QUATRIÈME LEÇON
Sommaire : La nosologie aux temps anciens. — Union actuelle de la médecine et de la physiologie expérimentale. — Cette union intime est déjà indiquée dans le frontispice du livre de Régnier de Graaf. — Des emprunts que la physiologie doit faire à la physique et à la chimie. — Des laboratoires de physiologie expérimentale. — Histoire des laboratoires. — Des vivisections. — Histoire des vivisections. — Ciioix des animaux sur lesquels portent les vivisections. — Les résultats des vivisections pratiquées sur les animaux sont applicables à la physiologie de l'homme. — Dans quelles limites peuvent se faire ces applications. — Réfutation des attaques dont les vivisections ont été l'objet.
Messieurs,
La médecine, au temps d'Hippocrale et bien longtemps après lui, se réduisait à la reclierche d'un pronostic plus ou moins net : tel symptôme, dans telle affection, est le présage d'une fin prochaine ou l'augure d'une amélioration probable ; telle était la formule générale qui semblait comme le but suprême de la médecine. On comprend que, dans ces conditions, les médecins avaient cru pouvoir se borner à l'observation pure et simple, par laquelle ils pouvaient acquérir cette habitude et ce tact particulier nécessaires pour poser un pronostic. On comprend aussi que cette manière de voir a fait prendre aux études médicales une tournure spéciale, bien différente des tendances actuelles, c'està-dire qu'on en était arrivé, en définitive, à étudier les maladies comme des objets d'histoire naturelle, que l'on classe et dont on établit la nomenclature; la ?iosologie n'était autre chose que cette mise en série des types
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morbides considérés comme des entités, et naguère Pinel définissait ainsi la médecine : une maladie étant donnée, trouver sa place dans le cadre nosologique.
Ces études nosologiques sont, pensons-nous, destinées à disparaître, parce que, ainsi que je vous l'ai dit, elles sont basées sur cette croyance erronée d'une distinction absolue entre les phénomènes de l'homme sain et ceux de l'homme malade. Or, du moment que nous arrivons à établir que les états morbides ne sont qu'une forme dérivée, qu'un état troublé des fonctions normales, la classification nosologique doit disparaître et être remplacée par la nomenclature physiologique des fonctions étudiées à leur état normal et dans leurs formes pathologiques. C'est ainsi que le diabète ne saurait représenter une entité nosologique, pas plus qu'il ne saurait figurer dans les affections de l'appareil urinaire. La physiologie nous révèle l'existence d'une fonction glycogénique normale, formant l'une des phases des actes complexes de la nutrition ; le diabète est un trouble de cette fonction ; c'est, dans sa forme la plus simple, une exagération de la glycogénèse normale ; mais comme les actes de nutrition sont encore imparfaitement connus, ce trouble morbide ne saurait être encore parfaitement expliqué dans toutes ses formes : la théorie pathologique va aussi loin et s'arrête là oii s'arrête la théorie physiologique.
Si l'on nous objecte qu'il est bien des maladies qu'on ne peut ramener à des phénomènes physiologiques, comme la rougeole, la variole, etc., nous répondrons que cette objection est une erreur de fait, en ce qu'elle
ne tient pas compte de l'état actuel de la physiologie; on raisonne comme si la physiologie était une science faite, achevée, tandis qu'elle n'est encore qu'à ses débuts. De ce qu'un grand nombre de maladies paraissent aujourd'hui ne présenter aucun lien avec les phénomènes que nous a révélés l'analyse physiologique expérimentale, et semblent par cela même constituer ce qu'on a appelé des entités nosologiques, ce n'est pas à dire que ces prétendues entités ne viendront pas se fondre un jour avec les phénomènes physiologiques ; mais il faut pour cela que ces derniers soient plus complètement connus et interpiétés. Certes, nous ne sommes pas encore assez avancés dans cette étude pour espérer d'en faire dès maintenant jaillir une lumière propre à convaincre les nosologistes les plus ardents ; bien des médecins se succéderont encore avec l'idée de l'entité nosologique, comme Priestley est mort croyant encore diWphlogistique, alors que Lavoisier avait démontré que la combustion se fait simplement par l'oxygène de l'air. Quoi qu'il en soit, l'union intime de la physiologie expérimenlale et delà médecine, aujourd'hui généralement reconnue, avait déjà été très-nettement entrevue par quelques esprits éminents des siècles passés. Galien n'avait-il pas fait des vivisections sur le singe et sur divers animaux ? Régniei' de Graaf, dans le frontispice de son Traité sur le suc paner éatique (1), n'a-t-il pas eu soin de marquer, d'une manière pour ainsi dire symbolique, les rapports de Tanalomie, de la physiologie expérimenlale et de la médecine? On voit en effet, dans cette
(1) Régnier de Graaf, />e succi pancreatlci natura et usii. Lugduni-Balavoruni, 1671,in-12.
