QUINZIÈME LEÇON
Sommaire : Étude expérimentale «le l'appareil circulatoire. — Importance les expériences faites sur le système capillaire. — Les capillaires sont par excellence les agents de ['absorption. — Absorption par les surfaces externes et internes. — Des injections locales à e/jetx locaux. — Expériences prouvant qu'on peut produire à part l'effet local et l'effel général. — Différentes phases à considérer dans l'absorption.
Capillaires sanguins et lymphatiques. — idées anciennes sur les voies de l'absorption. — Découverte des vaisseaux lymphatiques. — Expériences Me Magendie. — Expériences nouvelles. — l,e< veines sonl le-- organes les plus essentiels de l'absorption.
D'après ce que nous avons vu précédemment sur ies origines et les fonctions du système capillaire, il est facile de comprendre que ce système est le siège essentiel des phénomènes de nutrition, d'absorption, de sécrétion, etc. C'est donc à ce niveau qu'il faut chercher à étudier les actes intimes de la vie.
Parmi ces actes, celui qui doit nous arrêter tout d'abord est celui de Y absorption, par lequel les matériaux de la nutrition, les substances toxiques aussi bien que les substances médicamenteuses, sont introduites dans l'organisme. C'est au contact des capillaires pulmonaires qu'est absorbé l'oxygène destiné à aller entretenir les combustions dans tous les tissus; c'est au niveau des capillaires du canal intestinal que sont absorbées les
substances alimentaires, principaux matériaux de ces combustions.
Mais ces exemples ne nous donnent qu'une faible idée de letendue de l'absorption, que nous devons diviser, dès maintenant, en absorption externe el absorption interne.
L absorption externe est celle qui s'exerce sur les surfaces communiquant librement avec l'extérieur: le type serait fourni par la surface cutanée. Mais si, chez certains animaux, la peau est très- absorbante, chez d'autres animaux et chez l'homme, la texture de son épithélium atténue ou éteint cette fonction; l'absorption quia lieu sur les membranes muqueuses digestive, pulmonaire et autres surfaces muqueuses, rentre également dans la classe des absorptions externes.
L'absorption interne a lieu par les surfaces des cavités closes, telles que celles des grandes séreuses péritonéales, pleurales, etc. ; dans cette classe rentre l'absorption qui se produit dans le tissu cellulaire sous-cutané et interstitiel, car nous avons vu que les mailles de ce tissu peuvent être, au point de vue anatomique, regardées comme les analogues des cavités séreuses. Des expériences physiologiques, que nous reproduirons bientôt devant vous, vous démontreront également les ressemblances entre l'absorption par les surfaces péritonéales et pleurales et l'absorption par les mailles du tissu cellulaire sous-cutané ou interstitiel.
Nous verrons en outre que l'absorption qui a lieu dans les cellules pulmonaires ou dans les culs-de-sac glandulaires se rapproche par beaucoup de caractères de l'ab-
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sorption interne. Magendie 1 1) considérail le poumon ou plutôt chaque lob île pulmonaire comme une sorte île masse spongieuse formée par du tissu cellulaire, dans laquelle chaque bronche s'ouvrail et se terminait brusquemenl sansqu'il fût possible de suivre au delà la membrane muqueuse qui la tapissait. M. Alph. Milne Edwards a suivi la continuation des sacs pulmonaires des oiseaux avec le tissu cellulaire sous- cutané. M. Ranvier a constaté la naissance de lymphatiques dans les alvéoles pulmonaires. Autrefois, j'ai vu, de mon côté, que les substances injectées dans les conduits glandulaires sont rapidement absorbées et passent facilement dans les vaisseaux et jusque dans les ganglions lymphatiques.
Dans les diverses régions du corps, l'absorption, qu'elle soit interne ou externe, varie quant à sa rapidité, selon des conditions qu'il faudra précise^. Mais la première condition à remplir, celle dont la réalisation assure seule une absorption rapide et par suite efficace, c'est que la substance dont on veut produire l'absorption soit placée dans un contact aussi immédiat que possible avec les vaisseaux capillaires.
