque importance, a mesure que j'en découvrirais la vérité, et y apporter le môme soin que si je les vouhiis faire imprimer, tant atin d'avoir d'autant plus d'occasions de les bien examiner, comme sans doute on regarde toujours de plus près a ce qu'on croit devoir être vu par plusieurs qu'a ce qu'on ne fait que pour soi-même; et souvent les choses qui m'ont semblé vraies lorsque j'ai conmiencé a les concevoir, m'ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre sur le papier ; qu'afin de ne perdre aucune occasion de profiter au public, si j'en suis capable, et que si mes écrits valent quelque chose, ceux qui les auront après ma mort en puissent user ainsi qu'il sera le plus a propos ; mais que je ne devais aucunement consentir qu'ils fussent publiés pendant ma vie, afin que ni les oppositions et controverses auxquelles ils seraient peut-être sujets, ni même la réputation telle quelle qu'ils me pourraient . acquérir, ne me donnassent aucune occasion de perdre le temps que j'ai dessein d'employer à m'instruire. Car, bien qu'il soit vrai que chaque homme est obligé de procurer autant qu'il est en lui le bien des autres, et que c'est proprement ne valoir rien que de n'être utile a personne, toutefois il est vrai aussi que nos soins se doivent étendre plus loin que le temps présent, et qu'il est bon d'omettre les choses qui apporteraient peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c'est a dessein d'en faire d'autres qui en ap-

m DISCOURS DE LA MÉTHODE.

portenl davantage k nos neveux. Comme en effet je veux bien qu*on sache que le peu que j*ai appris jus— ques ici n*est presque rien à comparaison de ce que j'ignore et que je ne désespère pas de pouvoir apprendre : car c*est quasi le môme de ceux qui découvrent peu a peu la vérité dans les sciences , que de ceux qui, commençant a devenir riches, ont moins de peine a faire de grandes acquisitions, qu*ils n'ont eu auparavant, étant plus pauvres, à en faire de beaucoup moindres. Ou bien on peut les comparer aux chefs d'armée, donl les forces ont coutume de croître à proportion de leurs victoires, et qui ont besoin de plus de conduite pour se maintenir après la perle d'une bataille, qu'ils n'ont, après l'avoir gagnée, à prendre des villes et des provinces : car c'est véritablement donner des batailles que de tâcher a vaincre toutes les difficultés et les erreurs qui nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité , et c'est en perdre une que de recevoir quelque fausse opinion touchant une matière un peu générale et importante; il faut après beaucoup plus d'adresse pour se remettre au même état qu'on était auparavant , qu'il ne faut a faire de grands progrès lorsqu'on a déjà des principes qui sont assurés. Pour moi, si j'ai ci-devant trouvé quelques vérités dans les sciences ( et j'espère que les choses qui sont contenues en ce volume feront juger que j'en ai trouvé quelques-unes), je puis dire que ce ne sont que des suites et des dépendances de cinq ou six principales difficultés que j'ai surmontées , et que je compte pour autant de batailles où j'ai eu l'heur de mon côté :

même je ne craindrai pas de dire que je pense n'avoir pins besoin d'en gagner que deux ou trois autres semblables pour venir entièrement k bout de mes desseins; et que mon âge n'est point si avancé que, selon le cours ordinaire de la nature , je ne puisse encore avoir assez de loisir pour cet effet. Mais je crois être d^autant plus obligé k ménager le temps qui me reste, que j'ai plus d'espérance de le pouvoir bien employer ; et j'aurais sans doute plusieurs occasions de le perdre, si je publiais les fondemens de ma physique : car, encore qulls soient presque tous si évidens qu'il ne faut que les entendre pour les croire, et qu'il n'y en ail aucun dont je ne pense pouvoir donner des démonstrations, toutefois, à cause qu'il est impossible qu'ils soient accordans avec toutes les diverses opinions des autres hommes , je prévois que je serais souvent diverti par les oppositions qu'ils feraient naître.