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première page de son livre (fig. 1), une salle où sont
P'iG. 1. — Frontispice ttu livre de Régnier de Graaf.
réunis des sujets en expérience pour les vivisections, un
chien avec une fistule, des oiseaux, des poissons, et au milieu de laquelle est une table où se pratiquent des dissections, en même temps que au fond on aperçoit une salle de . malades. RégnierdeGraafindiquaitainsique, des recherches expérimentales entreprises dans le laboratoire de vivisection, résultent les notions scientifiques, lesquelles trouvent ensuite leurs applications dans la pratique clinique. Mais, il faut le reconnaître, ces tentatives pour adjoindre l'expérimentation à la pratique médicale, ces tentatives sont raresà cette époque et sont comme le fait d'esprits en avance sur leur siècle. Dans les intervalles de ces tentatives isolées, la grande masse des médecins trouvait plus^simple de recourir à des théories, à des systèmes construits de toute pièce, et il se produisait alors une éclipse totale de toute tentative expérimentale.
C'est seulement depuis le commencement de ce siècle que l'expérimentation a été introduite en médecine d'une manière définitive, telle qu'il n'y aura plus, on peut l'affirmer, d'interruption dans la marche de ces éludes expérimentales, telle, en un mot, qu'il ne se produira plus de systèmes comme ceux qui ont passionné un certain temps nos pères, pour se perdre ensuite dans un rapide oubli. L'honneur d'avoir définitivement introduit la méthode expérimentale en médecine revient à Magendie. Mais il faut dire que cet illustre maître reçut l'impulsion de Laplace et de Lavoisier, et qu'il a trouvé le terrain heureusement préparé, en ce sens que les sciences physiques et chimiques étaient parvenues, lorsqu'il est lui-même apparu, au degré de développement qui rendait la physiologie expérimentale possible.
Il est en effet évident qu'alors que les lois piiysi(jues et chiiuiques étaient encore perdues dans un chaos de faits indéterminés, il était impossible d'entreprendre avec succès l'analyse des phénomènes de la vie, d'une part parce que ces phénomènes relèvent des lois de la chimie et de la physique, et d'autre part parce que leur étude ne peut être faite sans les appareils, les instruments et, en un mot, tous les moyens d'analyse dont nous sommes redevables aux laboratoires des chimistes et des physiciens.
Nous devons en effet, permettez -moi d'insister en passant sur ce point, nous devons beaucoup emprunter à la physique et à la chimie, et le physiologiste doit, pour ainsi dire, combiner en lui-même toutes les sciences nécessaires pour lui permettre d'apprécier complètement la valeur des faits qu'il observe. Mais, dira-l.-on, il y aurait bien peu de physiologistes si, pour mériter ce titre, il fallait posséder toutes les branches de la science humaine. Cela est incontestablement vrai! Mais nous avons, dans chaque cas particulier, la ressource de recourir à l'aideYFun spécialiste. C'est de cette manière que nous arrivons à constituer un jury complet pour l'appréciation des faits. Seulement il ne faut jamais oublier que, lorsque deux observateurs appartenant à deux déparlements différents de la science se réunissent pour pratiquer une expérience, souvent les rôles respectifs sont renversés, ce qui fait dévier leurs travaux de leur objet primitif. Il est, par suite, nécessaire que, dans toute expérience exécutée sur les animaux vivants, le physiologiste se constitue le maître absolu. C'est à lui
seul qu'il appartient de déteniiiner les conditions de Texpérience.
Nous disions donc qu'aujourd'hui la physique et la chimie, ces sciences auxquelles nous devons tant emprunter, sont en état de nous fournir des moyens d'étude : il n'est donc plus permis à la médecine de s'en tenir, comme autrefois, à la clinique seule ; les expériences au laboratoire doivent occuper autant de place que les observations au lit du malade.