Cette seule donnée suffit pour nous rendre compte de la lenteur ou même de l'absence presque complète d'absorption au niveau de certaines surfaces, quand cette condition ne peut pas être remplie. Ainsi la peau présente, entre le réseau capillaire et les substances qui peuvent être déposées à sa surface, une épaisse couche de cellules, dont les plus superficielles sont cornées et
i M i« ■ 1 1 . i i ■•. Journal de physiologie, 1821, .t. i. p. 78.
pénétrées d'un enduit graisseux. Aussi discute-t-on encore aujourd'hui sur la question de savoir si la peau de l'homme absorbe; et si celte absorption a lieu, elle est si peu considérable, si peu efficace au point de vue thérapeutique, que dès longtemps les médecins ont pris l'habilude de se débarrasser de la couche cornée épidermique, pour mettre les substances actives plus directement en contact avec les capillaires qui constituent une surface absorbante. Telle est la méthode ender inique ■, que nous voyons mettre en usage lorsque, par exemple, on soulève 1'épiderme à laine d'un vésicatoire, dans l'intention de déposer des substances médicamenteuses sur la surface ainsi mise à nu.
Si le rôle de la couche épidermique est important à considérer au point de vue de l'absorption par la peau, celui des couches épithéliales ne l'est pas moins au point de vue de l'absorption par la surface intestinale ou par d'autres membranes muqueuses. Dans l'estomac, l'intestin grêle et le gros intestin, l'absorption présente des différences qui tiennent à la diversité dans les épithéliums dont ces surfaces sont recouvertes. Ainsi le recouvrement épithélial, par ce fait même qu'il est placé entre la surface extérieure et les réseaux capillaires, est la cause, selon sa nature, de la plus ou moins grande rapidité de l'absorption.
Parmi les surfaces extérieures où l'absorption se produit avec le plus d'activité, je vous ai cité la surface pulmonaire et les surfaces des conduits glandulaires: j'ai souvent expérimenté en injectant de l'iodure de potassium dans un conduit salivaire du côté gauche, je re-
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trouvais presque immédiatement ce sel dans la salive du côté droit.
Au niveau d<:s surfaces séreuses, l'absorption est trèsrapide: frappé de ce l'ail. Mage n die avait choisi la cavité pleurale, et y injectait les solutions toxiques au moyen d'une petite canule, qu'il nommai l perce-plèvre, et qui n'est autre chose qu'une canule à extrémité tranchante ei plusou moins oblique (voy. ci-dessus, p. 101, flg. 41). On a reconnu également au tissu cellulaire la propriété d'absorber tout aussi sûrement et aussi rapidement que la surface séreuse de la plèvre ou du péritoine : aussi la médecine a-t-elle pu largement mettre à profit cette voie d'introduction des substances médicamenteuses, et vous savez avec quel succès la méthode des injections hypodermiques est appliquée et tend aujourd'hui à se généraliser.
En physiologie expérimentale, le tissu cellulaire est devenu notre lieu d'élection pour les injections de substances toxiques. Si l'on a soin, de plus, de n'employer que des substances très-pures, eristallisables, des alcaloïdes ou plutôt des sels de ces alcaloïdes, au lieu de se servir de ces préparations mal définies, impures, et difficilement dosables, que l'on désigne sous le nom d'extraits, de teintures, on peut considérer qu'on a réalisé les conditions les plus indispensables pour une absorption sûre, rapide, telle qu'on en puisse exactement comparer tous les cas dans des séries d'expériences.