On peut dire que ces oppositions seraient utiles, tant afîn de me faire connaître mes fautes, qu afin que, si j'avais quelque chose de bon , les autres en eussent par ce moyen plus d'intelligence, et, comme plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul, que, commençant dès maintenant ^ s'en servir, ils m'aidassent aussi de leurs inventions. Mais encore que je me reconnaisse extrêmement sujet h faillir, et que je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me viennent , toutefois l'expérience que j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche d'en espérer aucun profit : car j'ai déjk souvent éprouvé les jugemens tant de ceux que j'ai tenus pour mes amis que de quelques autres k qui

444 DisGouas db la méthode.

je pensais être indifférent, et même aussi de quelquesuns dont je savais que la malignité et lenvie tâcheraient assez a découvrir ce que raffection cacherait à mes amis ; mais il est rarement arrivé qu*on m'ait objecté quelque chose que je n'eusse point du tout prévue, si ce n'est qu'elle fût fort éloignée de mon sujet ; en sorte que je n'ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât ou moins rigoureux ou moins équitable que moi-môme. Et je n'ai jamais remarqué non plus que par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les écoles , on ait découvert aucune vérité qu'on ignorât auparavant : car pendant que chacun tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu'a peser les raisons de part et d'autre ; et ceuK qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela par après meilleurs juges.

Pour l'utilité que les autres recevraient de la communication de mes pensées , elle ne pourrait aussi être fort grande, d'autant que je ne les ai point encore conduites si loin qu'il ne soit besoin d'y ajouter beaucoup de choses avant que de les appliquer a l'usage. Et je pense pouvoir dire sans vanité que s'il y a quelqu'un qui en soit capable, ce doit être plutôt moi qu'aucun autre : non pas qu'il ne puisse y avoir au monde plusieurs esprits incomparablement meilleurs que le mien , mais pourcequ'on ne saurait si bien concevoir une chose et la rendre sienne , lorsqu'on l'apprend de quelque autre, que lorsqu'on l'invente soi-même. Ce qui est si véritable en cette matière , que , bien que j'aie souvent expliqué quelques-unes de mes opinions

a des personnes de très-bon esprit, et qui, pendant que je leur parlais, seml liaient les entendre fort distinctement, toutefois, lorsqu'ils les ont redites, j'ai remarqué qu'ils les ont changées presque toujours en telle sorte que je ne les pouvais pins avouer pour miennes. A l'occasion de quoi je suis bien aise de prier ici nos neveux de ne croire jamais que les choses qu'on leur dira viennent de moi , lorsque je ne les aurai point moi-même divulguées; et je ne m'étonne aucunement des extravagances qu'on attribue a tous ces anciens philosophes dont nous n'avons point les écrits , ni ne juge pas pour cela que leurs pensées aient été fort déraisonnables, vu qu'ils étaient des meilleurs esprits de leurs temps, mais seulement qu'on nous les a mal rapportées. Comme on voit aussi que presque jamais il n'est arrivé qu'aucun de leurs sectateurs les ait surpassés; et je m'assure que les plus passionnés de ceux qui suivent maintenant Aristote se croiraient heureux s'ils avaient autant de connaissance de la nature qu'il en a eu, encore même que ce fut a condition qu'ils n'en auraient jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne tend point à monter plus haut que les arbres qui le soutiennent, et même souvent qui redescend après qu'il est parvenu jusques à leur faîte; car il me semble aussi que ceux-là redescendent, c'està-dire se rendent en quelque façon moins sa vans que s'ils s'abstenaient d'étudier, lesquels, non contens de savoir tout ce qui est intelligiblement expliqué dans leur auteur, veulent outre cela y trouver la solution de plusieurs difticultés dont il ne dit rien , et aux-

