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PREMIÈRE LEÇON

De l'enseignement de la thérapeutique. — Vues complémentaires sur l'action médicamenteuse.

Messieurs,

Nous avons à poursuivre ensemble des études difficiles. Permettez-moi de me mettre tout d'abord en communion d'idées avec vous en consacrant celte première leçon à quelques vues générales.

Mon intention est de vous rappeler succinctement quelle est la nature de mon enseignement, puis de vous donner quelques notions complémentaires sur un sujet que j'ai traité au début de mon précédent cours, l'action médicamenteuse.

Vous savez que la partie extrêmement importante de nos connaissances, désignée sous le nom de thérapeutique, comprend deux parties distinctes : la pharmacologie et la thérapeutique appliquée. Ces parties ne se différencient pas tant par le but à atteindre que par la méthode applicable à l'étude de chacune d'elles.

La pharmacologie s'occupe des moyens thérapeuti- Pharmacoques et de leurs effets. sur l'organisme sain. Elle s'in- logie-

G. Hayem. — III. 1

2 LEÇONS DE TUÉPAPEUTIQUE.

quiète d'abord de leurs qualités organoleptiques : de leur provenance, de leurs propriétés physiques et chimiques, des formes sous lesquelles on peut les utiliser. Cette branche de la pharmacologie, désignée sous le nom de matière médicale, emprunte ses connaissances à l'histoire naturelle, à la physique, à la chimie, à la pharmacie. Grâce à l'excellent enseignement de notre collègue, M. Regnauld, je n'ai guère à me préoccuper de cette partie de nos études. Mais la pharmacologie comprend encore la description des effets dits physiologiques des moyens thérapeutiques, c'est-à-dire la pharmacodynamique . Cette branche offre pour nous le plus grand intérêt. Elle s'appuie essentiellement sur des expériences faites dans des conditions relativement simples, celles qui sont corrélatives de l'état le plus normal, l'état de santé.

Quelques-unes de ces expériences peuvent être exécutées sur l'homme, mais seulement dans une mesure très limitée, car elles ne sont pas sans danger et trop de fois le zèle de confrères dévoués nous a fait déplorer des accidents mortels.

Les essais sur l'homme peuvent rendre de grands services pour divers motifs. Tout d'abord, un certain nombre d'agents déterminent des effets variables suivant les espèces animales. D'autre part, l'homme seul peut rendre compte de certains phénomènes subjectifs, tels que ceux qui consistent en perturbations légères du côté du système nerveux cérébral et sensoriel. Les effets de la quinine, de l'acide salicylique, de quelques alcaloïdes employés à petites doses, ne peuvent être reconnus qu'après avoir été éprouvés par une personne capable d'exprimer ce qu'elle ressent. Mais, outre le danger que je viens de vous signaler, les éludes de ce

genre ont encore l'inconvénient de ne pouvoir nous faire connaître que les phénomènes produits par les faibles doses, dites thérapeutiques. Les mêmes agents sont des médicaments ou des poisons suivant les doses auxquelles on les emploie, et il importe de se rendre compte des effets des diverses doses. Il faut, de plus, pouvoir interroger les grandes fonctions dans des conditions déterminées et enregistrer à l'aide des instruments les plus perfectionnés les modifications subies par ces fonctions.

De là l'obligation d'étudier la pharmacodynamique et la toxicologie chez les animaux à l'aide de la méthode expérimentale. Cette méthode, toute française, inaugurée par Magendie, portée à un haut degré de perfection par Cl. Bernard, nous a rendu et nous rend chaque jour les plus grands services.

La thérapeutique appliquée suppose connue la phar- Pharmacothé macodynamique, elle s'appuie, de plus, sur une science raPiespéciale, d'une étude plus complexe, sinon plus difficile, la pharmacothérapie. Celle-ci ne relève plus de la même méthode. Les notions qui la constituent sont acquises au lit du malade. C'est assez dire que nous subissons alors étroitement les conditions dans lesquelles nous recueillons nos observations. Nous ne sommes plus maîtres de les faire varier comme lorsqu'il s'agit de résoudre les problèmes relatifs à l'analyse physiologique des phénomènes à l'aide de la vivisection. En un mot, nous faisons de l'observation pure, c'est-à-dire de l'empirisme.

