PHASES S CCESSIVES DE L ABSORPTION
de l'empoisonnemenl se continuer, se généralisée de
plus en plus, lu respiration devenir difficile, puis s'arrêter et ranimai succomber.
C'est qu'en effet, au moment où nous supprimons par l'amputation du membre l'entrée du poison, une quantité considérable de curafe avait déjà pénéttré dans le sang : de cette quantité, une partie seulement avait agi sur les nerfs moteurs les plus sensibles à cette action, respectant les nerfs de la respiration ; mais le reste a pu encore venir, après l'amputation, agir sur ces derniers nerfs. Nous avons donc, en amputant le membre, arrêté la pénétration dans le sang, mais non la pénétration dans les éléments anatomiques, du poison déjà contenu dans le milieu intérieur. Des deux phases de l'absorption, nous n'avons interrompu que la première, laissant la seconde se manifester dans toute son évidence et dans toute son étendue.
Au lieu d'amputer le membre, nous pouvons, par une ligature fortement serrée appliquée au niveau de sa racine, supprimer également la source d'introduction du poison dans le sang. Nous observons, dans ce cas, le même phénomène.
Ainsi, d'après l'expérience qui précède, nous voyons que la substauce toxique n'agit qu'un certain temps après avoir pénétré dans le sang. Nous voyons de plus qu'au moment où les premières atteintes du poison apparaissent, il y en a déjà une dose mortelle qui a pénétré dans le sang. Toutefois, ici encore, il faut préciser les expériences. Si la dose de poison est moins forte, avec la môme quantité de liquide, l'absorption de
la substance toxique sera proportionnellement diminuée, et, au moment où les premiers accidents toxiques apparaîtront, on pourra les arrêter parce que la quantité de substance toxique absorbée ne sera pas suffisante pour amener nécessairement la mort. Ce fait sera mis en évidence par les expériences suivantes dans lesquelles on a substitué la ligature du membre à l'amputation.
Sur ce lapin nous injectons, sous la patte postérieure, une dose moindre de poison, 3 centimètres cubes d'une solution de curare de 1 sur 200 d'eau (soit 1 centigramme 1/2 de poison). Dès que les symptômes se manifestent, dès que l'animal, impuissant à se tenir sur ses membres, va tomber sur le flanc, nous lions fortement la cuisse à sa partie inférieure, de manière à y supprimer la circulation , et par suite toute nouvelle entrée du poison dans le sang. Cependant l'empoisonnement continue encore : l'animal tombe sur le flanc; mais, vu la dose plus faible de poison, la respiration n'est pas atteinte ; il ne succombe pas.
Ainsi, rien de plus net que cette succession des deux phénomènes de l'absorption : l'un par lequel le sang puise le poison introduit dans le tissu cellulaire; l'autre par lequel les éléments anatomiques puisent le poison dans le sang.
Pour ce second acte, il faut que le poison arrive au niveau des capillaires et que de ceux-ci il pénètre dans le liquide interstitiel qui baigne immédiatement les éléments anatomiques. Voici un autre fait qui semble bien démontrer la nécessité de cette extravasation ou trans-
PHASES SUCCESSIVES DE l' ABSORPTION. 357
sudation, pour que'cette seconde phase de L'absorption se produise : il suffît d'ouvrir largement la veine qui vient d'un muscle, et de laisser couler le sang veineux : si alors on injecte du curare dans un rameau collatéral de l'artère de ce muscle, on n'observe pas, ou très-lentement, l'empoisonnement local du muscle, dont les vaisseaux charrient cependant du sang intoxiqué. C'est que l'ouverture de la veine et l'écoulement du sang ont supprimé la pression rétrograde et collatérale qui était nécessaire à l'exsudation du plasma, et par suite à la mise en contact du poison avec l'élément de tissu. Mais dès que nous comprimons la veine, nous voyons l'empoisonnement se manifester, parce que les conditions mécaniques dont je viens de vous montrer l'importance ont été rétablies.
Ce que nous venons de signaler ici pour l'ouverture d'une veine est ce qui se produit, jusqu'à un certain point, lors de L'absorption des liquides qui se réduisent facilement en vapeur. On pourrait dire que le liquide toxique se divise en deux parties : une qui passe son chemin ou s'exhale, l'autre qui pénètre dans l'élément. Suivant la dose du poison, suivant les conditions de pression sanguine, les deux quantités de substances changent de rapports et amènent conséquemment des effets différents.
Vous voyez ainsi qu'il ne faut pas confondre le fait de pénétration dans le sang avec celui de l'empoisonnement proprement dit. Vous voyez de plus que, clans l'étude des phénomènes de l'organisme vivant, rien ne doit être négligé : il n'y a pas de conditions d'impor-
tance minime ; toutes ont une influence dont il faut savoir tenir exactement compte. Que de variétés, que de résultats divers, en apparence capricieux, nous a présentés, il y a un instant, ce seul exemple d'une injection de curare, selon les circonstances diverses où elle est pratiquée! Mais l'analyse exacte des faits nous montre que ces manifestations n'ont rien de variable, ni de capricieux; que tout dépend de conditions délicates à déterminer, il est vrai, mais toujours dans un rapport exact, fatal, immuable, avec les résultats obtenus. Comme les lois des phénomènes physiques, celles des phénomènes de la vie sont exactement déterminables ; mais les conditions sont infiniment plus délicates à préciser.
