‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 66 sur 174 · DRE AE · texte numérisé non relu

DRE AE

L No

é TN JON A He Se

rl

Fig. 62

contre : ainsi du côté du pied la limite est m déterminant un plan perpendiculaire à l'axe

arquée par une ligne circulaire

du membre, et passant à quelques centimètres au-dessus du pli de l'articulation d

u cou-de-pied ; du côté de las hanche la ligne limitante suit en avant le pli de l’aine, empiétant un peu SuE

l'adomen, tandis qu’en arrière elle forme une courbe à convexité supérieure qui de l'extrémité interne du pli fessier remonte vers la crête iliaque.

Ce sont là des particularités que j'ai eu maintes fois l’occasion de relever, vous ne l'avez pas oublié, dans notre étude sur les paralysies psychiques et qui ici contribueront à fixer le diagnostic. D'ailleurs l’insensibilité, ainsi que je le disais tout à l’heure, n’est pas limitée à la peau: elle s'étend aux parties profondes ; on peut tordre, distendre les jointures restées libres sans produire aucune douleur ; l’on peut constater en même temps que lorsque ses yeux sont clos, la malade n’a aucune notion des mouvements qu'on imprime

‘aux divers segments du membre, non plus que des attitudes qu'on leur

donne : cela est ainsi, chose remarquable, même pour l'articulation du coude-pied, où cependant, comme on l'a fait remarquer, la sensibilité cutanée n’est pas sérieusement affectée.

Après l’exposé qui précède, il ne me parait pas nécessaire d'entrer dans

. des développements, pour affirmer que l’affection du membre inférieur gauche

n’est autre qu’une contracture hystérique, ou plus précisément une contracture hystéro-traumatique. Son début, rapide à la suite d’un traumatisme insignifiant, précédé cependant par une période d’incubation ; le caractère, au moins dans le genou, pour ainsi dire absolu de la rigidité spasmodique : l'absence d’une lésion quelconque des joiutures ; les troubles de la sensibilité cutanée et leur mode de limitation du côté des parties sensibles ; l’insensibilité des parties profondes et la perte de notion du sens musculaire, tout cela le démontre surabondamment.

Notre malade est donc hystérique? Gela certes n'est pas douteux : les caractères cliniques de la contracture, survenue épisodiquement par le fait de la chute,suffit déjà pour l’établir : mais cela apparaît bien plus manifestement encore, lorsque l’on remonte dans les antécédents de la malade, ou encore lorsqu'on étudie à ce nouveau point de vue les divers incidents neuropathiques qui ont précédé ceux qui relèvent du tabes ou s’entremêlent avec eux aujourd'hui encore :

Il n’y a pas d’antécédents héréditaires connus. Sa mère était une enfant

trouvée.

A l’âge de 23 ans, étant enceinte et ayant alteint le 7° mois de sa grossesse, elle fut renversée par un bœuf. Il s’ensuivit une perte de connaissance qui dura, paraît-il, à peu près huit heures, sans convulsions.

À 28 ans, tracas, chagrins de ménage ; la misère arrive. — Elle devient alors habituellement morose, triste ; mais de temps en temps elle est prise d'un fou rire que rien ne justifie.

En ce temps-là, s'établit une douleur dans le côté gauche du ventre (ovarie) qu'elle n’a guère cessé de ressentir depuis. Peu après elle devient sujette à des accès de raideur, « accès de contracture » pendant lesquels elle ne per-

* dait connaissance qu'incomplètement : L'une de ces attaques s'étant un jour

= en

prolongée beaucoup plus que d'habitude, — près de 48 heures, — son mari envoya chercher un médecin qui, après avoir examiné le cas, aurait prononcé

assure-t-elle, les paroles suivantes qu’elle dit avoir entendu parfaitement : « Pupilles dilatées, pas de pouls, pour moi elle est morte! » Qu’y a-t-l de vrai, dans ce récit confirmé d’ailleurs par le mari? Quoi qu’il en soit, il s'agit, vous le voyez, d’un cas d’hystérie tardive et certes ce cas-là n’est pas le meilleur.