Mais ne croyez pas, d'après le sens attribué habituellement à ce terme, que l'empirisme mérite nos dédains. Dans les remarquables pages où Cl. Bernard a exposé avec une grande lucidité les caractères de la méthode expérimentale, il a fait remarquer très judi-

cieusemenl que l'empirisme est le premier degré de la science. J'ajoute que l'observation pure des phénomènes acquiert la môme portée scientifique que l'expérimentation lorsque nous savons nous rendre exactement compte des conditions dans lesquelles ces phénomènes se produisent.

La pharmacothérapie, tout en relevant de l'empirisme, peut donc revêtir les caractères d'une science au même titre que la pharmacodynamique. A cet égard elle s'est de nos jours considérablement perfectionné. .

Il y a peu de temps encore, nous n'avions dans la plupart des cas que des notions tout à fait insuffisantes sur les conditions créées dans l'organisme par les divers états morbides. Nous ignorions, en d'autres termes, quel était l'état du sujet sur lequel nous observions un effet thérapeutique. Les progrès considérables réalisés depuis peu en pathogénie nous ont apporté des lumières nouvelles sur ce point important. Ai-je besoin de vous citer les découvertes faites récemment sur le processus infectieux, les travaux entrepris pour déterminer avec précision les divers troubles de la nutrition dans les maladies tant aiguës que chroniques? Voilà pour ce qui concerne ce qu'on peut appeler le terrain de nos actions médicamenteuses.

Regardez maintenant d'un autre côté. Nous n'avons pas fait moins de progrès dans l'étude des phénomènes provoqués par les médicaments. Des procédés réellement scientifiques nous ont permis d'apprécier les modifications du pouls, celles de la constitution des urines, les altérations morphologiques et physico-chimiques du sang, les variations de la tension sanguine, les fluctuations dans la déperdition de chaleur par la peau, les altérations dans la composition du suc gastrique, etc.

On peut actuellement, pour peu qu'on le veuille, apporter à la description des effets dits thérapeutiques une rigueur égale à celle qui préside aux travaux de laboratoire. La pharmacothérapie permet donc d'enregistrer avec précision les phénomènes et de déterminer les conditi ons dans lesquelles on les observe ; elle tend ainsi à revêtir de plus en plus les caractères d'une science et à rivaliser à cet égard avec la pharmacodynamique. Mais ces deux sciences, la pharmacodynamique et la .

1 j i Thérapeutique

pharmacothérapie, étant supposées connues, ne peu- appliquée, vent être considérées que comme les bases de la thérapeutique proprement dite. Celle-ci, dite aussi thérapeutique appliquée, est encore autre chose. Je l'ai définie, après beaucoup d'autres, la connaissance des indications et l'art de les remplir.

Un exemple très simple vous permettra de comprendre ces distinctions qui, au premier abord, peuvent vous paraître un peu arbitraires. Prenons la digitale. La matière médicale nous renseigne touchant sa provenance, sa constitution; elle nous fait connaître ses principes actifs, les diverses formes sous lesquelles elle peut être utilisée. D'autre part, à l'aide de la méthode expérimentale, la pharmacodynamique nous apprend que la digitale est le type des poisons du cœur.

A son tour, la pharmacothérapie nous dévoile ses propriétés médicamenteuses. Elle nous fait voir que, tout en ne produisant pas de diurèse chez les individus sains, elle doit être mise au premier rang des diurétiques en cas d'hydropisie par troubles mécaniques de la circulation ; elle nous montre aussi que tout en déterminant à certaine dose de l'arythmie, elle est un des meilleurs régulateurs de l'action cardiaque quand celleci est perturbée parle fait de la maladie.

Enseignement

de la thérapeutique.

Transportons-nous maintenant, avec ce bagage de connaissances, au lit d'un malade. Il faut que nous sachions dans quel cas la digitale sera indiquée, à quel moment d'une évolution morbide ce précieux médicament devra intervenir ; sous quelle forme et à quelle dose il conviendra de le prescrire; pendant combien de temps cette prescription devra être maintenue.

Evidemment, nous prendrons en partie pour guide de nos déterminations les notions que nous avons acquises touchant les effets physiologiques et médicamenteux de la digitale et de ses divers principes constituants; mais je dis en partie seulement. C'est la connaissance précise de notre malade, de son état morbide, qui nous permellra d'apprécier l'opportunité d'une intervention à l'aide de la digitale, et qui nous indiquera dans quelle mesure cette intervention doit avoir lieu. En d'autres termes ce sont nos connaissances cliniques qui nous permettent d'appliquer pour le bien de nos malades les notions fournies par les diverses sciences que nous venons d'énumérer. Avant d'agir nous établissons un rapport entre « l'indiquant et l'indiqué » pour employer une expression fort juste quoique ancienne. La thérapeutique proprement dite, pratique, est donc une science d'application, un art si vous voulez, en un mot, un complément des études cliniques.