Nous venons de parler du tissu cellulaire sous-cutane : mais les injections peuvent se pratiquer dans tous les tis<us cellulaires, quels que soient les éléments anato-
iniques auxquels ce tissu est interposé. 11 y a déjà longtemps que Fontana avait remarqué la régularité des effets obtenus par l'injection du curare dans la masse d'un muscle. Or, en injectant un liquide dans un muscle, on l'injecte en réalité dans le tissu cellulaire qui sépare les éléments contratiles proprement dits. C'est toujours un réseau capillaire identique qui absorbe; il n'est donc pas étonnant que les expériences soient exactement comparables dans tous ces cas, car le réseau capillaire du même tissu cellulaire a toujours la même disposition: c'est toujours aux mêmes racines de l'arbre vascuiaire que l'on s'adresse. Sous ce rapport, le réseau capillaire du muscle étant un de ceux qui se présentent comme le plus identique à lui-même dans les diverses régions du corps, c'est aux injections dans l'épaisseur d'un muscle donné que nous devrions accorder la préférence, lorsque nous voudrons réunir toutes les conditions possibles d'exactitude.
En résumé, nous pouvons, d'une manière générale, injecter dans tous les organes, dans tous les tissus, puisque tous renferment du tissu cellulaire et des réseaux capillaires interposés à leurs éléments propres.
Dans toutes ces formes d'injection, il y a toujours deux effets bien distincts à observer: l'un local, se produisant dans l'organe, dans le tissu même où la substance injectée s'est trouvée par cela même en contact avec les éléments anatomiques sur lesquels elle peut agir ; l'autre général, qui se produit lorsque la substance, puisée par le sang dans le lieu de l'injection, a été portée par lui vers d'autres éléments anatomiques de même
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nature ou de nature différente. Toute substance esl susceptible de donner ces deux effets, d'une manière plus ou moins distincte, c'est-à-dire avec plus ou moins d'iutervalle entre les deux, selon la rapidité de son absorption el selon son mode particulier d'action. Les deux effets peuvent donc être simultanés ou successifs.
Du reste, l'action générale elle-même n'est que le résultat d'un ensemble d'actions locales portant toujours sur une espèce particulière d'éléments anatomiques. Ainsi les convulsions générales que produit la strychnine résultent de l'action de ce poison sur une seule espèce d'éléments, sur les cellules nerveuses de la substance grise centrale. Je vous ai déjà montré que l'action du curare se localise au contraire sur les extrémités périphériques des nerfs moteurs.
C'est précisément avec le curare qu'il nous est possible de réaliser la localisation exacte de l'action toxique sur un certain département, sur un certain groupe pris dans l'ensemble des éléments sur lesquels il peut agir, par exemple sur les nerfs moteurs d'un seul muscle. Il faut pour cela injecter dans ce muscle une quantité de curare suffisante pour agir sur place sur les extrémités nerveuses motrices avec lesquelles il est aussitôt en contact, niais insuffisante pour pouvoir, une fois absorbée et diluée dans le sang, aller agir sur les autres nerfs moteurs de l'ensemble de l'organisme. Dans ce cas, par un calcul exact de la dose, nous avons pu produire l'effet local, sans donner lieu à l'effet général ; mais ce n'est pas là, vous le voyez bien, une exception à la règle que nous venons de poser ; ce n'est qu'une question de dose.
11 y aurait donc, au point de vue des applications pathologiques, un grand avantage à bien connaître les actions élémentaires des substances toxiques et médicamenteuses, car nous pourrions ainsi porter directement ces agents sur les éléments qu'ils doivent influencer : l'effet cherché serait obtenu d'une manière bien plus certaine, bien plus précise, et nous pourrions ainsi utiliser localement, en médecine, des poisons qui ne sont redoutables que lorsqu'ils agissent sur l'ensemble de l'économie.
Pour nous en tenir à la physiologie expérimentale, nous trouvons dans cette méthode les moyens de résoudre des questions qui semblent au premier abord insolubles. Je ne vous en citerai qu'un exemple démonstratif, dans lequel vous verrez qu'on peut agir sur un seul organe par un empoisonnement forcé, sans agir sur le reste de l'organisme.