quelles il n'a peut-être jamais pensé. Toutefois leur façon de philosopher est fort commode pour ceux qui n'ont que des esprits fort médiocres; car Tobscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savaient, et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles, sans qu'on ait moyen de les convaincre : en quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l'aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure : et je puis dire que ceux-ci ont intérêt que je m'abstienne de publier les principes de la philosophie dont je me sers ; car étant très-simples et très-évidens, comme ils sont, je ferais quasi le môme en les publiant que si j'ouvrais quelques fenêtres , et faisais entrer du jour dans cette cave où ils sont descendus pour se battre. Mais même les meilleurs esprits n'ont pas occasion de souhaiter de les connaître ; car s'ils veulent savoir parler de toutes choses, et acquérir la réputation d'être doctes, ils y parviendront plus aisément en se contentant de la vraisemblance, qui peut être trouvée sans grande peine en toutes sortes de matières, qu'en cherchant la vérité , qui ne se découvre que peu a peu en quelques unes, et qui, lorsqu'il est question de parler des autres, oblige k confesser franchement qu'on les ignore. Que s'ils préfèrent la connaissance de quelque peu de vérités à la vanité de paraître n'ignorer rien, comme sans doute elle est bien préférable, et qu'ils veuillent suivre un dessein semblable au mien, ils n'ont pas besoin pour

cela que je leur die rien davantage que ce que j'ai déjà dit en ce discours : car s'ils sont capables de passer plus outre que je n'ai fait , ils le seront aussi , \\ plus forte raison, de trouver d'eu x-mômes tout ce que je pense avoir trouvé ; d'autant que n'ayant jamais rien examiné que par ordre, il est certain que ce qui me reste encore à découvrir est de soi plus difficile et plus caché que ce que j'ai pu ci-devant rencontrer, et ils auraient bien moins de plaisir a l'apprendre de moi que d'eux-mômes ; outre que l'habitude qu'ils acquerront, en cherchant premièrement des choses faciles, et passant peu a peu par degrés à d'autres plus difficiles, leur servira plus que toutes mes instructions ne sauraient faire. Comme pour moi je me persuade que si on m'eût enseigné dès ma jeunesse toutes les vérités dont j'ai cherché depuis les démonstrations, et que je n'eusse eu aucune peine a les apprendre, je n'en aurais peut-être jamais su aucunes autres , et du moins que jamais je n'aurais acquis l'habitude et la facilité que je pense avoir d'en trouver toujours de nouvelles à mesure que je m'applique à les chercher. Et en un mot s'il y a au monde quelque ouvrage qui ne puisse être si bien achevé par aucun autre que par le même qui l'a commencé, c'est celui auquel je travaille.

11 est vrai que pour ce qui est des expériences qui peuvent y servir, un homme seul ne saurait suffire à les faire toutes : mais il n'y saurait aussi employer utilement d'autres mains que les siennes, sinon celles des artisans, ou telles gens qu'il pourrait payer, et a qui l'espérance du gain , qui est un moyen très-effi-

448 DISCOURS DE LA MéTHODB.

cace, ferait faire exactemeut toutes les choses qu'il leur prescrirait. Car pour les volontaires qui , par curiosité ou désir d'apprendre, s'offriraient peut-être de lui aider, outre qu'ils ont pour l'ordinaire plus de promesses que d'effet, et qu'ils ne font que de belles propositions dont aucune jamais ne réussit, ils voudraient infailliblement être payés par l'explication de quelques diflicultés, ou du moins par des complimens et des entretiens inutiles, qui ne lui sauraient coûter si peu de son temps qu'il n'y perdît. Ki pour les expériences que les autres ont déjà faites, quand bien même ils les lui voudraient communiquer, ce que ceux qui les nomment des secrets ne feraient jamais, elles sont pour la plupart composées de taut de circonstances ou d'ingrédiens superflus, qu'il lui serait très-malaisé d'en déchiffrer la vérité ; outre qu'il les trouverait presque toutes si mal expliquées, ou même si fausses, à cause que ceux qui les ont faites se sont efforcés de les faire paraître conformes à leurs principes, que s'il y en avait quelques-unes qui lui servissent , elles ne pourraient derechef valoir le temps qu'il lui faudrait employer a les choisir. De façon que s'il y avait au monde quelqu'un qu'on sût assurément être capable de trouver les plus grandes choses et les plus utiles au public qui puissent être , et que pour cette cause les autres hommes s'efforçassent par tous moyens de l'aider a venir a bout de ses desseins, je ne vois pas qu'ils pussent autre chose pour lui, sinon fournir aux frais des expériences dont il aurait besoin , et du reste empêcher que son loisir ne lui fût ôté par l'imporlunité