Ces quelques considérations vous montrent, Messieurs, que l'enseignement qui m'est confié est extrêmement vaste, car il comprend à la fois la matière médicale et la thérapeutique. Laissez-moi donc vous répéter ce que j'ai dit il y a dix ans déjà et ce que j'ai redit souvent, la situation étant restée la même.

Mon enseignement comprend deux parties naturellement distinctes, ainsi que nous venons de le voir, par

la méthode dont relève chacune d'elles : un enseignement expérimental, un enseignement essentiellement clinique.

L'enseignement expérimental, le seul qui devrait être fait dans l'amphithéâtre, pourrait comprendre à la fois la pharmacodynamique et la toxicologie, puisque les mêmes corps sont médicaments ou poisons suivant la dose à laquelle on les administre. Quant à l'enseignement de la thérapeutique pratique ou appliquée, auquel on rattacherait celui de la pharmacothérapie, je ne pense pas qu'il puisse se faire d'une manière satisfaisante en dehors de l'hôpital. C'est au lit du malade qu'il faut étudier les effets des médicaments et discuter les indications thérapeutiques.

L'enseignement de la matière médicale et de la thérapeutique devrait donc être dédoublé. La nécessité de cette réforme devient d'autant plus pressante que le nombre des médicaments augmente pour ainsi dire chaque jour. Aussi faut-il souhaiter que l'on ne tarde plus à imiter, dans notre faculté, ce qui existe depuis longtemps dans nombre de facultés étrangères, en créant un cours clinique de thérapeutique.

En attendant, je me suis appliqué à remplir mon vaste programme d'une manière aussi pratique que peut le permettre un enseignement théorique.

Mes devanciers ont cru bien faire en subordonnant, pour ainsi dire, la thérapeutique à la matière médicale. Ils prenaient pour point de départ le remède et, après l'avoir étudié, ils faisaient l'histoire de ses principales applications thérapeutiques. C'est d'après le même plan que sont conçus la plupart des traités dits de thérapeutique, ouvrages qui ne sont en somme que des traités de pharmacologie (matière médicale etpharma-

Action médicamenteuse.

Vues complémentaires.

codynamique). Celte manière de procéder m'a paru faire trop bon marché de la thérapeutique proprement dite, .le me suis donc placé à un autre point de vue.

Dans l'impossibilité de vous présenter des malades et de rechercher avec vous, pour chaque cas particulier, les indications à remplir, j'ai pris pour base de mes développements thérapeutiques les éléments des maladies, lesquels suscitent des indications relativement simples. Ce procédé m'a permis de discuter devant vous les principes élémentaires de la science si difficile et si instructive des indications. A cette partie fondamentale j'ai subordonné la pharmacologie. Je n'ai eu pour cela qu'à faire en temps opportun l'étude des moyens propres à remplir les indications ressortissant à chacune des médications que l'étude des éléments morbides nous a fait concevoir.

Dès la prochaine leçon je continuerai ce genre d'enseignement en poursuivant avec vous l'histoire raisonnée et pratique des médications.

Mais auparavant, je crois utile de vous présenter quelques considérations complémentaires sur la question de l'action médicamenteuse déjà débattue devant vous l'année dernière, mais toujours pendante et pleine d'actualité.

Les progrès de la thérapeutique ne dépendent pas uniquement de la découverte de nouveaux moyens. Beaucoup d'entre eux, après avoir suscité un enthousiasme exagéré, après avoir fait naître des espérances prématurées, vont piteusement grossir la liste déjà si longue des remèdes tombés dans l'oubli.

Les travaux concernant l'élude délicate et laborieuse des processus morbides, quoique en apparence étrangers à notre domaine, ont une portée pratique consi-

ACTION MÉDICAMENTEUSE.

dérable. La thérapeutique doit s'efforcer d'appliquer ces conquêtes de la palhogénie, et je viens de vous rappeler combien il lui importe de connaître exactement la nature des modifications produites par la maladie. C'est de cette nature, effectivement, que dépendent les actions que nous devons exercer.

L'année dernière je vous ai présenté un tableau rapide des horizons nouveaux ouverts à la thérapeutique par la découverte de l'origine microbienne des maladies infectieuses. Mais je n'ai pu insister sur le rôle que les actions chimiques paraissent jouer dans l'infection ou dans les effets thérapeutiques de certaines pratiques. Je crois utile de revenir brièvement sur celte question qui semble se préciser et s'élargir ^sous l'influence des recherches les plus récentes.