Quand on injecte du cyanoferrure de potassium, parexemple, dans le sang d'un animal, on ne peut parvenir à voir ce sel s'éliminer par la salive; et si l'on cherche à introduire ce composé en quantité notable, de manière à forcer l'élimination, l'animal meurt, car le cyanoferrure de potassium devient alors toxique. Que conclure de cette expérience négative? L'explication qui vient le plus naturellement à l'esprit, c'est que le cyanoferrure n'a pas été introduit dans l'organisme en quantité suffisante pour apparaître dans la salive : cette idée est très-plausible; mais comment en démontrer la réalité, puisque l'animal meurt si l'on force la dose, et qu'ici l'effet général, par la rapidité de son apparition.
capillaires; absorption. 33-1
nous met dans l'impossibilité d'observer l'effel loeal que nous recherchons ?
Eh bien! nous allons supprimer l'eflel général. Nous allons injecter, dans un rameau de l'artère même d'une glande salivai re, une forte solution de ferrocyanure de potassium : la glande sera abondamment baignée parce sel, mais celui-ci, pompe el dilué ensuite dans la masse totale du sang, sera en trop faible proportion pour agir sur l'organisme entier, pour tuer l'animal. Nous supprimerons donc l'effet général pour exagérer l'effet local, et nous verrons celui-ci se produire aussitôt, c'est-à-dire que le sel en question apparaîtra dans le produit de la sécrétion de la glande mise en expérience. Aucun doute ne sera plus possible sur le rôle éliminateur de la salive relativement au ferrocyanure de potasse.
Ne pensez-vous pas que cet exemple, emprunté à nos expériences de laboratoire, peut être bien instructif pour le médecin ? Ne pourra-t-on pas agir de même sur l'homme avec le curare, par exemple? En introduisant directement ce poison dans un muscle convulsionné, on ramènera celui-ci au repos, sans produire aucun accident d'empoisonnement, puisque la dose, sufiîsantepour le lieu de l'injection, sera comme nulle pour toute action générale, pour toute action toxique sur l'organisme entier.
Nous devons maintenant pénétrer plus profondément dans l'analyse des actes intimes de l'absorption. En considérant la substance depuis le moment où elle est déposée au contact des capillaires, jusqu'au moment où elle agit sur les éléments des tissus, nous voyons qu'il
y a trois faits essentiels à étudier dans ces phénomènes de transport et surtout de pénétration.
D'abord la substance pénètre dans le sang; puis elle est transportée par celui-ci dans tous les points de l'économie; et enfin elle est reçue par ce transport au contact de l'élément sur lequel elle peut agir, pénètre celui-ci et fait sentir son action.
I! est facile de comprendre qu'entre ces trois actes, termes successifs de l'absorption, c'est-à-dire entre le fait de pénétration dans le sang et le fait de la pénétration dans les éléments anatomiques, il peut et doit se passer un certain temps. Cet intervalle est dû non-seulement au temps consacré au transport de la substance par le torrent circulatoire, mais encore à ce que la substance, pour arriver au contact immédiat des éléments des tissus, doit sortir des capillaires et se mêler au liquide interstitiel, au plasma qui baigne plus immédiatement ces éléments. Or, l'analyse exacte de ces diverses phases du phénomène nous révèle une série de faits dont il faut savoir tenir rigoureusement compte.
Ces divers actes sont successifs; mais quand l'un a cessé, l'autre continue encore : ainsi on peut arrêter la pénétration de la substance dans le sang sans arrêter immédiatement son action. En effet, si à ce moment le transport dans le sang a eu lieu, si la pénétration dans l'élément a commencé, et si l'effet toxique s'est déjà montré, on le voit continuer en augmentant pendant quelques instants. Il ne suffit donc pas, pour borner à un certain degré une action toxique, d'arrêter la pénétration du poison dans le sang au moment même où se
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montrent les symptômes qu'on ne voudrait pas dépasser.
