PREMIER VICE DE L ÉTAT DES CHOSES
On veut faire des remontes une sorte d'écoulement obligé pour les éleveurs. On veut favoriser l'industrie, encourager la production ; il y a une foule de phrases toutes faites dans ce sens-là.
Mais on oublie d'autres axiomes d'économie politique bien autrement importants.
Le commerce est une guerre entre le producteur et le consommateur. Guerre différente de l'autre en ce point, que Dieu dans l'une est pour les gros bataillons, et que dans l'autre, la victoire est pour le parti le plus faible, le moins nombreux.
Denrée demandée, le vendeur fait la loi.
Encombrement de marchandises, l'acheteur choisit presque sans payer.
Si donc ici il n'y a qu'un vendeur, celui qui élève, et qu'un acheteur, l'armée, il n'y a pas de transaction pos-
sible, dans les terme» ordinaires, puisqu'il n'y a pas de concurrence.
Aussi a-t-on voulu procéder par une suite de compromis tacites.
On achètera, chaque année, un nombre de chevanx à peu près fixe.
On élèvera le prix des chevaux de chaque arme.
Ou n'achètera rien aux marchands, et tout directement aux éleveurs.
Pour concilier tous les intérêts, les marchés se feront en public, au grand jour, sur des places où se réuniront les ayants droit et tous ceux qui voudront concourir ou seulement être spectateurs.
Toutes ces précautions, toutes ces concessions avaient pour but, un but impossible, contenter la cupidité des producteurs, excitée d'ailleurs par l'administration des haras, qui accusait la Guerre de ne pas acheter ce qui était produit.
A quoi la Guerre répondait en se plaignant de ne pas trouver produit ce dont elle avait besoin.
Après la plainte, les effets. L'ofiicier de remonte dit aux éleveurs : Je suis mécontent de vos produits , cela tient peut-être aux étalons que vous fournit l'administration des haras, je vais vous en donner d'autres, et il y eut dans tous les dépôts de remontes des étalons entretenus par le ministère de la guerre.
Plainte de l'administration des haras en usurpation de fonctions. Débat porté à la chambre, et après bien des discours et bien des brochures, l'administration des haras
demeura maîtresse et de la production et des producteurs que le ministère de la guerre avait achetés.
Celte décision eut d'assez singuliers résultats, au point de vue de la science et du sens commun.
Premièrement, ces étalons, achetés par la guerre, étaient bons ou mauvais? S'ils étaient bons, je ne vois pas trop quel mal le ministère de la guerre avait fait à la France parleur acquisition; s'ils étaient mauvais, je ne m'explique pas pourquoi l'administration des haras les a gardés et employés, au lieu de les réformer immédiatement après castration.
Je les ai vus tous, ou presque tous, et je puis affirmer que, quels qu'ils fussent, ils étaient blâmés ou prônés outre mesure, suivant les circonstances et les opinions particulières de ceux entre les mains de qui ils tombaient. Là, c'étaient des animaux de rebut; ailleurs, ils formaient la tête des établissements.
De plus, dans ce jugement, il y a eu une question de droit tranchée souverainement et que je crois tant soit peu contestable. Comment ! un simple particulier peut acheter où bon lui semble, produire à son gré, faire, en un mot, tout ce qui lui convient pour se monter le mieux possible, et l'armée ne jouirait pas de ce même privilège?
11 me semble que tout acheteur, fût-ce un officier de remonte, a le droit de poser ses conditions à l'éleveur.
Comment! moi, officier, fonctionnaire de l'État, je ne pourrais pas, comme tout autre maquignon courant le pays, offrir tel prix d'un lot, à la condition qu'on n'en distraie aucune tête !
L'éleveur esl libre de refuser le marché, s'il le trouve onéreux.
Je n'aurais pas le droit d'offrir le prix le plus bas possible !
Mécontent des animaux que je vois, je n'aurais pas le droit d'attribuer leur infériorité au mauvais choix de leurs pères, d'en indiquer de meilleurs, et dont les produits me plaisent!
C'est ce que la Guerre avait fait. Maintenant, les opérations étaient mauvaises, les critiques justes, les rectifications judicieuses? Ceci est une autre question, mais la Guerre était bien certainement dans son droit
Si la Guerre voulait faire ses chevaux elle-même, comme elle fait ses armes, son pain, et je ne sais quoi encore ; si elle voulait avoir ses haras, comme elle a ses fonderies et ses ateliers de manutention, elle pourrait mal opérer sans doute, mais je ne verrais là rien de contraire au droit des gens et à la légalité.
J'ai pu autrefois parler, écrire même contre certaines opérations chevalines du ministère de la guerre , je ne les ai jamais attaquées qu'au point de vue de fart et de la science. J'ai pu dire, par exemple , qu'un officier de remonte, fort compétent pour choisir un cheval de troupe, pouvait être inhabile à le produire, parce que je ne vois pas daus ses antécédents plus de raisons de le croire entendu à la reproduction que je n'ai le droit de soupçonner un vétérinaire de savoir monter à cheval.
Mais il est temps de s'arrêter dans tous ces raisonne-
ments contradictoires et de controverse, la question n'est pas là, et voici où elle est.
Il s'agirait de créer des chevaux de guerre : cherchet-on à en produire? Je n'ai jamais vu personne s'attacher à obtenir ce résultat.
Le cheval de guerre est un type plus ou moins variable, mais toujours tel que son usage à d'autres services n'est pas assez généralement répandu en France.