Lorsqu'il y a quelques années la pathologie microbienne entra dans le domaine des applications pratiques, on se préoccupa uniquement de détruire les microbes qui paraissaient être la seule cause des accidents morbides.

Les microbicides ne tardèrent pas à occuper le premier rang parmi les médicaments et cela, non seulement dans la pratique chirurgicale, mais aussi dans la thérapeutique des maladies internes.

Détruire les microbes ou tout au moins nuire à leur développement à l'aide d'agents exerçant sur eux un effet toxique, tel devait être le but principal de nos efforts. C'est à ce moment que Bouley représentait l'organisme comme un milieu de culture et engageait les thérapeutistes à découvrir les moyens de rendre ce milieu improductif. Cette proposition renferme certainement une idée exacte et féconde; mais, je vous l'ai dit, l'organisme n'est pas un milieu de culture compa-

Intoxication

d'origine microbienne.

rable à ceux que nous préparons dans nos laboratoires et on - ferait presque toujours fausse route en cherchant à introduire dans l'organisme des substances s'adressant directement aux microbes, c'est-à-dire en s'appliquant à découvrir des désinfectants internes. Il faut comprendre les indications formulées par Bouley dans le sens d'une modification à susciter dans le terrain organique lui-même, modifications capables de le rendre plus résistant, plus apte à le faire triompher dans la lutte engagée par l'organisme contre le processus infectieux. Et de fait les microbicides essayés en grand nombre n'ont été utiles jusqu'à présent que sous la forme d'applications topiques (désinfection des plaies et des cavités).

Je sais bien que les médicaments spécifiques, le mercure, l'iode, la quinine, appartiennent à la classe des désinfectants, mais jusqu'à présent cette section d'agents remarquables n'a pu être enrichie et il n'est pas encore rigoureusement démontré que les effets thérapeutiques produits par les spécifiques se rattachent à une action directe sur les germes pathogènes.

Ce n'est pas sur ce point particulier, suffisamment développé l'année dernière, que je désire attirer votre attention.

La question des maladies infectieuses et des moyens capables de les prévenir ou de les combattre présente une autre face qui mérite d'être prise en sérieuse considération.

Depuis quelques années de vieilles idées humorales, rajeunies par des travaux chimiques récents, d'une grande importance, tendent à ramener la thérapeutique dans une voie que les recherches sur les microbicides avaient fait abandonner. On a reconnu que les

ACTION MÉDICAMENTEUSE. 11

organismes inférieurs fabriquent des substances chimiques très actives, des poisons solubles, devinés par nos pères et dont quelques-uns ont été presque isolés par plusieurs des premiers expérimenlateurs modernes.

D'autre part, on a établi que nous produisons nousmêmes des poisons qui peuvent s'accumuler ou devenir plus abondants sous l'influence des divers troubles suscités par les causes morbides.

Les premières substances de cet ordre qui aient été isolées sont les poisons basiques, alcaloïdiques dont j'ai déjà eu l'occasion de vous entretenir. D'après les manifestations qu'ils suscitent chez [les animaux , on peut admettre que ces corps, connus sous le nom de ptomaïnes, impressionnent surtout les systèmes nerveux et musculaires.

L'accumulation des ptomaïnes dans l'organisme parait jouer un rôle important dans les états morbides décrits sous les noms d'adynamie, de collapsus cardiaque, etc., et je vous ai montré, à propos de la médication sthénique, les applications pratiques découlant de ces faits nouveaux.

Mais il n'est pas douteux que beaucoup d'autres corps d'origine organique sont capables d'expliquer divers autres phénomènes morbides.

Depuis un certain temps déjà on soupçonne l'exis-

r i j r-s Agents pyreto-

lence de poisons solubles producteurs de fièvre. C'est gènes, là encore une question sur laquelle je vous ai fourni quelques renseignements à propos de la médication antipyrétique.

Jusqu'à présent on avait provoqué la fièvre avec des solutions complexes dont la constitution chimique restait totalement inconnue. On n'avait pas, comme cela a été fait pour les ptomaïnes, isolé une substance pyréto-

gène bien définie. Celte lacune a élé comblée cette année dans mon laboratoire par M. Roussn .

Cet expérimentateur est parvenu à extraire de la levure de bière en autopbagie une matière soluble, de nature basique, à laquelle il a donné le nom de pyrétogénïne.