Dans ce cas on irai! au delà du but que l'on veut atteindre, parce qu'en supprimant la pénétration dans le saug, on n'arrête pas la pénétration dans l'élément analomique; il y a continuation d'action de Imite la dose de poison que le sang contient et qui n'est pas encore arrivée au niveau des capillaires dans l'intimité des tissus.
11 est encore toute une série de questions, relativement secondaires, qui ont été plus spécialement étudiées par les physiciens: telles que la nature chimique de la substance et son influence sur la rapidité de l'absorption, de la circulation, de l'endosmose et de Texosmose.
La question de savoir si l'absorption se fait par les voies sanguines ou lymphatiques a passionné les anciens physiologistes, et aujourd'hui encore cette discussion semble réveiller les controverses qui se produisirent à l'époque des découvertes de Harvey, d' Ascii i et de Pecquet.
Galien et ses disciples, c'est-à-dire tous les médecins et tous les physiologistes des siècles antérieurs à la découverte du système vasculaire lymphatique, ne pouvaient concevoir l'absorption que par le système veineux, puisqu'ils ne connaissaient pas d'autres vaisseaux à circulation centripète, c'est-à-dire capables de puiser les 1 iquides interstitiels et de les ramener vers le cœur. Aussi, notamment à propos de l'absorption intestinale, Galien avait-il fait de l'appareil veineux, c'est-à-dire de la veine porte, la voie essentielle d'introduction des substances dans l'organisme. Tous les produits de l'absorption arrivaient ainsi au niveau du foie, où se faisait une coction.
ou, pour nous servir des expressions modernes, une transformation, qui donnait naissance au liquide sanguin apte à aller entretenir la vie et la nutrition des diverses parties du corps. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'aux yeux de Galien, si la veine porte était un vaisseau afférent au foie, toutes les autres veines rayonnaient de cet organe central. Le foie était le grand fabricateur du sang.
Ces idées furent professées jusqu à l'époque de la démonstration de la circulation du sang par Harvey; encore faut-il ajouter que, si la découverte de Harvey renversa les idées galéniques au point de vue de la circulation veineuse, et enleva au foie le rôle de centre d'irradiation du torrent sanguin, pour placer ce centre dans le cœur, cette découverte ne changea en rien les idées reçues sur le rôle du parenchyme hépatique comme organe formateur du sang, à l'aide des matériaux premiers qui lui étaient amenés par la veine porte. Bien plus, la découverte des vaisseaux chylifères par Aselli parut pour un instant confirmer les vues hypothétiques de la vieille école, puisque ces vaisseaux n'avaient pas été poursuivis au delà du niveau du foie, dans lequel ils semblaient aboutir. Les chylifères d'Àselli ne représentaient encore, aux yeux des physiologistes de l'époque, qu'une seconde voie, apportant, parallèlement à la veine porte, les matériaux de la digestion dans la glande hépatique.
Mais la découverte de Pecquet, qui lit connaître le canal thoracique, changea complètement la face des choses: dès lors on vit qu'une grande partie des sub-
VOIES DE 1. ABSORPTION. .'î.'i">
stances transformées par la digestion étaient absorbées par des vaisseaux tout différents des veiues et arrivaient jusqu'au cœur sans traverser l<" foie. Dès ce jour, le rôle du l'oie devint secondaire, et l'étude de l'absorption dut porter et sur les veines ei sur les lymphatiques; dès ce jour, la question qui doit actuellement nous occuper était nettement posée: auquel des deux systèmes, veineux ou lymphatique, sont dus plus spécialement les phénomènes d'absorption?
Dans le premier enthousiasme qui suivit la découverte du système lymphatique, le problème fut brusquement et catégoriquement tranché: on déposséda entièrement le système veineux pour ne plus considérer que le système lymphatique; et Bichat, plus tard, prit comme synonymes les expressions de système lymphatique et de système absorbant.