Cette nécessité est si bien sentie, que chaque clinique s'adjoint aujourd'hui, dans nos grands hôpitaux, un laboratoire, où non-seulement on procède aux analyses chimiques et autres compléments nécessaires de l'observation du malade, mais où l'on étend encore cette observation en provorpiant des troubles morbides sur des animaux en expérience. Ces laboratoires, adjoints aux cliniques, ne sauraient être l'expression entière des tendances actuelles ; le laboratoire d'expérience, source de nos connaissances théoriques, doit avoir par cela même son existence propre, son indépendance ; et c'est ainsi que vous voyez, comme ici, au Collège de France, le laboratoire de médecine expérimentale fonctionner isolément, c'est-à-dire en dehors de toute attache clinique, prenant pour point de départ à ses recherches médicales non les faits observés sur le malade, mais bien l'étude des phénomènes physiologiques dont les faits pathologiques sont des formes dérivées.
Que doit donc être un laboratoire de physiologie? quel est son but? quels sont ses moyens?
Certes, en regardant vers le passé, quelques personnes
ont pu dire qu'en général les laboratoires ne sont pas indispensables, que Lavoisier a fîiit ses immortelles découvertes sans avoir de laboratoire, que le laboratoire ne donne pas le génie des découvertes, et que celui qui sait chercher trouvera sans disposer d'une installation spéciale; sans doute, mais avec quelles difficultés, avec quelles pertes de temps ! Or, il faut que la science marche le plus vite possible; il faut que, une expérience étant conçue, nous puissions la réaliser rapidement. C'est à cela que sert le laboratoire, en nous mettant sous la main et les sujets et les conditions expérimentales nécessaires; il facilite aux jeunes l'entrée dans la voie expérimentale : il permet aux maîtres de marcher plus rapidement et plus vite dans cette voie; il ne donne pas le génie, mais il en facilite singulièrement les manifestations.
Autrefois, et je parle seulement d'une trentaine d'années, lorsque l'idée d'une expérience était conçue, il fallait en attendre parfois bien longtemps la réalisation ; nous n'avions ni locaux, ni appareils, ni animaux à notre disposition ; il fallait un heureux hasard et une grande ténacité pour arriver à réunir les conditions nécessaires à une tentative expérimentale. On expérimentait dans sa chambre, sur un animal conquis par surprise, sans aide et presque sans instruments. Quand, en 1830, Magendie fut nommé au Collège de France, il n'obtint pour faire ses vivisections qu'une toute petite salle, ou plutôt nue sorte de petit cabinet, où nous pouvions à peine nous tenir à deux ; c'est Icà cependant, et aux prix des plus patients efforts, que se sont faites
ses plus immortelles recherches, car c'est seuieinenl dix ans plus tard, en 1840, qu'il obtint un véritable laboratoire, celui où nous sommes aujourd'hui.
En comparaison de la première installation de Magendie, notre laboratoire d'aujourd'hui est une chose splendide, et cependant les étrangers qui viennent nous y visiter ne peuvent cacher leur étonnement à la vue de son exiguïté, de sa pauvreté, de ses faibles ressources. C'est que le signal donné par Magendie fut bientôt suivi de tous côtés. Le laboratoire du Colléaie de France fut, dans le monde entier, le premier laboratoire de physiologie et de médecine expérimentales; mais, depuis lors, on a fondé de nombreux laboratoires à l'étranaier, et ces installations ont grandement dépassé, par leur munificence, surtout en Allemagne, la nôtre demeurée en partie à son état de simplicité primitive. Quoi qu'il en soit de ces installations plus ou moins parfaites, elles nous montrent toutes qu'on reconnaît aujourd'hui la nécessité de lire directement dans le grand livre de la nature, et de ne plus se contenter, comme on l'a fait pendant tant de siècles, de commenter les anciens écrits. Pour pénétrer dans les phénomènes de la nature, on a dû s'outiller autrement qu'autrefois, on a dû s'entourer de tous les moyens qui viennent à l'aide de nos sens et qui économisent le temps ; ce besoin d'établir, si je puis ainsi dire, la bonne administration scientifique de l'emploi de nos facultés, a présidé à la création et à l'installation des laboratoires.
Cela étant donné, quelles dispositions doit présenter un laboratoire ? Je vous l'ai dit, c'est celui du Collège