Celte substance possède la remarquable propriété de susciter, même à petite dose, un accès de fièvre des plus énergiques, analogue h celui de la fièvre intermittente.

Or, il est très intéressant de faire observer que cette matière pyrétogène appartient au groupe très étendu des ferments solubles. C'est une diastase très énergique qui se rapprocherait, d'après M. Schutzenberger, de l'invertine.

Les idées anciennes d'après lesquelles la fièvre était comparée à une fermentation s'accompagnant d'augmentation de chaleur et d'une usure des matériaux organiques, cette vieille doctrine de la fièvre si souvent reproduite sous diverses formes, mais jusqu'à présent restée à l'état d'hypothèse, semble donc contenir une bonne part de vérité.

On trouve dans une diastase un type d'agent faisant, pour ainsi dire, fermenter l'organisme pour réaliser la fièvre. Ce fait est évidemment très intéressant ; car nous fabriquons nous-mêmes des matières analogues et il devient ainsi fort probable que l'accumulation dans le sang de ferments provenant soit des microbes pathogènes, soit de l'organisme modifié par la maladie, peut être une cause de désordres pathologiques, indications De semblables données font entrevoir en tbérapeuli-

thérapeutiques , . (. , ,.

relevant des <Iue des indications nouvelles a remplir.

intoxications. Jusque dans ces derniers temps , les seules notions

ACTION MÉDICAMENTEUSE. 13

claires que nous possédions sur l'action médicamenk use sont celles qui ont été formulées par Cl. Bernard. Je vous les ai exposées l'année dernière. Vous devez vous souvenir qu'elles conduisent à envisager l'action des médicaments comme une simple mise en œuvre des propriétés physiologiques des éléments anatomiques.

D'après l'école de Cl. Bernard, qui mérite le nom d'école physiologique , les agents médicamenteux exaltent les propriétés spécifiques des cellules organiques et produisent une excitation capable d'aller jusqu'à la paralysie. Cette doctrine repose surtout sur l'étude des toxiques du système nerveux (curare, strychnine, atropine, anesthésiques) qui se prêtent mieux que tous autres à l'analyse physiologique par la méthode expérimentale.

Elle a laissé dans l'ombre les actes de chimie biologique plus délicats, plus complexes, dont l'étude ne pouvait être d'ailleurs abordée sans le concours de la chimie biologique.

Aujourd'hui, grâce au développement de cette dernière science, nous entrevoyons plus clairement certaines actions thérapeutiques d'ordre chimique pur. Quelques-unes de ces actions se résolvent peut-être en une influence d'arrêt sur la formation des ferments pathogènes par les cellules ou en une transformation de ferments déjà formés en substances incapables de nuire.

Puisque nous voici sur le terrain des actes fermentatifs, laissez-moi vous dire quelques mots de mes recherches personnelles sur la coagulation du sang. Malgré les apparences, cette question, vous allez le voir, ne nous écartera pas de notre sujet.

La coagulation du sang, lorsqu'elle s'effectue pen-

dant la vie, à l'intérieur des vaisseaux, est la source d'accidents graves, parfois mortels. Il est donc très important de connaître les diverses conditions dans lesquelles peuvent se former des coagulations iûtravasculaires. Vous n'ignorez sans doute pas que j'ai fait sur ce sujet d'assez nombreuses recherches et que j'ai été conduit à admettre trois variétés de caillots: les concrétions par stase, les caillots hématoblastiques ou par battage, les concrétions par précipitation. Effets J'ai complété cette année à l'aide d'expériences nou-

physioiogiques yelles l'étude de cette dernière variété, et mes récentes

des 1

transfusions recherches sur ce point me paraissent particulièrement sanguines, intéressantes pour vous, en ce qu'elles montrent d'une manière saisissante les conséquences de certains actes de chimie biologique. En effet, pour obtenir des caillots par précipitation, je me suis servi uniquement de transfusions faites avec un sang étranger et par conséquent je n'ai introduit dans le sang des animaux mis en expérience que des matières fabriquées par un organisme analogue au leur. Dans plusieurs de mes expériences le sang transfusé passait directement d'un animal à l'autre et était aussi frais et vivant que possible.

Il serait trop long d'entrer dans le détail de mes recherches. Un résumé succinct de mes conclusions suffira.

Lorsqu'on transfuse à un animal d'une espèce une certaine quantité de sang provenant d'une espèce étrangère, les deux espèces de sang agissent réciproquement l'une sur l'autre. Il en résulte immédiatement diverses altérations qui sont plus ou moins accentuées suivant les espèces animales choisies et suivant les doses de sang injecté, mais qui se traduisent dans tous les cas par deux faits anatomiques: 1° par une dissolution

ACTION MÉDICAMENTEUSE. lîi

globulaire plus ou moins intense ; 2° par la formation de concrétions sanguines.