Mais jusque-là, en dehors des simples faits analomiques connus avec précision, la recherche physiologique, l'expérimentation, n'était pas venue fournir ses données à la solution du problème. Dès qu'elle aborda la question, il fallut compter avec des faits exactement déterminés, et la question subit de nouveau un renversement complet. C'est à Magendie que sont dues les premières recherches sur ce sujet, et ses expériences, aujourd'hui encore, ont conservé toute leur importance.
S'adressant d'abord à l'absorption intestinale, Magendie montra qu'en détruisant tous les vaisseaux chylifères, l'absorption continuait cependant, et que dans ce cas elle ne pouvait être due qu'aux veines, aux rameaux d'origine de la veine porte. Portant ensuite l'expérience
sur l'absorption interstitielle, sur celle qui se produit dans le tissu cellulaire du membred' un chien par exemple, il opéra de la manière suivante: toutes les parties molles du membre postérieur furent coupées au niveau de sa racine, moins l'artère et la veine crurales, qui furent conservées avec soin ; de l'extrait alcoolique de noix vomique dissous dans l'eau fut ensuite injecté dans la patte, qui n'avait plus conservé de rapport avec l'organisme de l'animal que par les troncs artériel et veineux ; au bout de trois ou quatre minutes, les convulsions éclataient dans tout le corps, et l'animal succombait à l'empoisonnement.
On objecta à Magendie que les parois artérielles et veineuses pouvaient contenir des vaisseaux lymphatiques absorbants. Magendie répondit en répétant son expérience, avec cette modification que les vaisseaux euxmêmes furent coupés et remplacés, sur une certaine étendue, par des tuyaux de plume d'oie: dans ce cas la colonne sanguine représentait le seul moyen de connexion entre le membre isolé et l'organisme entier. Cependant le résultat de l'expérience fut le même que dans le premier cas, et l'animal succombait à l'empoisonnement trois ou. quatre minutes après que la noix vomique avait été déposée sous la peau de la patte. La veine avait donc bien été le chemin d'absorption et de transport.
Nous allons répéter cette expérience en perfectionnant le procédé opératoire (fig. 96). Sur ce chien, insensibilisé par la morphine et le chloroforme, nous découvrons au pli de l'aine, du côté droit, les vaisseaux cruraux; nous les isolons en passant au-dessous d'eux
VOIES DE i ABSORPTION.
un fil qui nous permet de les tirer légèrement au dehors de la plaie. Cela fait, nous allons couper toutes les
i MA
Fie. %. — Disposition de l'expérience pour l'étude des voies de l'absorption (expé rienec de Mageudie modiiiee). — La forte pince double figurée à part sert à ûxc le fémur ipii est sectionné perpendiculairement.
parties molles avec Yécraseur : la chaîne de F écrasent est passée, au moyen d'une grosse aiguille, entre l'os et Jes muscles de la masse interne de la cuisse; ces muscles
cl. bernard. — Physiol. opér. 22
sont compris dans l'anse de l'instrument; la peau est sectionnée au scalpel, car elle briserait la chaîne sanscédera la compression ; nous arrivons ainsi, en serrant lentement l'anse du constricteur, à sectionner les parties molles sans produire d'hémorrhagie sensible. Nous opérons de même sur les masses musculaires postérieures, puis sur les masses externes : il ne reste plus. en dehors du paquet de la veine et de l'artère, que l'os. Il est sectionné, en dernier lieu, entre les deux branches d'une forte pince double (fig. 96) destinée à maintenir fixes les deux bouts de l'os divisé, afin d'éviter le tiraillement des vaisseaux. Alors nous introduisons sous la peau de la patte 1 centigramme de chlorhydrate de strychnine dissous dans 2 centimètres cubes d'eau: au bout de quatre minutes les convulsions éclatent, l'animal roidit ses quatre membres, il est mort.