DISCOURS DE LA MÉTHODE. ii9

de personne. Mais, outre que je ne présume pas tant de moi-même que de vouloir rien promettre d'extraordinaire , ni ne me repais point de pensées si vaines que de m'imaginer que le public se doive beaucoup intéresser en mes desseins, je n*ai pas aussi l'âme si basse que je voulusse accepter de qui que ce fût aucune faveur qu'on pût croire que je n'aurais pas méritée.

Toutes ces considérations jointes ensemble furent cause,' il y a trois ans, que je ne voulus point divulguer le traité que j'avais entre les mains, et môme que je fus en résolution de n'en faire voir aucun autre pendant ma vie qui fût si général, ni duquel on pût entendre les fondemens de ma physique. Mais il y a eu depuis derechef deux autres raisons qui m'ont obligé à mettre ici quelques essais particuliers, et k rendre au public quelque compte de mes actions et de mes desseins. La première est que si j'y manquais, plusieurs, qui ont su l'intention que j'avais eue ci-devant de faire imprimer quelques écrits, pourraient s'imaginer que les causes pour lesquelles je m'en abstiens seraient plus à mon désavantage qu elles ne sont : car, bien que je n'aime pas la gloire par excès, ou même, si je l'ose dire, que je la haïsse en tant que je la juge contraire au repos, lequel j'estime sur toutes choses, toutefois aussi je n'ai jamais tâché de cacher mes actions comme des crimes , ni n'ai usé de beaucoup de précautions pour être inconnu , tant a cause que j'eusse cru me faire tort, qu'à cause que cela m'aurait donné quelque espèce d'inquiétude, qui eût derechef été contraire au

450 DiaCOURg DE LA METHODE.

parfait repos d'esprit que je cherche; et pourceque m'étant toujours ainsi tenu indifférent entre le soiu d'être connu ou ne Têtre pas, je n'ai pu empêcher que je n'acquisse quelque sorte de réputation, j'ai pense que je devais faire mon mieux pour m' exempter au moins de l'avoir mauvaise. L'autre raison qui m'a obligé a écrire ceci est que , voyant tous les jours de plus en plus le retardement que souffre le dessein que j'ai de m'instruire, à cause d'une infinité d'expériences dont j'ai besoin , et qu'il est impossible que je fasse sms faide d'autrui , bien que je ne me flatte pas tant que d'espérer que le public prenne grande part en mes intérêts, toutefois je ne veux pas aussi me défaillir tant à moi-même qu« de donner sujet k ceux qui me survivront de me reprocher quelque jour que j'eusse pu leur laisser plusieurs choses beaucoup meilleures que je n'aurai fait , si je n'eusse point trop négligé de leur faire entendre en quoi ils pouvaient contribuer a mes desseins.

lit j'ai pensé qu'il m'était aisé de choisir quelques matières qui , sans être sujettes a beaucoup de controverses, ni m'obliger a déclarer davantage de mes principes que je ne désire, ne lairraient pas de faire voir assez clairement ce que je puis ou ne puis pas dans les sciences. En quoi je ne saurais dire si j'ai réussi, et je ne veux point prévenir les jugemens de personne , en parlant moi-même de mes écrits : mais je serai bien aise qu on les examine ; et afin qu'on en ait d'autant plus d'occasion, je supplie tous ceux qui auront quel-

ques objections a y faire de prendre la peine de les envoyer à mon libraire, par lequel en étant averti, je tâcherai d*y joindre ma réponse en même temps ; et par ce moyen les lecteurs, voyant ensemble l'un et l'autre, jugeront d'autant plus aisément de la vérité : car je ne promets pas d'y faire jamais de longues réponses, mais seulement d'avouer mes fautes fort franchement, si je les connais, ou bien, si je ne les puis apercevoir, de dire simplement ce que je croirai être requis pour la défense des choses que j'ai écrites , sans y ajouter l'explicatloli d'aucune nouvelle matière, aûn de ne me pas engager sans lin de l'une en l'autre.