Cette dissolution globulaire est parfois remarquablement active et en quelque sorte immédiate. C'est là un phénomène des plus curieux, car il démontre que les qualités chimiques du plasma et du sérum sont en quelque sorte spécifiques et cela à un tel point que ces liquides dissolvent plus rapidement les globules sanguins d'une espèce animale relativement rapprochée que la plupart des dissolvants chimiques attaquant les hématies.

Dans certains cas la dissolution des globules est le seul fait appréciable (par exemple, injection de sang de lapin au chien). Il en résulte une hémoglobinurie plus ou moins intense par hémoglobinhémie. Je n'ai pas à insister sur ce cas particulier.

J'attirerai principalement votre attention sur la formation de caillots par précipitation. Il peut s'en produire deux sortes.

La première variété de coagulation par précipitation, celle qui seule s'est produite dans mes premières expériences sur cette question, est la coagulation par précipitation grumeleuse. Elle est constituée par la formation immédiate de petits caillots innombrables, les uns microscopiques, les plus gros visibles à l'œil nu, rendant le sang grumeleux. Ces petits caillots sont formés au centre par un amas visqueux d'hématoblastes conglomérés, autour desquels sont venus adhérer des amas compacts de globules rouges plus ou moins altérés. Ce genre de coagulation détermine par embolisme une maladie hémorragipare offrant |une certaine analogie avec le purpura hemorragica observé dans l'espèce humaine. On peut l'obtenir en injectant du sérum ou du

sang de bœuf au chien, du sang de chien au chevreau, du sang de cheval au chien, etc.

Ces faits sont évidemment fort intéressants au point de vue de la palhogénie des hémorragies dites dyscrasiques, mais la seconde variété de coagulation par précipitation est peut-être plus curieuse encore. J'ai proposé de la désigner sous le nom de coagulation par précipitation massive. Elle est constituée, effectivement, par la prise du sang en masse, par ta formation d'une thrombose veineuse plus ou moins étendue.

Je puis vous rendre témoin de ce genre tout particulier de concrétion intravasculaire. Voici du sang de chien défibriné. Nous en injectons quelques centimètres cubes dans la veine auriculaire d'un lapin. L'animal se replie sur lui-même, il est pris de dyspnée, puis il étend les pattes, se couche sur le côté et bientôt surviennent avec la cyanose les convulsions asphyxiques terminales. Vous pouvez voir sur l'animal ouvert immédiatement que les cavités droites du cœur sont distendues par un gros caillot récent se prolongeant dans les veines caves, tandis que le cœur gauche et l'aorte sont vides.

Le mélange du sang de chien (le sérum aurait produit le même effet) avec celui du lapin a donc déterminé en quelques instants une coagulation massive du sang du lapin. Sans entrer dans plus de détails, je dois ajouter que, d'après mes observations, ce singulier résultat est la conséquence d'une dissolution intense et rapide des globules rouges du lapin dans le sérum de chien.

Voilà, en définitive, de grosses preuves matérielles de l'action nocive exercée sur le sang d'un animal par l'introduction dans les vaisseaux d'un plasma

ACTION MÉDICAMENTEUSE. 17

ou d'un sérum étrangers. Ces altérations, dissolution globulaire ou formation de caillots, sont évidemment d'origine chimique et l'on peut dire, en donnant au mot toxicité un sens très général, que le sang d'une espèce animale est toxique pour une espèce voisine.

Or, remarquez-le bien, le plasma oule sérum du sang d'un mammifère est un liquide extrêmement analogue au point de vue chimique au plasma ou au sérum d'un autre mammifère. 11 est fabriqué par un organisme semblable à celui sur lequel il va occasionner les plus graves désordres. Évidemment dans ce mélange de deux espèces de sang, ce qui domine, c'est la mise en liberté, d'une manière plus ou moins brusque, de matières albuminoïdes complexes qui étaient fixées dans le sang normal par les éléments anatomiques et qui dès lors peuvent réagir les unes sur les autres. Ce fait paraît être tout au moins la cause des coagulations par précipitation, que j'ai cru devoir attribuer à l'altération des éléments du sang. Il n'en reste pas moins très singulier de voir qu'un plasma ayant la propriété de conserver intacts des éléments anatomiques très vulnérables (hématoblastes, globules rouges, globules blancs) attaque avec une telle énergie des éléments tout» semblables appartenant à une espèce voisine. Et, d'ailleurs, dans cette question des actions réciproques des albuminoïdes animales, que d'inconnues restent encore à dégager!