En relisant ces jours derniers le mémoire dans lequel Magendie rapporte dans tous leurs détails ses expériences mémorables, j'ai été frappé d'un fait qu'il signale sans en donner l'explication, et dont l'étude rentre précisément dans les considérations de l'ordre de celles que nous avons entreprises et que je vous ai exposées particulièrement.
lui opérant son ajutage de plume d'oie, et au moment où l'animal avait ressenti les effets de l'empoisonnement, Magendie eut l'idée de mettre le bout périphérique de la veine en communication, non plus avec le bout correspondant de la veine de l'animal opéré, mais de la faire se déverser dans la veine d'un autre animal. Or, dans ces conditions, le sang portant le
voies de l'absorption. 339
poison était introduit, en apparence, comme chez le premier chien, et cependant le second animal ne fut pas empoisonné.
A quoi lient ce résultat? Dans le premier cas, Magendie avait vu l'empoisonnement se produire, et, n'observant rien de semblable dans le second au moment où le sang empoisonné était transfusé, en inféra l'absence de l'empoisonnement, sans chercher davantage. Or, dans ce cas, l'empoisonnement était absent (1), parce qu'on n'avait pas assez altendu. Qu'indique en effet cet intervalle de quatre minutes, auquel, d'après ses premières recherches, Magendie semblait pouvoir se tenir pour apprécier le temps de l'absorption? Il indique non pas seulement le temps nécessaire à l'absorption du poison, à sa pénétration dans le sang, pénétration qui est presque immédiate, mais aussi le temps nécessaire pour que le sang se soit chargé de matière toxique en quantité suffisante pour agir sur les éléments nerveux centraux, pour les pénétrerel produire en eux l'excitabilité extrême qui est le propre de l'intoxication strychnique. Or, pour que cette saturation eût été obtenue sur le second animal, dont la quantité de sang est augmentée par un nouvel apport, et qui, du reste, n'a rien ou peu perdu pai hémorrhagie, il aurai! fallu attendre uncertain temps. Magendie pensait que dès que le sang du premier chien empoisonné arrivait dans les vaisseaux du second, celui-ci devait présenter les symptômes de l'empoisonnement; mais je vous ai dit qu'il fallait bien distinguer l'intro-
(t) Voy. Magendie, Mémoire sur les organes de l'absorption chet /«s mammifères (Journal de Magendie, 18-21, t. I, p. 19).
duction du toxique dans le sang, son transport au capillaire, son accumulation, et enfin sa pénétration jusqu'aux éléments anatomiques: or, ce sont ces dernières phases du phénomène qui sont la condition indispensable de l'empoisonnement. Ainsi, quoique nous jugions le plus souvent de la réalité de l'absorption d'une substance toxique en voyant éclater les symptômes de l'empoisonnement, il ne faut pas confondre les diverses phases bien distinctes du phénomène: quand l'empoisonnement a lieu, l'absorption s'est produite déjà depuis longtemps, et elle s'est continuée jusqu'à amener la saturation du sang.
Cette distinction est rendue bien évidente par nos expériences sur l'action de l'oxyde de carbone: lorsqu'un animal respire le gaz loxique du charbon en combustion, ce n'est d'ordinaire qu'au bout de huit minutes que se manifeste l'empoisonnement; et cependant, après la première inspiration d'air chargé de vapeurs méphitiques, le sang contient déjà de l'oxyde de carbone: l'examen spectroscopique permet de l'y constater.
Pour juger de l'absorption et de sa rapidité, il faut donc renoncer à prendre pour critérium la manifestation des symptômes d'empoisonnement. Il vaut mieux, au lieu de substances toxiques, employer des substances chimiques dont la présence dans le sang sera révélée par des réactions délicates et certaines: tel est l'iodure de potassium, ou le prussiate de potasse, avec lequel on peut démontrer qu'il suffît de vingt à vingt-cinq secondes chez un cheval pour que la substance introduite en un point de la peau se retrouve dans le sang veineux général. Il
VOIES i>: I ABSORPTION. S \ I
a doue fallu ce laps de lemps presque infinimenl courl pour que la substance pénétrât dais le sang et parcourût le double cercle de la circulation pulmonaire et de la circulation générale. Mais l'empoisonnement ne survient que plus tard, parce qu'il faut que la substance s accumule dans le sang en quantité suffisante.
