CL. BERNARD. — Pliysiol. opéi
diminue; il est donc impossible d'admettre que l'oxyde de carbone s'élimine en se transformant en acide carbonique, ainsi qu'on l'avait pensé et que l'avait formulé d'abord M. Chenot, dans une théorie purement chimique. Nous trouvons dans les analyses que je viens de vous donner un nouvel argument contre cette opinion, argument à ajouter à ceux que j'avais déjà tirés de l'étude comparative de la température chez l'animal qui succombe à l'intoxication. Si l'oxyde de carbone disparaissait en s'oxydant, en se transformant en acide carbonique, il y aurait à ce moment production d'une quantité relativement énorme de chaleur; or," dans ces circonstances, on ne voit pas augmenter la température de l'animal; sans doute elle remonte un peu au-dessus de ce qu'elle était au moment où l'animal allait succomber à l'asphyxie, mais elle atteint à peine le degré normal et ne s'élève jamais au-dessus.
Aujourd'hui nous devons examiner si l'oxyde de carbone est éliminé en nature ou s'il est transformé en d'autres produits. Quelques analogies semblent plaider en faveur de la première manière de voir; mais nous voudrions des faits positifs et des expériences probantes; c'est dans ce but que nous avons institué les recherches suivantes :
Pour éviter l'objection que l'oxyde de carbone éliminé par le poumon provient du gaz inspiré préalablement, il faut absolument faire pénétrer l'oxyde de carbone par une autre voie.
Expérience. — Nous prenons à un chien normal ^250 grammes de sang, qu'on agite aussitôt avec de
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l'oxyde de carbone. On filtre ce sang à travers de la flanelle et on injecte alors dans une veine de l'animal ce sang saturé de gaz toxique, et en môme temps on recueille les produits de l'expiration. Pour constater la présence de l'oxyde de carbone dans ces produits, nous nous servons du réactif le plus sensible que nous possédions à cet effet, c'est-à-dire du sang lui-même; nous faisons en un mot barboter dans du sang le saz aspiré par l'animal en expérience. Vous savez en effet que l'organisme vivant, c'est-à-dire le sang, est notre meilleur moyen de constater des traces de gaz oxyde de carbone, et, lorsque nous faisions des recherches sur les gaz que dégagent les poêles de fonte ou de fer, alors que les réactifs chimiques demeuraient impuissants à nous révéler la présence du gaz toxique, nous nous servions du lapin comme du réactif le plus sensible, car, en examinant au spectroscope quelques gouttes de sani>extrait en piquant l'oreille de cet animal, nous pouvions aussitôt constater si le milieu dans lequel il était placé renfermait de l'oxyde de carbone. — Or, dans l'expérience actuelle, nous n'avons pas constaté la présence d'oxyde de carbone dans le sang où avaient barboté les produits de Texpiration du chien mis en expérience. Bien plus, ayant cherché si le spectroscope révélait l'agent toxique dans le sang de l'animal luimême, nous n'avons également obtenu que des résultats négatifs.
Pensant que ces résultats pouvaient tenir à ce que la proportion du sang intoxiqué au sang normal auquel nous l'avions mêlé par l'injection intraveineuse était
trop faible, nous avons alors cherché jusqu'à quelle limite on peut constater la présence de l'oxyde de carbone dans un mélange de ce genre. Quelques essais faits dans ce sens nous ont montré qu'on peut, in vitro^ caractériser au spectroscope le mélange de 1 de sang intoxiqué pour 2 de sang normal. Serait-ce donc à dire que 250 grammes ne représentent pas le tiers de la masse totale du sang d'un chien de taille moyenne? Cette conclusion est vraisemblable; mais il est probable aussi que par le fait de l'imbibition au milieu des tissus nous nous trouvons dans des conditions de mélange bien différentes de celles que nous réalisons in vitro.
Nous avons encore injecté de l'oxyde de carbone à l'état de gaz dans le sang, sans le retrouver non plus ni dans le sang ni dans les gaz expirés. Nous l'avons insufflé sous la peau chez le lapin ; le spectroscope montrait l'oxyde de carbone dans le sang, mais jamais dans les gaz expirés.
En présence de ces expériences, nous nous demandions par quelle voie l'oxyde de carbone pouvait être éliminé. Ne pouvant le saisir dans les gaz expirés, nous avions interrogé les autres voies d'excrétion, et nous avions cru un moment que Tintestin pourrait nous représenter cette voie de sortie. Je tiens à vous relater toutes ces hésitations expérimentales, afin de vous faire comprendre combien doit être rigoureuse la critique des conditions opératoires dans lesquelles sont faites les recherches. Sur un chien revenant à la vie après intoxication oxycarbonique, nous avions trouvé les intestins distendus par une grande quantité de gaz au milieu
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desquels la présence de l'oxyde carbonique était facile à constater. Mais, avant de conclure à une élimination par la surface intestinale, nous nous sommes demandé s'il n'y avait pas quelque cause d'erreur, et en examinant les condilions expérimentales il nous a été facile de retrouver l'origine de cet oxyde de carbone contenu dans le tube digestif. L'animal avait respiré l'oxyde de carbone non par une canule introduite dans la trachée, mais par une muselière enveloppant tout le museau ; de sorte qu'en même temps qu'd inspirait le gaz il avait pu en déglutir une certaine quantité. — L'expérience fut répétée sur un animal trachéolomisé, et cette fois, lorsqu'il élimina le gaz toxique, nous ne pûmes en trouver dans le tube digestif.
Nous en revenions donc à notre point de départ, c'est-à-dire que la manière et la voie par laquelle s'élimine l'oxyde de carbone nous échappait complètement; mais mieux valait cette constatation de notre ignorance, qu'une solution erronée qui nous donnerait une satisfaction vaine en arrêtant nos recherches.