De ces faits je ne veux pour le moment retenir que ceci, à savoir, que de simples modifications dans les matières albuminoïdes normales du sang, modifications échappant actuellement à nos moyens d'investigation, peuvent être l'origine de troubles sérieux. On en doit conclure que les. moyens capables de modifier

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certaines mutations nutritives et par suite la constitution du plasma sanguin sont susceptibles d'exercer de puissantes actions Ihérapeutiques.

Mais, direz-vous, toutes ces déductions, tirées de connaissances chimiques encore fort imparfaites, sont de simples hypotèses.

Effets propiiy- Détrompez-vous. Il me reste à vous, citer quelques laCdeT'CS expérimentaux qui vont vous faire loucher du

transfusions doigt la portée pratique des modifications que peuvent

V cl ^ C II 1 £1 1 1* 0 S

éprouver les principes constituants du sang.

Wooldridge, qui vient d'être prématurément enlevé à la science, a extrait de divers organes une matière qu'il a nommée tibrinogène des tissus. Il la retirait surtout du thymus ou du testicule de veau. C'est une matière albuminoïde, complexe, riche en lécithine. Introduite dans la circulation, elle a la propriété de susciter la formation de thromboses par coagulation massive. Il y a donc une grande analogie entre les effets des injections de fibrinogène des tissus et ceux que produit la transfusion faite chez le lapin avec du sang de chien.

Or, l'expérimentateur anglais a découvert au fibrinogène des tissus des propriétés vaccinantes inattendues. Il a remarqué que lorsqu'on fait bouillir la solution de tibrinogène elle se coagule imparfaitement et perd ensuite la propriété de provoquer la formation de thromboses. Lorsque, dans des conditions déterminées, on cultive dans celte solution bouillie le bacillus anthracîs, puis qu'on fait bouillir de nouveau le liquide de culture de manière à y détruire les bacilles, on obtient un liquide capable de procurer aux lapins l'immunité contre le charbon.

Dans les conditions où ces expériences ont été faites la puissance vaccinante du liquide employé pouvait

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être rapportée à des substances solubles produites par les bacilles et non détruites par l'ébullition. Mais Wooldridge, en poursuivant ses recherches, a vu que la solution de fibrinogène bouillie, injectée dans les vaisseaux, procure également l'immunité.

Je crois devoir rapprocher de ces essais curieux les faits que viennent de faire connaître tout récemment MM. Ch. Richet et J. Héricourt. Ces observateurs ont reconnu à l'injection de sang de chien, faite au lapin dans certaines conditions, des propriétés vaccinantes.

Au lieu de faire l'injection dans les vaisseaux, opération qui détermine, vous venez de le voir, la mort de l'animal, dès qu'on dépasse une certaine dose, ils font une transfusion péritonéale, ce qui leur permet d'employer une plus forte dose de sang sans faire périr les animaux transfusés, mes expériences ayant démontré que la transfusion péritonéale équivaut à une tranfusion vasculaire faite avec une grande lenteur. Dans ces conditions les lapins transfusés survivent et deviennent réfractaires aux inoculations faites avec le staphylococcus pyosepticus. Ceux qui sont transfusés avec du sang de chiens préalablement inoculés, c'est-à-dire vaccinés, résistent; les autres meurent en général, mais chez tous les transfusés les phénomènes locaux consécutifs à l'inoculation sont considérablement atténués.

Vous voyez d'après ces diverses expériences que certaines modifications du sang paraissent jouer un rôle important dans la production de l'immunité. Évidemment, il ne serait pas encore possible de s'appuyer sur ces faits complexes pour esquisser une théorie de ce grand acte. Mais je ne puis m'empêcher de trouver un lien de parenté entre les observations de Wooldridge et celles de MM. Richet et J. Héricourt, le sang de chien

rnjeclé au lapin ayant des propriétés coagulalrices analogues àcelles de la solution de fibrinogène des tissus. Je veux dire par là que je suis frappé de voir que ces étals d'immunité relative ou absolue semblent être la conséquence de modifications chimiques imprimées aux matières albuminoïdes du sang.

Excusez-moi, Messieurs, d'avoir fait cette incursion dans Je champ de la pathologie expérimentale. Elle m'a paru nécessaire pour compléter les vues générales que je vous ai exprimées l'année dernière sur l'action médicamenteuse et pour vous montrer les voies nouvelles dans lesquelles tendent à s'engager la prophylaxie et la thérapeutique.

