TREIZIÈME LEÇON
Sommaire : Étude expérimentale de L'appareil circulatoire. — Anatomie cl iologie. — Les analogies anatomiques ne peuvent suppléer à l'expériin. ritation physiologique. — Revue historique des faits et des théories relatives à la circulation. — Nouvelles lumières apportées par la chimie moderne. — Les phénomènes chimiques, comme les phénomènes mécaniques de l'organisme, doivent être étudiés directement par l'expérimentation, et non déduits par analogie des faits semblables empruntés à la mécanique pure. — En chimie, comme en mécanique, les procédés de l'organisme lui sont particuliers.
Messieurs,
Nous sommes arrivés, dans la dernière leçon, en vous indiquant incidemment le point de vue auquel la physiologie doit se placer aujourd'hui, à cette conclusion que nos études devaient, pour revêtir définitivement un caractère scientifique, descendre jusque dans les éléments anatomiques des organes et des tissus. Nous avons insisté sur l'importance des investigations histologiques.
Mais il nous faut compléter notre pensée et en écarter une interprétation trop étroite : si les progrès de la physiologie ne sont désormais possibles qu'avec la connaissance des éléments anatomiques, ce n'est pas à dire qu'il suffise d'étudier la forme, la disposition, la structure de ces éléments; il faut encore leur appliquer directement la méthode expérimentale pour en étudier les pro-
priétés ; il faut, comme pour les organes, non-seulement étudier les phénomènes dont ils sont spécialement le siège, mais encore provoquer ces phénomènes, modifier les conditions d'observation ; en un mot, expérimenter.
Se contenter d'étudier les caractères morphologiques d'un élément, ce serait faire de l'anatomie pure; et attendre de cette observation des renseignements sur les propriétés de ces mêmes éléments, ce serait se bercer d'une illusion qui a du reste longtemps régné dans la science, alors que l'on pensait trouver dans la structure d'un organe des notions suffisantes pour eu déduire les fonctions.
Beaucoup d'anatomistes, etCuvier lui-même, ont cru que les notions anatomiques pouvaient suppléer à l'expérimentation physiologique, et que de l'analogie de structure on pouvait conclure à la similitude de fonction. Cependant rien n'est moins exact, et les exemples abondent pour vous montrer les nombreuses erreurs auxquelles peut donner lieu une semblable doctrine.
Nous prendrons des exemples au hasard, en quelque sorte, parmi les travaux physiologiques exécutés dans mon laboratoire par mes aides et collaborateurs ou par moi-même.
Depuis Borelli, on dit que la vessie natatoire des poissons sert à permettre au poisson de changer de volume et de densité, suivant les diverses profondeurs où il se trouve. Or, comme la vessie natatoire de certains poissons est un organe dont les parois renferment des fibres musculaires, rien de plus logique que de supposer à
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priori que cel organe se contractera pour agir sur les gaz qu'il renferme, el qu'ainsi l'animal pourra par luimême réççler les conditions hydrostatiques de son équilibre dans l'eau. C'est à cette opinion déduite de l'anatomie que se sont arrêtés Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier el d'autres non moins illustres. Et cependant la physiologie expérimentale est venue contredire cette hypothèse. M. A. Moreau, qui a entrepris des expériences d'une grande rigueur sur le rôle de la vessie natatoire, a montré que le poisson est muscnlairement passif quant à la pression qui modifie le volume de sa vessie natatoire, et qu'il en change le volume par un mécanisme tout à fait différent de celui qu'on avait supposé : par une exhalation ou une absorption de gaz, et non par un phénomène de contraction musculaire. L'anatomie n'eût certes jamais fait soupçonner cette exhalation de gaz qui change de volume et de nature dans la vessie natatoire suivant des lois qu'on peut fixer et déterminer d'avance. Ce sont la des faits du plus haut intérêt pour la physiologie et qui sont dus exclusivement aux investigations expérimentales directes.
L'histologie elle-même, aussi bien que l'anatomie, doit être subordonnée à l'expérimentation ; elle doit devenir expérimentale, sans quoi les notions qu'elle fournit sont fatalement condamnées à demeurer stériles et erronées. Je vous rappellerai, à ce propos, l'exemple des glandes salivaires et du pancréas. Est-il deux organes qui présentent plus d'analogie au point de vue de leur structure et de la morphologie des éléments qui les constituent? On en avait conclu que les liquides sécrétés
étaient identiques. Mes expériences sont venues prouver que c'était là une erreur profonde. Vous savez combien diffèrent les propriétés des liquides sécrétés par les glandes buccales et par la glande abdominale, et combien la physiologie serait en retard si, se contentant des données anatomiques, elle n'avait pas cherché à en vérifier les conclusions par des expériences qui ont donné le plus éclatant démenti à la prétendue identité de fonctions.
Supposons maintenant un organe sur les fonctions duquel la physiologie expérimentale n'aura encore donné aucune notion : dans ce cas l'anatomie, quelque précises que soient ses connaissances, sera impuissante à nous fournir le moindre renseignement sur les usages de l'organe en question.
Cette supposition n'est pas une assertion gratuite. Dans l'état actuel de la science, il n'est encore que trop d'organes pour lesquels elle se vérifie. L'anatomie descriptive, l'histologie du corps thyroïde, la connaissance de ses vaisseaux sanguins et lymphatiques ne sont-elles pas aussi complètes que pour d'autres organes? N'en est-il pas de môme pour le thymus, pour les capsules surrénales? Et cependant nous ne savons absolument rien sur les usages de ces organes; nous n'avons pas même idée de l'utilité et de l'importance qu'ils peuvent avoir, parce que l'expérimentation ne nous a rien dit à leur égard et que l'anatomie à elle seule reste absolument muette.
Jamais l'anatomie des cellules du foie n'aurait fait