A l’âge de 31 ans se manifestent des signes de tuberculisation pulmonaire dont on reconnaît encore aujourd’hui les traces. Dans ce temps-là, il y a eu des hémoptysies.

Les attaques de raideur continuent à apparaître de temps à autre, alter- M nant avec des attaques de sommeil.

À l’âge de 37 ans,apparaïssent;les premiers symptômes tabétiques ; douleurs fulgurantes, diplopie, etc., et depuis cette époque, c’est-à-dire depuis 3 ans, les phénomènes tabétiques n’ont pas cessé de s’entreméêler, marchant parallèlement et sans s’influencer les uns les autres d’une façon marquée.

La recherche des stigmates, faite ces jours-ci, a permis de compléter le tableau déjà cependant fort chargé (voir lesfig. 62 et63). Léger rétrécissement double du champ visuel, polyopie monoculaire à gauche avec micropsie ; « dyschromatopsie, pas de lésion papillaire ni pupillaire. — Abolition du goût « et de l’odorat à gauche, acuité auditive très diminuée, également à gauche.

En outre de l'anesthésie du membre inférieur gauche, signalée à propos de la description de la contracture, il y a à noter une analgésie portant sur « la moitié gauche ce la face, la moitié supérieure du tronc jusqu’à la ligne médiane, l'épaule enfin et le membre supérieur tout entier ; ovarie gauche ; pas d’autres points hystérogènes. Dynamomètre main droite : 28 ; main gauche : 12; |

Voilà donc un nouvel exemple de la combinaison, plusieurs fois déjà « signalée par nous, de l’hystérie et de l’ataxie locomotrice progressive. À propos d’un détail, le cas actuel offre un intérêt particulier : la contracture hystéro-traumatique développée chez notre malade, sur un membre où le. réflexe rotulien n’était pas aboli aurait-elle pu se produire également si, sur ce même membre, conformément à la règle ordinaire, le réflexe rotulien par. le fait de la lésion spinale tabétique, eùt fait complètement défaut ? Il y a là un point de physiologie pathologique qui mériterait bien à l’avenir d’être étudié.

Il ne nous reste plus pour en finir qu'à parler de thérapeutique. Que faire pour combattre la contracture, et remettre les choses dans l’ordre premier ? Certes, les moyens proposés ne manquent pas : aimant, électrisation statique,s suggestion impérative à l’état de veille ou suggestion hypnotique si toutefoiss l’'hypnotisme est praticable, applications métalliques, massage par frôlements pèlerinage à la grotte de Lourdes, etc., etc. Le cas échéant aucun de ces, moyens n’est à dédaigner et nous n'avons par conséquent que l'embarras du choix. Aucun d’eux toutefois ne porte avec soi, tant s’en faut, l’'absolue certitude

de la réussite et en somme, il importe de le reconnaître, la doctrine, relativement au traitement des contractures hystériques, reste à l’heure qu'il est toujours un peu flottante. —Un certain nombre de points sont cependant désormais, si je ne me trompe, parfaitement établis. C’est à savoir, par exemple, que toute intervention mécanique, chirurgicale, est dans ces cas-là, tant que persiste l'élément spasmodique non seulement inutile, mais encore fâcheuse, pernicieuse même quelquefois au premier chef, comme pouvant aggraver la situation et prolonger le malindéfiniment ; c’est encore que, autant les contractures sont faciles à résoudre au moment même de leur formation, ou autrement dit, lorsqu'elles sont encore à l’état naissant, autant elles résistent au contraire, opiniàätrement, à tous les moyens autrement efficaces, lorsqu'on les a laissé durer et si l’on peut ainsi dire, prendre pied dans l’organisme. Enfin les contractures hystériques, cela n’est pas douteux, sont, toutes choses égales d’ailleurs, moins persistantes chez Les sujets qui ont des attaques convulsives que chez ceux quin’en ont pas. Il y a en effet, ainsi que je vous lai dit maintes fois, une sorte d’antagonisme entre Les accidents dit locaux de l’hystérie (hystérie locale), tels que bruits laryngés, contractures etc., et les attaques convulsives. Celles-ci d’ailleurs peuvent déterminer la résolution d'une contracture établie déjà depuis longtemps à l'état permanent et, ainsi que l’a bien montré M. le D: Pitres il peut être utile parfois, pour atteindre ce but, d’en provoquer le développement en mettant à profit laconnaissance des points hystérogènes. — Notre malade est une hystérique à attaque, et la contracture d’origine traumatique qu'elle présente n’est pas de date très ancienne ; on peut donc espérer d’après tout cela que la guérison de cette contracture ne sera pas très difficile à obtenir (1).