Je vous disais, l'an passé, que lorsque l'organisme entre en lutte avec les microbes, on doit s'efforcer de le rendre triomphant en augmentant sa résistance. Les faits d'ordre chimique, sur lesquels je vous avais promis de revenir, montrent que l'économie doit se défendre, non seulement contre les organismes inférieurs, mais aussi contre les produits solubles fabriqués par eux. Ils font voir, en outre, que l'organisme peut faire intervenir dans ses actes de défense des réactions de chimie biologique qui paraissent être d'une grande puissance.

Les expériences consistant à modifier plus ou moins brusquement la composition du sang à l'aide de liquides d'origine animale contenant des principes analogues à ceux du sang sont particulièrement instructives à cet égard puisqu'elles sont de nature à jeter une certaine lumière sur le grand fait de l'immunité acquise.

Depuis que celte leçon a été faite (25 mars 1889), le rôle que joue le sang dans la lutte de l'organisme

ACTION MÉDICAMENTEUSE. 21

conlrc l'infection microbienne a continué à faire l'objet de recherches intéressantes. Il me faudrait entrer ici dans d'assez longs développements, étrangers d'ailleurs à la thérapeutique, si je tenais à mettre les lecteurs de mes leçons au courant de cette question actuellement à l'étude. Je veux seulement leur donner ici quelques nouveaux renseignements sur les points qui ont fait l'objet de mes principales considérations.

L'attention s'est portée récemment, d'une manière particulière, sur l'action microbicide que semble exercer le sérum sanguin. On savait déjà que dans nombre d'infections générales de l'organisme, les microbes ne font que traverser le sang; que d'ailleurs ce liquide constitue pour eux un milieu défavorable. Aussi, s'est-on mis à étudier dans les laboratoires l'action que le sérum sanguin exerce sur les diverses bactéries pathogènes. On n'a pas tardé à voir que beaucoup d'entre elles sont détruites par le sang.

Ces faits offrent évidemment des rapports avec les expériences faites par Wooldridge et par M. Ricliet.

En commentant ces expériences, nous avons fait remarquer que l'immunité conférée par les injections de Wooldridge ou par les transfusions périlonéales semble se rattacher à de simples modifications des matières albuminoïdes du sang. Diverses expériences récentes de Buchner viennent à l'appui de cette supposition. Il en est une surtout que je tiens à vous signaler.

Après s'être procuré du sérum pur de chien, ne renfermant pas d'éléments figurés, Buchner constate que ce sérum possède des qualités bactéricides énergiques. Mais, ajoute-l-il, lorsque ce sérum a été maintenu pendant une demi-heure à la température de -f 55° C, on constate qu'il a perdu ses propriétés antiparasitaires.

Ce fait m'a vivement frappé, car dans les expériences que j'ai entreprises sur la coagulation du sang, j'ai eu l'occasion de mettre en évidence les effets produits par le chauffage du sérum à 55° C.

Vous savez, sans doute, que certaines sérosités renfermant du fibrinogène restent incoagulables spontanément. Le liquide d'hydrocèle, par exemple, présente souvent cette particularité. Lorsqu'à un tel liquide on ajoute une petite proportion de sérum sanguin, on obtient une coagulation fibrineuse ; mais, lorsque ce sérum a été préalablement chauffé à -f 5 5°, il devient incapable de provoquer la coagulation fibrineuse, bien que cette température n'y fasse naître, en apparence, aucune modification appréciable.

On possède donc actuellement, d'une part, des expériences qui tendent à établir que la pénétration dans le sang de liquides capables de modifier les matières .albuminoïdes prenant part à l'acte de la coagulation fibrineuse peut augmenter la résistance de l'organisme dans la lutte contre l'infection microbienne, et, d'autre part, des faits qui semblent établir que le sérum sanguin perd, en mêmetemps que sespropriétés coagulatrices, ses qualités microbicides. Le rapprochement de ces divers faits me paraît digne d'attirer l'attention.

Enfin, dans le même ordre d'idées, MM. Behring et Kitasato viennent de faire paraître un récent travail, qui semble établir que la transfusion du sang, faite dans certaines conditions avec un sang étranger, peut concéder l'immunité contre la diphtérie et le tétanos.

Il résultera peut-être plus tard, de ces éludes faites, sur des animaux, des procédés de thérapeutique applicables à l'homme.

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