De ce fait il résulte deux graves inconvénients :
l0On ne s'occupe pas de produire le cheval de guerre proprement dit, parce qu'on a peur, si le cheval est refusé par la remonte, de ne pas s'en défaire autrement ;
2° Dans un cas urgent de consommation extraordinaire, on ne peut trouver, même à prix d'argent, chez les particuliers, un nombre quelconque de chevaux propres aux diflérentes armes.
En sorte que l'armée, au lieu de choisir ses chevaux, élite d'une masse élevée en vue de ses besoins, n'a pour se remonter que les rebuts de toutes les autres destinations, ou des animaux que l'on a fait naître si singulièrement, qu'on n'a même pas eu en vue de leur donner aucune destination ; voilà l'état des choses, voilà ce qu'il faut changer.
Un jour, j'ai voulu me procurer un cheval de selle d'allures agréables. J'avais une jument qui remplissait cette condition, et je lui ai donné Paradox, un des meilleurs chevaux de selle que j'aie moulés de ma vie.
Six ans après, j'avais une jument bai brun et un cheval alezau que l'on pouvait regarder comme d'excellents hacks.
On ne réussit pas toujours, mais lorsqu'on aura fait
saillir les meilleures juments de chaque régiment par des
étalons reconnus pour être bons chevaux de guerre à la manière prussienne (Fig. 50), je serais bien élonné qu'on
ne trouvât pas quelque amélioration, si Ton élè\e bien,
si Ton dresse convenablement.
Fig. 50.
Voilà donc un moyen de production ; a-t-il été jamais tenté?
Y aurait-il impossibilité ou inconvénient à entretenir, de chaque arme, n'importe comment, n'importe où, un peloton, un escadron, un régiment de chevaux entiers,
d'où sortiraient, après une éducation complète de cheval de guerre, les bons pour être étalons, les inférieurs pour être castrés et remis dans les rangs ou réformés?
Veut-on un moyen de production et de consommation?
Il existe certains services publics, par exemple les postes, les diligeuces aboutissant aux diverses stations de che • min de fer , et d'autres encore que je trouverais, j'en suis sûr, si j'avais mission de les chercher.
Que Ton impose à tous ces services d'employer et d'entretenir eu bon état de véritables chevaux d'armes; ce sera un fond de réserve où Ton pourra puiser en cas de besoin, comme on a fait, avant Waterloo, des chevaux de la gendarmerie.
Et la gendarmerie s'est remontée immédiatement en chevaux neufs.
Pourquoi n'y a-t-il pas plus de chevaux propres à la guerre ?
Il y a encore une réponse à faire, c'est qu'il n'y a pas en France assez de chevaux, ou du moins de bons chevaux, d'aucune espèce.
Ces fameux chevaux de gros trait, dont nous sommes si fiers, et que nous prétendons que l'Angleterre nous envie (1), sont en très-petite quantité, si on compte, a côté de ceux que l'on trouve beaux le nombre im-
(1) On ne réfléchit point à ceci, à savoir que si les Anglais trouvaient cette espèce de chevaux à leur convenance, ils en auraient dans six ans plus qu'ils n'en pourraient consommer, tant ils auraient su en produire.
mense des chevaux de charrette défectueux par défaut de taille, par mauvaise conformation ; et ceux-là for* ment véritablement la généralité qu'emploient nos cultivateurs.
Il n'y a pas non plus de beaux carrossiers en quantité suffisante, puisque les écuries de nos marchands sont pleines de chevaux anglais on allemands; elles seraient pleines de chevaux russes et américains si les distances ne s'y opposaient.
En Angleterre, je n'ai pas vu la masse des mauvais chevaux dont on est encombré en France. Il faut se donner autant de peine pour trouver là-bas un cheval véritablement très-mauvais, qu'ici pour en trouver un bon dans une écurie médiocre, c'est-à-dire chez un paysan, un loueur ou un petit particulier.
En Angleterre, on consomme des chevaux danois, belges et du Holstein , mais uniquement parce que la production est chère dans le pays, et que les ressources dn commerce permettent de se procurer ces animaux étrangers à meilleur marché qu'ils ne coûteraient à élever.
Enfin, il n'y a pas de chevaux de selle en France, parce qu'on ne monte pas à cheval.
Comment donc y aurait-il des chevaux de guerre ?
11 faut donc absolument que le mode de production change.
La science, plus généralement connue et appliquée, donnerait le moyen de ne plus faire autant de chevaux de trait manques, c'est-à-dire n'ayant pas le gros qu'on aurait voulu leur donner, et n'ayant pas le sang qu'on a
négligé de mettre en eux , tout préoccupé de leur faire acquérir ce volume si désiré.
Ainsi , la masse des chevaux de trait que nous possédons pourrait être remplacée par une masse numériquement égale et ainsi répartie :
Chevaux véritablement étoffés en plus grande quantité ;
Le reste ayant plus de sang et autant de gros que nos charretiers manqués; mais si la science donue le moyen, il faut que l'intérêt excife à pratiquer ce moyeu.
11 est donc absolument nécessaire de penser à la consommation du cheval de selle.
Serait-il possible d'iuspirer le goût du cheval et de l'équitation à des gens qui ne Pont pas, d'amener les populations à consacrer à ce plaisir des sommes dépensées jusqu'à présent (Tune mauière plus fâcheuse ?
En un mot, pourrait-on créer en France une grande quantité d'hommes de cheval ?