J'en reviens actuellement au sujet dont nous nous sommes occupés dans la seconde partie de la dernière leçon : il s'agissait, vous ne l'avez pas oublié, de la forme clinique complexe que je vous proposais de désigner par le vocable hystéro-neurasthénie, et à ce propos, je vous ai présenté deux exemples du genre, auxquels nous pouvons, ainsi que je l’ai annoncé, ajouter aujourd'hui

1. Le lendemain de la leçon, à la suite de la mise en jeu du « Transfert » suivant la méthode de M. Babinski, la contracture a disparu.

deux cas nouveaux ; nous aurons à comparer ces malades les uns aux autres et à faire ressortir comment ils constituent un groupe des plus homogènes, bien que sous le rapport des agents provocateurs de l'affection, il y ait lieu de relever entre les divers cas, des différences en apparence capitales. L'espèce morbide,en d’autres termes,conserve safixité, son originalité, son autonomie, en présence de la variété des causes occasionnelles ; tel est l’enseignement principal qui se dégagera surtout, si je ne me trompe, de l’étude comparée de nos quatre malades.

Tous nos sujets appartiennent à la classe des travailleurs manuels; et en dehors de cet hospice où les besoins d’un enseignement spécial ainsi que les nécessités d’un traitement particulier les appellent, vous devez vous attendre à rencontrer fréquemment les malades de ce genre et de cette classe dans la population qui, à Paris, fréquente les hôpitaux généraux. Ox les y rencontre vulgairement et en proportion beaucoup plus considérable qu'on n’aurait pu l’imaginer,surtout, bien entendu, lorsque,il y a trois ou quatre années à peine, ils étaient encore presque généralement peu connus ou même tout à fait méconnus; c’est là un fait que j'ai maintes fois déjà proclamé devant vous. À cet égard,j’ai ces jours-ci,ouvert une enquête que je me propose de poursuivre sur une plus grande échelle,et qui bien qu’à peine ébauchée encore,m’a déjà fourni cependant quelques résultats intéressants ; ainsi dans le seul service de M. Ballet, à l'hôpital Necker, il s’est à un moment donné, trouvé sur un total de 40 malades mâles, une réunion de 8 cas d’hystéro-neurasthénie. Il est vrai que M. Ballet, agrégé de la Faculté etancien élève de cethospice, s'occupe beaucoup et avec succès de pathologie nerveuse et qu'il à pu par conséquent, dans un but d'étude, attirer à lui quelques-uns de ces sujets. Mais à l'hôpital Saint- Antoine, les conditions n'étant plus les mêmes, je sais qu’on a compté cinq hystériques mâles, dans un seul service de 40 lits d'hommes. La proportion a été à peu près la même dans la plupart des autres services du même hôpital.

L'hôpital en question est, vous le savez, situé dans un faubourg très populeux où les ouvriers habitent en grand nombre : mais tous les hystériques ou les hystéro-neurasthéniques qui y sont admis ne sont pas des travailleurs manuels réguliers ; on compte parmi eux une assez forte proportion de gens … sans profession avouée, sans domicile fixe, des vagabonds en un mot, qui couchent souvent sous les ponts, dans les carrières ou les fours à plâtre, et qui sont exposés à chaque instant à tomber sous le coup de la police. Serait-ce M que le vagabondage conduit à l’hystéro-neurasthénie, ou que celle-ci, inver-M sement, conduit au vagabondage ? Question délicate, intéressante au premier M chef, au point de vue social, et qui méritera certainement quelque jour d'être l’objet d’une étude approfondie. Pour le moment, je me bornerai à vous faire. part d’une impression qui m'est venue à la suite de quelques observations que j'ai faites dans cet hospice, où la consultation externe en de certains jours res- M semble quelque peu à une « cour des miracles » : c’est que l'hystéro-neuras- M