Revenons à notre lapin. Nous avions fortement lié son membre postérieur dès les premiers symptômes de l'empoisonnement curarique ; cependant cet empoisonnement, malgré l'obstacle mis à toute nouvelle introduction d'agent toxique dans le sang, cet empoisonnement a continué à augmenter un peu : l'animal est tombé sur le flanc. C'est que le curare contenu dans la masse sanguine arrivait de plus en plus au contact des éléments anatomiques, des extrémités périphériques des nerfs moteurs. Mais cette action est bientôt arrivée à son summum, qui n'est pas allé jusqu'à paralyser les muscles de la respiration. Aussi l'animal a-t-il pu éliminer lentement le poison; et, tandis que je vous exposais d'autres expériences et les réflexions générales qu'elles doivent nous inspirer, l'animal revenait complètement à lui.
Vous voyez maintenant ce lapin présenter tout à fait
PHASES SUCCESSIVES Dï l' ABSORPTION. 359
l'aspecl normal : il a recouvré ses mouvements volontaires, il circule spontanément sur la table. Mais il porte dans son membre postérieur une source de poisou dont nous n'avons fait qu'arrêter l'introduction dans le sang : enlevons maintenant l'obstacle que nous avions opposé a cette première phase de la série des aetes de l'absorption, délions la ligature.
Vous voyez bientôt l'empoisonnement se reproduire et les mouvements volontaires disparaître d'autant plus vite que nous attendons moins.
Si au lieu de délier la ligature en ee moment, pour voir encore se reproduire les phénomènes d'empoisonnement, nous la laissions jusqu'à demain, qu'arriverait-il alors? Nous avons fait souvent cette expérience dans le laboratoire, et nous avons observé que, si on laisse la ligature pendant vingt-quatre heures, l'empoisonnement ne se reproduit souvent plus au bout de ce temps, quand on enlève les liens. Qu'est-il donc arrivé dans ce laps de temps? Le poison introduit sous la patte s'y est-il altéré? s'y est-il détruit? Cela n'est pas probable : il a sans doute été absorbé, introduit dans le sang, mais d'une manière très-lente, et transporté dans l'organisme par un reste de circulation que notre ligature n'avait peut-être point arrêtée, par la circulation de la moelle des os, sans doute.
Cette absorption a dû être si lente, que jamais le poison ne s'est trouvé dans l'organisme en quantité suffisante pour manifester sa présence ; étant éliminé au furet à mesure, il n'a pu s'accumuler jusqu'au degré nécessaire pour agir sur aucune exirémité nerveuse.
360 APPARIÎIL CIRCULATOIRE.
Quand on laisse la ligature pendant vingt-quatre ou trente-six heures, i! ne faut pas trop 'serrer, parce qu'alors il y a sphacèle du membre, et dans ce cas les conditions d'absorption sont nécessairement changées. C'est pourquoi nous faisons construire en ce moment un petit appareil pour serrer graduellement le membre, de manière à graduer également l'absorption et à régler les effets des substances toxiques et médicamenteuses.
Voici un autre lapin. Nous injectons sous la patte postérieure 2 centimètres cubes d'une solution de curare à 2 pour 100, c'est-à-dire que nous injectons 4 centigrammes de curare. A peine les premiers symptômes se manifestent-ils, qu'une forte ligature est appliquée sur la cuisse; après avoir légèrement augmenté, les signes de l'empoisonnement se dissipent : voici l'animal revenu à lui. Nous ouvrons de nouveau la porte au poison , c'est-à-dire que nous enlevons la ligature, et les choses se passent comme précédemment, mais avec plus de rapidité, la dose injectée étant double. Aussi faut-il nous hâter d'appliquer les liens pour arrêter encore une fois l'intoxication ; nous éprouvons un léger retard dans l'application de ces liens, ce retard peut être fatal à l'animal. Vous voyez, en effet, que l'extension de la paralysie, telle que nous l'observons toujours quelques instants après l'application de la ligature, va cette fois jusqu'à frapper les muscles du thorax : la respiration s'arrête; nous ne sommes pas en mesure de pratiquer immédiatement la respiration artificielle ; l'animal succombe.
Vous voyez qu'il faut tenir compte des moindres
ABSORPTION DES GAZ. !<»l
variations dans les données de L'expérience. Nous avons encore à perfectionner, dans ce sens, quelques parties de notre instrumentation. Il nous faudra, comme je vous l'ai dit, réaliser un mode de ligature suffisamment rapide pour interrompre d'une manière instantanée toute communication entre l'organisme entier et le membre qui a reçu l'injection. D'autre part, nous aurons a reproduire les mêmes expériences en injectant le poison, non plus dans le tissu cellulaire, mais directement dans le sang, dans les veines. Enfin, le choix du poison avec lequel on agit ne saurait être indifférent : le curare paralyse les vaso-moteurs, comme il paralyse les nerfs moteurs ordinaires; il agit donc sur la circulation au niveau des petits vaisseaux ; de telle sorte qu'il peut modifier les deux phases extrêmes du phénomène d'absorption, c'est-à-dire le passage de la substance toxique dans le sang et sa pénétration au niveau des éléments des tissus.
L'absorption s'exerce sur trois ordres de substances : les gaz, les liquides et les solides.
Vous avez vu comment nous injectons les gaz sous la peau. A cet effet, nous nous servons, comme pour toutes les injections gazeuses dont vous avez été témoins, d'une petite pompe dite pompe de Gay-Lussac (fig. 97). Elle communique d'une part, soit avec une vessie, soit avec la partie supérieure d'une cloche à robinet renversée sur l'eau et contenant le gaz toxique, et d'autre part avec un tube de caoutchouc (D) dont l'extrémité libre est munie d'une canule (E) à pointe tranchante, destinée à être introduite sous la peau de l'animal. Par les
mouvements alternatifs du piston, nous puisons le gaz toxique dans la cloche et le faisons pénétrer sous la peau de l'animal, d'où nous pouvons le retirer après
un certain temps par un mécanisme d'aspiration à l'aide du même appareil.
L'étude de l'absorption des gaz injectés sous la peau