Magendie, avons-nous dit, répéta sur l'intestin l'expérience qu'il avait faite sur un membre; Après avoir compris une anse intestinale entre deux ligatures, il détruisit tous les lymphatiques, c'est-à-dire tous les chylifères qui partaient de cette anse. De l'extrait de noix vomique fut injecté dans l'anse intestinale, et l'animal, réduit aux vaisseaux veineux comme moyen d'absorption et de transport, ne tarda pas cependant à succomber à l'empoisonnement. Une expérience faite comme contre épreuve donna un résultat qui parlait dans le même sens: toutes les veines d'une anse intestinale ayant été liées et les lymphatiques réservés, l'injection d'extrait de noix vomique dans cette anse ne donna lieu à aucun phénomène d'empoisonnement. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait pas eu absorption par les chylifères, mais elle n'avait pas amené une quantité suffisante de toxique pour empoisonner : on peut voir, en effet, (pie du prussiate de potasse injecté dans l'intestin se retrouve dans les cbylifères.
Nous voilà bien loin de l'opinion qui, à l'époque de Bichat, faisait des lymphatiques les voies essentielles, indispensables, exclusives, de l'absorption. Pour l'absorption intestinale, les cbylifères eux-mêmes nous paraissent d'une importance secondaire. Autrefois, on re-
gardait le liquideblaneetlaiteux qu'ils renferment comme le produit essentiel de la digestion, et l'on n'hésitait pas à définir la digestion : la fontion qui fait le chyle. Or, ce chyle, sous l'aspect qu'il nous présente chez les mammifères, est une chose si peu importante en réalité, qu'il existe ou n'existe pas, selon les animaux que l'on considère. Rien n'est plus facile que de l'observer chez le chien ou le chat; il existe également chez l'homme, ainsi que j'ai eu à plusieurs reprises l'occasion de m'en convaincre sur des cadavres d'individus qui s'étaient suicidés en pleine digestion. Chez le lapin on n'aperçoit de vaisseaux blancs lactés, c'est-à-dire de chyle, que lorsqu'on fait digérer de la graisse à l'animal. Mais chez les oiseaux on ne voit jamais rien de semblable, même chez ceux qui sont exclusivement carnassiers; il en est de même pour les batraciens, les reptiles. J'insiste sur ce dernier fait, car j'ai mis en œuvre tous les moyens possibles pour faire apparaître des chylifères chez les oiseaux, sans jamais y réussir. J'avais, comme je vous l'ai déjà dit, observé que de l'éther, tenant de la graisse en dissolution et injecté dans le tube digestif, est un moyen excellent de faire presque instantanément apparaître des chylifères pleins de leur contenu blanc et laiteux caractéristique : ce procédé, qui m'a toujours réussi chez le chien, le chat et même chez le lapin, ne m'a jamais donné aucun résultat chez les oiseaux.
Nous voyons donc que si les chylifères, que si les lymphatiques absorbent, et le fait est incontestable, cette absorption n'a rien d'essentiel, ce rôle n'a rien d'indispensable. Le rôle essentiel revient aux veines; et du reste
voies de l'absorption. 343
la rapidité môme de l'absorption nous prouve qu'elle se fait surtout par le torrent sanguin, et que le cours de la lymphe est trop lent pour nous expliquer cette rapidité des intoxications dont je vous parlais précédemment, rapidité qui, ainsi que je vous l'ai démontré, est plus grande encore que ce que pourrait faire penser l'apparition des symptômes de l'empoisonnement.
On n'a jamais eu l'idée d'attribuer un rôle important aux vaisseaux lymphatiques dans l'absorption des gaz au niveau de la surface pulmonaire. Ici les veines sont bien les vaisseaux essentiels à l'absorption et au transport. Nous verrons qu'il en est de même pour les absorptions qui se font dans les autres régions du corps.