thénie serait chose vraiment fréquente, parmi les misérables, les loqueteux, les genssans aveu qui fréquentent tour à tour les prisons, les asiles de nuit et les dépôts de mendicité. Je n’oublierai jamais un malheureux aux souliers éculés et troués, sale, émanant une odeur spéciale très repoussante, couvert de haillons tels que je n’en ai jamais vu de semblables, si ce n’est à Burgos, où il semble à la vérité exister un «art de porter les loques », en Irlande enfin, et dans quelques villes manufacturières d'Écosse et d'Angleterre. Vraiment il était navrant à voir. Il sortait du dépôt de Villers-Cotteretset demandait à être reçu dans les salles ; je constatai séance tenante qu'il était atteint d’une anesthésie cutanée généralisée absolue, et qu'il présentait quelques autres signes qui le désignaient comme un hystérique. Je ne demandais pas mieux que de l’admettre, soupconnant que son Cas était pour nous fort intéressant.

Malbeureusement,je commis l'imprudence delui adresser quelques questions qui lui parurent sans doute indiscrètes : 1l fit mine d'accepter le billet d'entrée que je lui offrais, mais il s’esquiva en prononçant ces paroles significatives : « En voilà un qui veut en savoir trop long, ilne m'y prendra pas. » Ilme prenait peut-être pour un magistrat ; il oubliait tout au moins que pour le médeein tous les hommes, quels qu'ils soient, sont égaux devant l’artetont droitindistinctement aux mêmes soins. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer d’autres cas du même ordre; mais, quoi qu'il en soit, la fréquence de l’hystérie dans les prisons, les asiles et Les dépôts de mendicité, n’existe encore dans mon esprit qu'à l’état de conjecture vraisemblable. Je serais heureux de voir la question soumise à une vérification en règle; il y alà pour ceux de nos confrères qui ont accès dans les maisons de refuge ou de réclusion, un sujet d'étude qui me paraît digne d’exciter leur zèle, et qui promet, si je ne me trompe, une ample moisson de faits intéressants.

N’allez pas croire que « Saint-Antoine », comme on l’appelle dans le Faubourg, soit, à Paris, le seul hôpital où l’on rencontre beaucoup d’'hystériques mâles.Je tiens de source certaine que dans la seule année 1888, il à été admis 15 cas d’hystérie mâle relevant pour la plupart d’une influence traumatique, dans un des services de l'Hôtel-Dieu (1). ;

C’en est assez sur ce point pour le moment : il est temps d'en venir à l'examen de nos deux malades d'aujourd'hui. Eux ne sont pas des vagabonds, ils ont été au contraire des ouvriers actifs, gagnant bien leur vie, jusqu’au moment où la maladie dont ils souffrent les a désemparés et réduits à l’état misérable où vous allez les voir.

I. Le premier que nous allons étudier est un homme âgé de 32 ans, d'apparence vigoureuse, nommé Tr...lay et exerçant la profession de maçon. Sa

1. Voir à ce propos, l'étude statistique publiée récemment par M. le Dr Marie : l'hystérie à la consultation du bureau central des Hôpitaux de Paris. V. progrès médical, p. 68, 27 juillet

physionomie, ainsi que son allure, ne sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient ilya quelque semaines, à une époque plus voisine du début de la maladie: il présentait vraiment alors l'image vivante de la désespérance et de l'abandon desoi-même.ll s’est repris, depuis, à cet égarden même temps que tous les autres symptômes se sont amendés, et bien qu'actuellement encore il paraisse pas mal abruti, on ne retrouve plus chez lui cette apparence de dépression mentale profonde qu'il présentait à l’origine.

L'histoire de ses antécédents héréditaires, dont vous pourrez reconnaître l’intérêt en parcourant le tableau ci-joint, est fori significative : vous allez le voir. *

Page 1