En continuant les tentatives dans cette voie, nous avons réalisé une série d'expériences dont nous allons répéter les principales devant vous, et qui, tout en ne nous donnant pas encore la clef du phénomène, nous ont permis de comprendre les résultats en apparence négatifs donnés par les recherches dont je viens de vous rendre compte.
Vous vous rappelez qu'en injectant dans les veines d'un chien du sang saturé d'oxyde de carbone, nous n'avons pu, aussitôt après, constater la présence de ce gaz
dans le sang général de l'animal. — D'autre part, pour varier les formes de cette expérience, nous avons injecté lentement du gaz oxyde de carbone dans la veine crurale d'un chien ; nous en avons injecté 140 centimètres cubes, assez lentement pour qu'il pût se combiner avec le sang au contact duquel il arrivait. Et cependant, en examinant aussitôt le sang général de l'animal, c'est encore en vain que nous avons cherché les réactions speclroscopiques caractéristiques de la présence de ce gaz dans le sang.
Ainsi^ nous arrivions à ces résultats singulièrement contradictoires: 1" Lorsqu'un animal est complètement intoxiqué par l'oxyde de carbone, ce gaz demeure si bien fixésurl'hémoglobine du sang qu'il y demeure malgré la décomposition et la putréfaction du sang; 2" si l'intoxication est incomplète, l'animal élimine le gaz toxique, et si l'on se contente d'injecter dans les vaisseaux de l'animal une quantité relativement faible d'oxyde de carbone, soit pur, soit combiné avec du sang, il est impossible de retrouver l'agent toxique dans le sang général, même aussitôt après l'injection.
Ces deux ordres de faits, en apparence si contradictoires, pourraient devenir compréhensibles par l'hypothèse brutale, pour ainsi dire empirique: le sang intoxiqué se trouve désintoxiqué par le contact du sang normal.
Ainsi, voici deux capsules : l'une contient du sang normal pris sur un chien; l'autre, du sang pris sur ce même animal, quelques instants plus tard, au moment ' où il venait de succombera une intoxication complète
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par l'oxyde de carbone. Ce dernier sang resterait dans cette capsnle jusqu'à putréfaction, qu'alors encore le spectroscopc nous permettrait d'y constater la présence de l'oxyde de carbone. Or, si nous mêlons ces deux sangs par parties égales, et que nous examinions aussitôt le mélange au spectroscopc, nous voyons que les caractères specti'oscopiques de l'oxyde de carbone ont disparu : même in vitroje sang normal a-t-il donc agi sur le sang oxycarboné pour le désintoxiquer ?
Ce fait nous expliquerait donc tous nos insuccès précédents dans certains cas de recherche de l'oxyde de carbone. Quand nous injections dans les veines d'un chien du sang oxycarboné, ce sang était porté par la circulation au contact du sang normal, et alors se produisait l'action dont je viens de vous rendre témoins. Lorsque nous injections lentement de l'oxyde de carbone dans la veine crurale, le sang qui recevait immédiatement ce gaz était saturé d'agent toxique, mais arrivait bientôt au contact du sang normal et se trouvait alors, comme dans le cas précédent, également ramené à l'état normal.
Il est facile de conclure de là qu'il est impossible d'être empoisonné par l'oxyde de carbone tant que ce gaz n'est pas introduit au contact du sang au niveau de la surface pulmonaire, car nulle part ailleurs il n'arrivera assez rapidement et n'agira sur une assez grande masse de sang pour que le phénomène de désintoxication, dont nous venons d'être témoins, ne puisse pas se produire.
Nous comprendrions, toujours par la même hypothèse.
comment peut revenir à la vie un animal qui vient de succomber, en apparence, à l'intoxication par l'oxyde de carbone. Le système veineux de cet animal contient encore dans ses plexus et ses nombreux réseaux des réserves de sang qui n'est pas venu au niveau du poumon au contact du gaz toxique. Si ce sang, encore normal, arrive au contact du sang intoxiqué, et s'il est en quantité suffisante, il produira par sa présence l'action que nous avons expérinîenlalement réalisée in vitro. Mais, si la respiration de gaz toxique a été prolongée au point qu'aucune partie du sang n'ait pu échapper au contact de l'oxyde de carbone, alors la mort sera bien définitive, et, en effet, chez les animaux complètement tués par ce gaz, nous avons analysé le sang veineux et nous avons trouvé qu'il ne contenait que des traces d'oxygène. Enfin, nous comprendrions aussi, de cette manière, toute l'importance de la transfusion chez les animaux ou chez l'homme, pour cherchera rappeler à la vie après intoxication par les vapeurs de charbon. En transfusant du sang normal, non-seulement on donnerait au sujet un élément qui lui manquait, les globules du sang, mais, par la présence de ces globules normaux, on permet à ceux qui étaient fonctionnellement supprimés par la présence de l'oxyde de carbone, on leur permet de se débarrasser de ce gaz et de revenir euxmêmes à l'état normal.
Ainsi, notre hypothèse, si elle est démontrée par l'expérience, nous explique pourquoi quelques-unes de nos précédentes expériences avaient été et devaient être en apparence négatives. Elle deviendrait en même
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temps le point de départ de toute une série nouvelle d'investisrations.
Cette hypothèse, qui doit ouvrir la voie à nos recherches, c'est que, dans un mélange de sang normal et de sang oxycarboné, il pourrait y avoir de l'oxygène cédé par le premier au second, en quantité suffisante pour transformer l'oxyde de carbone en acide carbonique. Voyons si l'expérience confirmera cette hypothèse.
Nous prenons sur un chien normal une certaine quantité desang, dont un échantillon est soumis à l'analyse des gaz et nous donne :
r Sang A, 50 centimètres cubes contiennent :