Que si quelques-unes de celles dont j'ai parlé au commencement de la Dioptrique et des Météores choquent d'abord , a cause que je les nomme des suppositions, et que je ne semble pas avoir envie de les prouver, qu'on ait la patience de lire le tout avec attention, et j'e^ère qu'on s'en trouvera satisfait : car il me semble que les raisons s'y entresuivent eu telle sorte, que comme les dernières sont démontrées par les premières qui sont leurs causes , ces premières le sont réciproquement par les dernières qui sont leurs effets. Et on ne doit pas imaginer que je commette en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle : car Texpérience rendant la plupart de ces effets très-certains, les causes dont je les déduis ne servent pas tant à les prouver qu'a les expliquer ; mais tout au contraire ce sont elles qui sont prouvées par eux. Et je ne les ai nommées des suppositions qu aûn qu'on sache que je

pense les pouvoir déduire de ces premières vérités que j'ai ci-dessus expliquées ; mais que j'ai voulu expressément ne le pas faire, pour empêcher que certains esprits, qui s'imaginent qu'ils savent en un jour tout ce qu'un autre a pensé en vingt années , sitôt qu'il leur en a seulement dit deux ou trois mots, et qui sont d'autant plus sujets a faillir et moins capables de la vérité qu'ils sont plus pénétrans et plus vifs , ne puissent de la prendre occasion de bâtir quelque philosophie extravagante sur ce qu'ils croiront être mes principes , et qu'on m'en attribue la faute : car pour les opinions qui sont toutes miennes, je ne les excuse point comme nouvelles , d'autant que si on en considère bien les raisons , je m'assure qu'on les trouvera si simples et si conformes au sens commun, qu'elles sembleront moins extraordinaires et moins étranges qu'aucunes autres qu'on puisse avoir sur mêmes sujets ; et je ne me vante point aussi d'être le premier inventeur d'aucunes, mais bien que je ne les ai jamais reçues ni pourcequ'elles avaient été dites par d'autres, ni pourcequ'elles ne l'avaient point été , mais seulement pource^ue la raison me les a persuadées.

Que si les artisans ne peuvent sitôt exécuter l'invention qui est expliquée en la Dioplrique, je ne crois pas qu'on puisse dire pour cela qu'elle soit mauvaise ; car, d'autant qu'il faut de l'adresse et de l'habitude pour faire et pour ajuster les machines que j'ai décrites, sans qu'il y manque aucune circonstance, je ne m'étonnerais pas moins s'ils rencontraient du premier

DldCOURd DE LA IféTHODfi. ^453

coup, que si quelqu'un pouvait apprendre en un jour a jouer du luth excellemment , par cela seul qu'on lui aurait donné de la tablature qui serait bonne. Et si j'écris en français , qui est la langue de mon pays , plutôt qu'en latin , qui est celle de mes précepteurs , c'est a cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens ; et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'élude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m'assure, si partiaux pour le lalin , qu'ils refusent d'entendre mes raisons pourceque je les explique en langue vulgaire.

Au reste, je ne veux poiut parler ici en particulier des progrès que j'ai espérance de faire a l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré d'accomplir ; mais je dirai seulement que j'ai résolu de n'employer le temps qui me reste à vivre à autre chose qu'a tâcher d'acquérir quelque connaissance de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des règles pour la médecine , plus assurées que celles qu'on a eues jusques a présent ; et que mon inclination m'éloigne si fort de toute sorte d'autres desseins , principalement de ceux qui ne sauraient être utiles aux uns qu'en nuisant aux autres , que si quelques occasions me contraignaient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que je sais bien ne pouvoir servir k me rendre considérable dans

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le monde; mais aussi n'ai aucunement envie de l'être ; et je me tiendrai toujours plus obligé a ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir, que je ne serais a ceux qui m'offriraient les plus honorables emplois de la terre.

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